Un dimanche sous la pluie, la montée du sentiment

Trop noir, trop sombre, le cinéma des frères Dardenne suscite l’appréhension qu’un sujet difficile ne manque jamais de soulever à la seule lecture d’un résumé. Pourtant, il existe une  noirceur qui, ne cherchant ni à plaire ni à générer l’adhésion, gagne en force, en profondeur, dépassant de fait son propre pessimisme. Personnellement, le cinéma dit « social » ne m’attire pas outre mesure, et les grands drames qui empoignent le cœur me laissent le plus souvent sceptique… les scénarios « arrangés », didactiques, historiques, dénonciateurs, représentatifs – je les vois venir, avec leur message en bannière, déployé, prévisible… Ce n’est pas cela que j’attends d’un film.

Aussi bien, le cinéma des Dardenne, c’est tout autre chose. Je n’ai jamais oublié le jour où j’ai vu L’Enfant. Cette possibilité de transcender le réalisme en le poussant à bout, par l’épuisement de sa substance. La caméra collée à la peau des personnages, si près que le décor – les rues laides, la crasse, le délabrement – se plaque directement contre les corps, sur un même plan, sans profondeur de champ, à faire étouffer l’image. Très peu de paroles, pas de musique mais beaucoup de bruit; du souffle, de l’organique. L’intrigue tendue comme un nerf, sans digression, sans distraction. Style concis jusqu’à l’ellipse, épure qui précipite le sujet, le cristallise sur un point (une entame, une brèche) , toujours le même,  une obsession,  déclinée de film en film, à mille lieues de cette noirceur indûment reprochée : la montée du sentiment.  Comprendre : le moment de grâce d’un personnage soumis à l’abjection de son milieu, tenu, haletant, coincé – contre toute attente, alors même qu’on ne l’identifie plus qu’à ses actions, le reste étant impénétrable, interdit. Brusquement, sans explication, au risque de se perdre, il rompt ses chaînes.

Cette fois, il s’agit de  Lorna, jeune albanaise – prête à tout – qui se compromet  dans un trafic de mariages. Une armure en mouvement qui ne laisse rien entrevoir; une créature abrupte, indifférente, calculatrice, comme ses relations humaines qui toutes se chiffrent en euros. Entre un mari drogué dont la détresse l’écœure, et un amoureux lointain qui l’encourage dans la voie de l’illégalité, quel espoir ? Une vie éprouvante que seule l’idée fixe d’une amélioration sociale – la régularisation – rend tolérable. Pour y parvenir, un pacte avec le diable, qui, de là où elle se trouve, n’en paraît presque pas un. Sans ménagement mais sans contradiction, tout s’inverse, viscéralement : c’est un avènement, jamais  une rédemption.

Le film s’achève au crépuscule, dans une cabane au fond de la forêt. La réalité  apparaît comme infiniment moins importante que Lorna –  c’est elle, et non la réalité, qui nous mène étrangement jusqu’à la fin. Et la cruauté tant redoutée se résorbe dans une douceur inattendue…

Il me reste de ce film une impression tenace, au-delà de la tristesse, une émotion difficile à formuler. Que dire de plus ? Ne pas se  prononcer, ni en pensées, ni par écrit ; là où le film impose le silence.

Le Silence de Lorna, Jean-Pierre et Luc Dardenne – Cannes 2008: prix du meilleur scénario.

Autres films des frères Dardenne à la médiathèque.

La bonne voie par la fausse route

Un soleil épais comme un rideau de pluie, des maisons obliques grimaçant de laideur, une route sinueuse qui n’a pas plus d’horizon que la vie sordide et, sans rien enlever ni rajouter à ce tableau, une infinie sensibilité, capable de transfigurer n’importe quel ciel bas.

L’écriture se liquéfie dans le sujet, le sujet se dissout dans l’écriture. A coup d’ellipses et d’écrans noirs, Eldorado invente un impressionnisme de concepts. Il y a un peu de tout, et beaucoup de rien. Un humour qui s’effiloche en amertume, une rencontre très floue, une tendresse à contretemps. Certains plans, larges et immobiles, suspendent un vide partagé en zones de vide qui se renforcent mutuellement : une part de ciel pour une part de terre – on dirait un Rothko concret. Du western, on retient quelques signes extérieurs de nostalgie : la voiture, les paumés, le nulle part de l’arrière pays, l’écho amplifié d’une musique. La route ne figure que par tronçons courts, et surtout, elle est sans début ni fin, même pas circulaire .

Un film très doux, pourtant. L’atomisation des éléments les décharge de toute pesanteur. L’absence de repère annule toute frontière entre réel et irréel, vrai et vraisemblable. On le remarque à peine mais il n’y a pas de point focal, pas de centre. Un monde en désarroi, sans rédemption ni désespoir, mais drôle et poétique, irradiant une chaude lumière de la où on l’attend le moins : du fond d’un cœur en or.

Une occasion de revoir le très beau Ultranova, premier film de BOULI LANNERS…