Ultranova

Bouli LANNERS, « Ultranova », Lumière, Belgique, 2004 (durée : 83’)

Ultranova est-ce un lieu ou un corps ? Lieu et corps ce n’est pas cette étoile, la nova, prise de brusques poussées d’éclat, augmentée d’une fièvre aussi violente que fugitive,  et blafarde lorsque l’accès retombe. Ni lieu ni corps ce  n’est pas davantage la supernova, le triomphe de la lumière à la mort d’une étoile. Sans lieu sans corps, ultranova n’existe pas et, pour cette raison, c’est un peu tout ce que ça n’est pas.

Le lieu c’est la Wallonie blême, verdâtre et bleutée mais jamais solaire. Non pas étendue mais répandue, en couches boueuses, dessus laquelle le ciel vient déposer ses couches pluvieuses.

Les corps sont droits, verticaux. Inscrits dans la continuité du lieu, d’une semblable substance pâle et grise, ils circulent en voiture, en alcool, en cigarettes, en sourires, en grimaces, mais on sait, et ils savent, qu’ils font du surplace.

Des lieux, des corps voilés, d’avant l’éclat, la fièvre, la mort. C’est une erreur commune de les croire dépourvus de lumière, c’est être soi-même voilé que de ne pas saisir la nuance, c’est malheureusement leur ressembler, que de ne pas percevoir leur luminosité particulière.

Car ces lieux ternes offrent au regard un espace à la mesure de l’imagination, qui s’enflamme et d’un coup resplendit. Les nuances infimes de la nature raréfiée sont dans cet écrin sordide comme de belles endormies qu’une caresse suffit à réveiller. Si les éléments n’ont d’autre réalité que sensible, le goût et le toucher peuvent amorcer des déflagrations et susciter des illuminations brèves.

Il y a aussi tant de façons de vivre – ou pas – tant de façons d’aimer – ou pas – en silence, en secret, tant de façons de fuir – ou pas – de mourir, d’espérer, de changer, qu’un beau jour, lorsque les yeux s’ouvrent par accident sur le monde inversé, les pieds pointant vers le ciel et la tête plantée dans la terre, on comprend qu’ultranova existe, finalement, sans lieu sans corps mais  en tant qu’état, un peu tout ce que ça n’est pas.

Bouli LANNERS, « Ultranova »

Autre film de Bouli Lanners (et autre lieu qui n’existe pas…) :  Eldorado

La bonne voie par la fausse route

Un soleil épais comme un rideau de pluie, des maisons obliques grimaçant de laideur, une route sinueuse qui n’a pas plus d’horizon que la vie sordide et, sans rien enlever ni rajouter à ce tableau, une infinie sensibilité, capable de transfigurer n’importe quel ciel bas.

L’écriture se liquéfie dans le sujet, le sujet se dissout dans l’écriture. A coup d’ellipses et d’écrans noirs, Eldorado invente un impressionnisme de concepts. Il y a un peu de tout, et beaucoup de rien. Un humour qui s’effiloche en amertume, une rencontre très floue, une tendresse à contretemps. Certains plans, larges et immobiles, suspendent un vide partagé en zones de vide qui se renforcent mutuellement : une part de ciel pour une part de terre – on dirait un Rothko concret. Du western, on retient quelques signes extérieurs de nostalgie : la voiture, les paumés, le nulle part de l’arrière pays, l’écho amplifié d’une musique. La route ne figure que par tronçons courts, et surtout, elle est sans début ni fin, même pas circulaire .

Un film très doux, pourtant. L’atomisation des éléments les décharge de toute pesanteur. L’absence de repère annule toute frontière entre réel et irréel, vrai et vraisemblable. On le remarque à peine mais il n’y a pas de point focal, pas de centre. Un monde en désarroi, sans rédemption ni désespoir, mais drôle et poétique, irradiant une chaude lumière de la où on l’attend le moins : du fond d’un cœur en or.

Une occasion de revoir le très beau Ultranova, premier film de BOULI LANNERS…