Le plaisir d’écouter l’écrivain qui en disait trop

« L’écrivain ne représente plus, il crée. Il construit un monde, et il le fait dans une perpétuelle mouvance : car le monde ne sera pas construit à la fin du livre, ce serait trop simple, mais sera toujours à reconstruire, à refaire. »

« Le vrai écrivain est celui qui a vécu dans un monde un peu médiocre peut-être, mais qui a constamment vécu de manière grandiose. »

« La solitude est en somme l’imaginaire libre que les autres, dans la vie courante, détruisent. »

Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie d’écrivain

Écouter la radio, c’est bien ; la lire, c’est encore mieux. Je m’explique. Cinq ans avant sa mort, en 2003, Alain Robbe-Grillet enregistre pour France Culture une série d’émissions, tracé libre de souvenirs personnels et professionnels. Aujourd’hui édité en disque, ce passionnant monologue a également été retranscrit dans son intégralité, revu par l’écrivain, de sorte qu’au choix, on peut l’écouter ou le lire. C’est très agréable : le texte est dense, engageant, l’oral allège l’exercice de mémoire sans le rendre pour autant plus fiable, surtout chez un orateur dont la décontraction n’a  d’égale que la perfidie.

Résumé d’un parcours labyrinthique : Du biologiste à l’écrivain. Le discours s’amorce à partir de l’après-guerre, période très stimulante, selon l’auteur, pour les artistes. Loin du désespoir que l’on imagine, de la vision catastrophiste d’une humanité capable de s’autodétruire (expérience de la bombe atomique), Robbe-Grillet sent monter en lui une fièvre, un désir de renouveau. C’est le moment de changer de vie, de recommencer à zéro. Il renonce aux plantations de bananes, à l’expertise scientifique (métier qui lui a déjà permis d’accumuler une petite fortune…), et il se met à écrire. Néophyte sans innocence, il aborde l’écriture avec une désinvolture qui n’exclut pas une certaine impertinence, le souci de se distinguer au risque de ne pas être compris immédiatement. De l’écrivain à l’éditeur. L’homme d’affaires n’est jamais très loin mais on s’en réjouit. On ne sait trop comment, sans reconnaissance encore, ni publique ni critique, Robbe-Grillet semble s’intégrer assez vite au milieu littéraire des années 50. Refusé par Gallimard (une chance dit-il), il se lie à Jérôme Lindon, très jeune directeur des Editions de Minuit. Non content de le publier (à perte), ce dernier fait de lui son second, coup de génie sans doute, car il transforme aussitôt cette maison d’édition déficitaire et moribonde en vitrine de l’avant-garde littéraire française. Que fait-il ? Il rassemble : Beckett, Marguerite Duras, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Robert Pinget, Michel Butor – des auteurs isolés jusqu’alors, incompris, invendus, qui, réunis sous un même toit, attirent soudain l’attention sur eux. On en parle, il se passe quelque chose, Nathalie Sarraute écrit L’Ere du Soupçon,  Robbe-Grillet invente le terme décisif, nouveau roman, qui va permettre de structurer un discours critique. En somme il ne fait pas grand-chose, il a l’intelligence des médias avant l’heure, c’est-à-dire la faculté d’attirer l’attention, avec suffisamment de dédain, de provocation et de franc-parler pour mettre en lumière ce que la qualité seule ne suffit pas à vendre. Alors bien sûr, on refuse de faire école, il s’agit d’une tendance sans structure fixe, d’individualités fortes qui ne s’apprécient pas forcément. D’ailleurs chacun est le meilleur et l’unique, n’empêche c’est accrocheur, ça prend. La preuve, le nouveau roman fait désormais partie des programmes scolaires. Ce qui est drôle, c’est évidemment les querelles de boutiquier. Le persiflage continuel de Robbe-Grillet à l’égard de ses collègues : Marguerite Duras – douée mais pas très intelligente ; Beckett qui s’en fout ; Claude Simon toujours en retrait ; Nathalie Sarraute vraiment supérieure mais arrogante. Encore, ce n’est rien. Quand il évoque Sartre et Simone de Beauvoir, c’est à se tordre de rire. Sartre apparaît en brave garçon, philosophe peut-être, écrivain sûrement pas, avec une obsession de l’engagement qui ne serait que le regret de ne pas avoir été dans la Résistance pendant la guerre ; généreux mais flagorneur, toujours d’accord avec son interlocuteur et bêtement soumis à la Patronne (de Beauvoir)… En fait, sans avoir l’air d’y toucher, gentiment mais résolument, Robbe-Grillet fait glisser tous ses contemporains sur le tapis rouge qu’il déroule sous leurs pieds. Aussi, très vite, on ne voit plus que lui, son ego, ses amitiés entamées par la concurrence, son rapport biaisé avec le milieu. De l’écrivain au cinéaste. Pour finir il s’attaque au cinéma et c’est encore la même attitude fielleuse et pleine d’auto-suffisance : Resnais, artisan sans être artiste (le contraire d’Antonioni), Hitchcock, exceptionnel jusqu’à la moitié de ses films. Robbe-Grillet adore raconter l’anecdote qui va démystifier la légende : s’il n’y a pas de la scène du crime dans Blow Up, c’est qu’Antonioni n’a pas eu les moyens de la tourner ; si Bunuel a choisi deux actrices pour incarner une seule femme dans Cet obscur objet du désir, c’est parce qu’il ne parvenait pas à choisir. Chez les autres : des coups de hasard – jamais des coups de génie! Quant à ses propres films, Robbe-Grillet en parle avec un contentement proportionnel à leur mauvaise presse… Personnellement je me souviens d’une émission du Masque et la Plume qui éreintait gaîement son tout dernier film, Grandiva, Arielle Dombasle nue sur un cheval blanc… sans avoir rien vu de son cinéma, j’aime beaucoup Les Gommes, La Reprise : un style minutieux et un contenu, il est vrai, parfaitement accessoire. Il y aussi les romans érotiques, dont il ne parle pas ici, écrits sous pseudonyme, mais c’est une autre histoire… Pas plus que lui je ne considère que le nouveau roman ne traduise autre chose qu’un désir d’écrire différemment – davantage de formalisme, et encore – Beckett est-il formaliste ? Mais l’essentiel n’est évidemment pas dans cette façon nouvelle de concevoir le roman, c’est bien plus dans ce qui s’écrit, le monde qui se construit ou s’anéantit dans le livre, dans la phrase, et au milieu le vide, béance originelle qui fait resurgir – ou qui tente de le faire – la création.

La littérature. Ces récits sont étayés – et c’est le plus intéressant – par sa vision personnelle de l’écriture. On l’a déjà vu, il est dans son caractère de s’affirmer par le discrédit. En l’occurrence, l’ennemi désigné est ici Balzac,  le classicisme français (narrateur omniscient, narration linéaire…) auquel il oppose lui-même, bien sûr, mais aussi Flaubert, Kafka, Faulkner, Joyce… Le problème, c’est qu’il envisage Balzac selon des critères modernistes qui ne lui rendent pas justice. Que Robbe-Grillet se fasse de la littérature une conception formaliste, c’est son droit, qu’il ternisse toute autre conception que la sienne,  pourquoi ? Un livre est davantage révolutionnaire par sa forme que par son contenu – Flaubert contre Balzac, Céline contre Sartre. Point de vue pertinent, argumenté – mais particulier, tout de même, presque sectaire. Sous cette angle, la littérature se prête à un jugement de valeur qui passe pour une vérité, et là, je dois dire que ça me dérange. Certes, on a tous nos préférences, nos affinités, et les auteurs mis en avant par Robbe-Grillet ont peut-être aussi ma préférence. Mais une affaire de goûts ne devient pas théorie littéraire sans un soupçon de malhonnêteté…  Le titre de  « pape du nouveau roman » trahit le côté doctrinal du personnage. N’exagérons pas le trait : Robbe-Grillet n’est pas au roman ce que Boulez est à la musique, il a heureusement un humour assez fin qui compense ses arrêts trop catégoriques. Par ailleurs, l’homme est remarquable, bon orateur (professeur de lettres aux États-Unis), témoin passionnant d’une époque,  intellectuel  et concierge (c’est courant!) (et en passant, il égratigne aussi Philippe Sollers, qui semble pourtant être son digne successeur).

En définitive, voici un (auto)portrait d’écrivain nettement plus stimulant que ces documentaires télévisés vus précédemment (les écrivains new-yorkais ou Paul Auster)… Laisser un artiste discourir librement sur son travail, ses admirations, ses rejets, c’est encore la meilleure façon de le découvrir par lui-même. De proche en proche, se donner envie d’aller plus loin, vers d’autres auteurs. Peut-être relire Balzac…

« Et puis, qu’on ne vienne pas m’embêter avec les éternelles dénonciations de détails inexacts et contradictoires. Il s’agit, dans ce rapport, du réel objectif, et non d’une quelconque soi-disant vérité historique. » (Alain Robbe-Grillet, La Reprise)

Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie d’écrivain, France Culture / Seuil

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Michael Clayton

All the president’s men, Silkwood, Erin Brockovich, The Insider : à Hollywood les whistleblowers (lanceurs d’alerte), souvent oscarisés, parviennent à se concilier les faveurs du public et des critiques. Ils mettent en évidence le bon fonctionnement de la démocratie, puisque un simple citoyen peut, à lui seul, remettre en cause une société, une institution, un parti. Par son action courageuse et individuelle, il contribue moralement à la pérennisation d’un système. L’équilibre entre individu et société est maintenu. Cette fonction essentielle, Foucault la décrit dans Le gouvernement de soi et des autres : … que fait le parrêsiaste ? Eh bien justement, il se lève, il se dresse, il prend la parole, il dit la vérité. Et contre la sottise, contre la folie, contre l’aveuglement du maître, il va dire le vrai, et par conséquent limiter par là la folie du maître. Il n’est pas anodin que la plupart de ces films portent comme titre le nom du héros. A la fois symbole et citoyen, il incarne une des plus belles vertus de la démocratie.

Michael Clayton s’inscrit dans cette lignée, incarné, comme ses illustres prédécesseurs, par une star engagée, George Clooney. Avocat spécialisé dans les accords à l’amiable, le voilà confronté malgré lui à une puissante firme agrochimique, prête à tout pour dissimuler la toxicité de certains de ses produits. De l’indifférence à l’engagement, la justice exige une révolution intérieure ; cette croisade est une rédemption sociale autant que privée. Comme il s’agit de ne pas écraser le rôle par la personnalité, le jeu de Clooney se décline sur un registre neutre. Par contre, valorisé par son sujet, le scénario, réduit au minimum, abdique au profit des intentions. Pire, en se focalisant sur un bureau d’avocats, pour en exploiter, suspense oblige, les ambitions et pressions financières, il perd de vue sa première cible, la multinationale. Une grossière schématisation de part et d’autre achève de réduire Michael Clayton à un film de genre, dont il ne parvient pas suffisamment à détourner les codes.

Au final, la représentation cinématographique du whistleblower produit peut-être un effet paradoxal. Car cette mise en valeur de l’individu qui dénonce les déviances d’une société ne fait que renforcer l’ordre établi. Tant qu’il admet la critique et se révèle capable de se corriger, le système ne doit pas être remis en cause – la confiance est restaurée. En réalité, si le whistleblower existe, son impact sur la société est moins évident. Il ne gagne pas forcément son combat, les multinationales ne sont pas forcément condamnées. Il suffit de jeter un œil au documentaire Le monde selon Monsanto, dont je reparlerai, pour se rendre compte que ces firmes disposent d’un bouclier bien plus solide que celui dont triomphe Michael Clayton.

Michael Clayton, Tony Gilroy

Que reste-t-il ?

Comment un film finit-il par démontrer le contraire de ce qu’il annonce ? Ceux qui restent s’articule autour d’une question difficile : peut-on encore tomber amoureux après la perte de l’être aimé, voire, plus vicieusement, quand il n’est pas encore tout à fait mort ? Démonstration : la rencontre de Bertrand et Lorraine dans un hôpital, lieu autarcique, avec ses résidents, ses boutiques, ses restaurants, ses visiteurs. Bernard et Lorraine sont de ceux-là, des touristes, qui viennent quotidiennement visiter leur conjoint respectif. Chacun d’eux franchit une porte, nous restons sur le seuil. Le malade, l’être aimé, tout au long du film demeure pudiquement caché ou – tabou ? Bien visibles en revanche les prémices de l’amour, les premiers mots, les premiers gestes, les rires et les embarras soudains, les hésitations. La carte du tendre standard sur laquelle la mort porte son ombre, en contrepartie de laquelle tous les clichés sont permis, voire encouragés, par souci de réalisme, partant du principe que la représentation de petites gens sans intérêt facilite l’identification et rend le drame plus poignant. Mais la médiocrité psychologique ne rend pas un personnage sociologiquement consistant, au contraire. Surtout, ce déséquilibre entre la surreprésentation d’une relation et la dissimulation de l’autre a pour effet certain de rendre la seconde inexistante. Le front plissé de Bernard et ses yeux tristes ne suffisent pas matérialiser son amour pour sa femme. Les personnalités contrastées, l’introverti face à l’extravertie, nient d’autant plus cette dimension hors champ qu’elle reproduisent le schéma nominal d’une banale comédie romantique. Au final, on se retrouve devant une romance conventionnelle, avec ses petites contrariétés, ses touchants scrupules. Le scénario, qui évite les aspérités et contourne sensiblement tout conflit moral, en perd son sujet.

Ceux qui Restent, Anne Le Ny