Entre deux doigts, l’espace de quelques lettres

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Ces lettres resteront sans réponse. Scellé par le décès du destinataire, c’est une sorte d’hommage que Chris Marker rend à son ami Alexandre Medvedkine et aux idéaux qu’ils ont défendus, de part et d’autre du rideau de fer, sous un même amour du cinéma.

« (…) Il avait 17 ans, c’était l’insurrection d’octobre – 20 ans, la guerre civile, et lui dans la cavalerie rouge, avec Isaac Babel,- 38 ans, les procès staliniens et son meilleur film Le Bonheur attaqué pour « boukharinisme »…- 41 ans, la guerre, et lui en première ligne, caméra au poing – et quand il meurt en 1989, c’est dans l’euphorie de la perestroïka, convaincu que cette cause du communisme à laquelle il avait consacré sa vie trouvait enfin là son aboutissement. »

Entre deux volets symétriquement intitulés Le Royaume des ombres et Les Ombres du royaume, le film enrôle la forme épistolaire dans une entreprise de remémoration. La conversation, familière lorsqu’elle interroge le passé, lacunaire lorsqu’elle tente d’en rattraper le fil,  alterne les adresses pronominales et se poursuit par-delà son terme. À peine la mort renverse-t-elle le dialogue en injonction à écrire :

« Dans une de ses dernières interviews, il m’engueulait de loin, comme d’habitude. Pourquoi est-ce que j’étais trop paresseux pour écrire, juste un petit peu ? Cher Alexandre Ivanovitch, maintenant je peux t’écrire. Avant trop de choses devaient être tues ; maintenant trop de choses peuvent être dites. Je vais essayer de te les dire, même si tu n’es plus là pour les entendre. Mais je te préviens. Il me faudra beaucoup plus d’espace qu’il n’y en a entre tes deux doigts. »

Cette pointe de regret, la mélancolie, ils mettent le cap sur le Bonheur. C’est le titre d’un long métrage datant de 1934. Et c’est aussi, pour Medvedkine, une boîte Pandore refermée à temps mais aussitôt rouverte en images. Chris Marker, pour décrire ce cœur mis à mal, s’en tient à cette feinte légèreté dont il a le secret. Au moins la licence poétique ne trahit-elle rien ni personne. En revanche, elle garantit aux choses vécues des conditions de présentation analogues à leur déroulement originel. Sans autre méthode que sous la dictée de la mémoire, Chris Marker exhume toutes sortes de documents et d’archives, de témoignages relatifs au régime soviétique, à la propagande d’état, au théâtre, à la télévision, etc. Confrontés à l’actuel, retravaillés à même l’image ou dans le texte, les faits n’ont pas à être démentis pour révéler leur épaisseur, leur nature critique et instable. En témoigne le plaisir que prend Chris Marker à décortiquer des séquences historiques. Ce faisant, il ne prétend pas moins inviter à la vigilance qu’à justifier sa propre cuisine. Ici, c’est l’assaut au Palais d’hiver. Les images se feuillettent, portent les stigmates de leur élaboration bien plus qu’elles ne garantissent une adéquation immédiate avec un sujet donné. Exemples emphatiques chez Vertov, Eisenstein, exemples péjoratifs dans les actualités.

L’implication de l’auteur se marque autant que possible (les chats signent sa présence). Politiquement, Chris Marker emboîte le pas à son ami. Dans cette aventure commune et communautaire, le Ciné-train conduit jusqu’au « Groupe Medvedkine » : supprimez l’engin, laissez les caméras aux ouvriers, et vous aurez en URSS d’abord, puis en France, l’idée d’une création immédiate et participative. À vrai dire, entre les deux cinéastes les points de convergence sont innombrables et si le Tombeau n’était qu’un prétexte, ce serait d’en célébrer la bonne fortune.

Par de tels déboîtements et digressions, l’Histoire telle que Marker la rapporte conserve un peu de la spontanéité de l’instant. Rien ne dit que la déception, fût-elle atroce, écrase la ferveur, la beauté de l’élan initial. Cette époque cernée de sombre, un sourire d’Alexandre, son enthousiasme et sa fantaisie lui redonnent des couleurs – quand ses œuvres ne l’illuminent pas totalement. Après tout le Tombeau n’est-il pas ce poème, cette musique qui, depuis des siècles, soignent au mieux les blessures du deuil ?

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Tombeau_d_AlexandreAlexandre Medvedkine

Chris Marker, Le Tombeau d’Alexandre (1992)

[un extrait du film]

Arrêt sur images

« Lorsque la conscience fait l’objet d’une exploitation industrielle systématique, l’amour de soi est détruit. »

« Une image n’atteint le spectateur que dans la mesure où il la projette, c’est-à-dire où il l’attend. Et pourtant, pour qu’il s’en trouve affecté, l’image qu’il attend doit le surprendre, c’est-à-dire être pour lui inattendue… »

Bernard Stiegler, De la misère symbolique.

Irais-je jusqu’à prétendre que la télévision ne devient intéressante qu’à partir du moment où on la voit sans la regarder ? N’étant plus abonnée au câble depuis des années, je ne peux me prévaloir d’un rapport direct avec ce média, sans pour autant lui être totalement étrangère. Il subsiste un attachement qui remonte à l’enfance et à l’adolescence, mais cette relation lointaine et, à l’époque déjà limitée, n’a pas valeur de culture télévisuelle. Par contre, pour nuancer, mon temps de cerveau disponible a fâcheusement tendance à s’évider devant un écran d’ordinateur… Justement, l’un mis dans l’autre résulte en une certaine addiction, comparable, j’imagine, à celle qu’induit un usage intensif de la télévision, pour un site – c’est un comble – consacré à la critique des médias. Il s’agit d’Arrêt sur images, autrefois diffusé à la télévision, sur la Cinq, et transféré sur le net après suppression en 2007.

Fondé par Daniel Schneidermann, Arrêt sur images propose une relecture régulière des discours qui « font » l’actualité (des médias français essentiellement) : photos, reportages, documentaires, articles, interviews, etc. Ces analyses prennent la forme d’articles quotidiens et d’émissions hebdomadaires, dont la principale, Arrêt sur images, est dirigée par Daniel Schneidermann en personne. L’avantage d’une diffusion internet est qu’elle n’est pas tributaire d’un horaire, les archives restant bien sûr toujours disponibles.

Il s’agit donc d’un débat centré sur un sujet d’actualité. Subtilité : on ne discute pas de l’information en tant que telle, mais de la façon dont elle est rapportée par les médias. Quelques exemples récents : twitter  comme première source d’information des journalistes lors des émeutes qui ont succédé  à l’élection d’Ahmadinejad en Iran ; les critiques adressées à Yann Arthus-Bertrand quant au financement de son documentaire Home par le groupe Pinault Printemps Redoute ; le trucage des photos de presse suite au prix Paris Match récompensant un faux reportage vrai canular d’étudiants. Je garde en mémoire la venue d’Alain Finkielkraut, invité à défendre son rejet radical d’internet. A noter la qualité des commentaires sur le forum qui, après ce mémorable affrontement, ont généré un passionnant décorticage du discours même de Finkielfraut. En effet, le philosophe s’ingénie à se référer, dans sa critique d’internet, à la « raréfaction du discours » telle que l’a théorisée Foucault. Un internaute s’applique à démontrer l’abus que représente cet argument en ce qu’il contredit fondamentalement la démarche intellectuelle de son auteur.  La dynamique du forum reflète celle du débat.

Il y aurait énormément à dire sur ces émissions, toujours très riches, brillamment menées par Daniel Schneidermann, qui, cordial et décontracté, malicieux, caustique, grave, drôle, apparaît comme ce qu’un homme de « télévision » peut offrir de mieux en matière d’élégance intellectuelle. Surtout, c’est là un travail sur les contenus, les discours, les images – indispensable aujourd’hui pour décrypter le monde tel qu’on nous le présente, affiner le regard que l’on porte ensuite sur l’information. A une moindre échelle, la version écrite du site propose des compte-rendus critiques d’articles de presse qui comparent, analysent, ironisent (par exemple l’interview de Frédéric Mitterand parue dans Match : un régal de connivence entre média et politique). Je serais presque tentée de dire qu’Arrêt sur image fait seulement du vrai travail de journaliste. A côté de l’émission principale s’en trouvent deux autres, de mon point de vue moins intéressantes. La ligne jaune : présenté par Guy Birenbaum, le programme sonde « la ligne jaune (mince) entre le dicible et l’indicible, entre le solide et l’invérifié, entre le lieu commun et le tabou.». La qualité ici dépend du thème, des invités…  Enfin une émission littéraire, Dans le texte, sur laquelle je ne me prononce pas. Invités exceptionnels (je pense à Pierre Michon) mais présentatrice insupportable (avis personnel).

Arrêt sur images est certes un site payant (3 euros/mois ou 30 euros/an, 12 euros pour les étudiants et les précaires) : c’est très bien. En parlant de médias subordonnés au pouvoir (sous toutes ses formes), les sites payants comme celui-ci, ou encore Médiapart (Edwy Plenel), sont la garantie d’une information indépendante. Pas d’annonceurs à satisfaire, pas d’autocensure pour devancer l’ire des politiques. Et un contenu réellement à la hauteur.

Le site d’Arrêt sur images.