Ottessa Moshfegh : Mon année de repos et de détente

Jacques Louis David Portrait of a woman in white

Seul l’absurde guérit de l’absurde. En ces temps de repli, arrêtons de nous acharner à imiter la vie. Apprenons qu’il vaut parfois mieux préférer dormir.

Le sommeil, la veille – tout se fondait en un voyage aérien, gris et monotone, à travers les nuages. Je ne parlais plus toute seule dans ma tête. Il n’y avait pas grand-chose à dire. C’est ainsi que j’ai compris que le sommeil avait un effet : je devenais de moins en moins attachée à la vie. Si je continuais comme ça, me disais-je, je finirais par disparaître complètement, puis je réapparaîtrais sous une forme nouvelle. C’était mon espoir. C’était mon rêve. — Ottessa Moshfegh

 

L’ineffable douceur des dormeurs

Le sommeil, on s’y brûlerait les ailes. N’est-ce pas ce que nous enseigne la littérature ? Qu’est devenu le Bartleby de Melville, son grand besoin de repos ramassé dans ces quelques mots : je préférerais ne pas ? Et Oblomov, tableau vivant de la paresse qui, sous la plume de Gontcharov, dut à lui seul supporter toute l’indolence de la Russie féodale ? Bartleby, Oblomov, plus tard Un homme qui dort de Perec : « Tu ne rejettes rien, tu ne refuses rien. Tu as cessé d’avancer, mais c’est que tu n’avançais pas ».

Ottessa MoshfeghUn constat semblable anime Mon année de repos et de détente paru aux États-Unis en 2019. À ceci près que le schème du dormeur se décline cette fois au féminin. Le récit se déroule à New-York entre juin 2000 et septembre de l’année suivante. Mais ce moment crucial que signifie désormais la date du 11/09/01 dans la mémoire collective ne se présente pas comme une preuve tangible de la déraison du monde. La catastrophe qui, dans les autres romans, relève du pressentiment voire, chez Perec, du désir, ne se donne pas avant l’heure, et quand à la fin, l’événement se produit, il est d’une telle violence que ce caractère absolument destructeur lui ôte toute valeur de confirmation. Aucun signe avant-coureur d’un bouleversement ne viendrait, dans le cours du récit, contredire l’hypothèse que la frénésie dont témoignent les New-Yorkais, cette dépense excessive et risquée, n’est pas indissociable d’un mode de vie identifié comme normal, nécessaire et acceptable.

La candidate au sommeil dépeinte par Ottessa Moshfegh, elle, ne se sent ni normale ni nécessaire ni acceptable. Jeune, belle, riche, rentière, ultra-privilégiée, on jugera que les raisons de son mal-être ne sautent pas aux yeux.

Ça a été une période enthousiasmante de ma vie. J’étais emplie d’espoir. Je me sentais sur la voie d’une grande transformation. — Ottessa Moshfegh

Le registre du sarcasme pourrait bien être l’élément décisif qui ferait de Mon année de repos un délice d’ironie si le caractère de douceur signalé dans la famille des dormeurs volontaires ne l’emportait, là encore, sur cette dimension du propos. Faisant corps avec le paradoxe qui la voudrait comblée et malheureuse, la narratrice de ce roman rédigé à la première personne n’envisage pas son envie de sombrer sous l’angle du désespoir. Une mue, le projet pourrait n’être qu’une banale cure de sommeil à visée thérapeutique. La décision s’avère même franchement joyeuse là où, chez Perec notamment, le ton du récit colle davantage à la gravité du sujet.

Des petits bouts de truc

Il va de soi qu’au XXème siècle, on ne se fatigue plus à s’endormir sans avoir recours à tout un arsenal de drogues aux pouvoirs aussi alléchants qu’incertains. Mieux que l’amour, la garantie d’un suivi pharmacologique régulier est à la portée de n’importe quel compte en banque bien approvisionné, et c’est en consultant l’annuaire que la narratrice trouve son Dr Feelgood. Pour la plus grande joie du lecteur, l’esprit de raillerie trouve, en la personne du Dr Tuttle, un hôte à sa mesure. Tant il est vrai qu’un psy idéal devrait se borner à prescrire. À l’image d’un roman qui, contre l’analyse, fait le choix de la loufoquerie, le Dr Tuttle affiche une foi proprement ésotérique dans les puissances occultes de la médecine chimique. À défaut de déontologie, ses discours ne manquent pas de vertu curative.

Il faut vraiment écouter ses instincts. Les gens seraient mille fois plus à l’aise s’ils obéissaient à leurs pulsions plutôt qu’à leur raison. C’est pour cela que les médicaments sont tellement efficaces dans le traitement des maladies mentales – parce qu’ils altèrent notre jugement. N’essayez pas de réfléchir trop — Ottessa Moshfegh

Si elle n’était aussi drôle, le Dr Tuttle serait en tout point terrifiante. De session en session, on lui doit un beau florilège de théories iconoclastes. Sur les questions de santé dont la résolution implique généralement une sagesse de façade sinon des croyances flatteuses, le Dr Tuttle brise tous les tabous. Ici, il n’est pas de difficulté existentielle qui ne se résolve à coup d’ordonnance, l’équilibre se résumant en une formule indiquant quel remède prendre en combinaison de quel autre.

On dit souvent que l’esprit prime sur la matière. Mais qu’est-ce que la matière ? Quand vous l’examinez au microscope, ce ne sont que des petits bouts de truc. Des particules atomiques. Regardez de plus en plus près et au bout du compte, vous ne trouverez rien. Nous sommes principalement de l’espace vide. Nous sommes principalement du rien. — Ottessa Moshfegh

Dans un livre qui en compte peu, le Dr Tuttle trouve naturellement sa place en tant que personnage récurrent. Néanmoins, sur ce modèle hilarant, pathétique et traitre, les fréquentations de la narratrice, quoique caricaturales, ne manquent pas de vérité ni de profondeur humaine. À commencer par Reva, la meilleure (et unique) amie, sorte d’alter ego pauvre que la réussite sociale obsède presque autant que la minceur. L’addiction médicamenteuse de l’une trouvant sa réplique dans l’alcoolisme et la boulimie de l’autre, un concentré de répulsion et d’envie soude ces deux êtres avec un entêtement réciproquement suspect. Reva qui se veut de bon conseil ne tarit pas d’éloges pour la dormeuse qu’elle prétend aimer mais dont elle lorgne la plastique, l’insouciance et l’aisance financière en miroir de sa propre incomplétude. Sur la scène de ce petit théâtre mental, un troisième larron dénommé Trevor joue le rôle de l’ex, trader à la ville et amant en privé, d’un égoïsme sexuel absolu. Comme Reva pour l’amitié, il représente ce que la narratrice a connu de plus proche de l’amour, un simulacre addictif et avilissant.

Un jour, il m’a dit qu’il avait peur de me baiser « trop passionnément », au motif qu’il ne voulait pas me briser le cœur. Je lui ai demandé : « Si tu pouvais avoir seulement des pipes ou seulement de la baise jusqu’à la fin de tes jours, tu choisirais quoi ? – Les pipes. – C’est un peu un truc d’homo, non ? D’être plus intéressé par la bouche que par la chatte ? » Il ne m’avait pas reparlé pendant des semaines. — Ottessa Moshfegh

Est-ce manquer que de dormir ?

Un manque affectif auquel amie et amant ne peuvent pourvoir rencontre son équivalent dans une cellule familiale dysfonctionnelle et lacunaire. Enferrés dans leurs propres problèmes, père et mère furent de leur vivant d’un si faible réconfort pour la narratrice que, survenue peu de temps après leur décès, sa décision d’hiberner ne pouvait entretenir qu’un lien ténu avec l’événement. De même, l’échec somme toute considérable que représente une première expérience professionnelle ratée (dans le milieu de l’art) ne semble pas avoir pesé bien lourd dans son besoin de se soustraire au monde. Aussi cette résolution ne se présente-t-elle pas comme étant la conséquence d’un chagrin récent et identifiable. La solitude du personnage, son absence de talent, de désir, de passion, ne sont pas des attributs d’un quelconque état de tristesse ou de déception. La narratrice ne connaît pas d’émotion violente. Ni les mauvais traitements que lui inflige Trevor ni ceux que Reva retourne contre elle-même ne la bouleversent. À cet égard, somnifères et anxiolytiques ne modifient pas grand-chose à un quotidien décharné, sans attente, sans peine, sans joie.

Cette même absence d’émotions détermine Un homme qui dort. On y voit l’argument qui rapproche ce récit de celui d’Ottessa Moshfegh, un état d’indifférence et de flottement qu’exprime la disparition des connecteurs logiques entre les énoncés. En dehors de ces formes transactionnelles, le monde reflue comme par régurgitations, selon un principe d’inventaires. La narratrice de Mon année de repos et de détente trouve un certain apaisement dans cette gymnastique mentale : Compte les étoiles. Compte les Mercedes. Compte les présidents américains… J’ai compté les capitales. J’ai compté les différentes espèces de fleurs. J’ai compté les nuances de bleu. Céruléen. Pétrole. Electrique. Sarcelle. Tiffany. Egyptien. Persan. Oxford. Des informations, c’est tout ce qui demeure quand tarde l’endormissement et que rien n’emporte l’âme – et quelle âme d’ailleurs… ? Les informations sans les sentiments, c’est le comble de l’absurde :

Je ne pouvais pas supporter la télévision. Surtout au début, la télé éveillait trop de choses en moi, alors je m’excitais sur la télécommande, je zappais, je ricanais de tout, je m’agitais. C’en était trop. Les seules informations que je lisais encore étaient les titres racoleurs des quotidiens locaux, à la bodega. J’y jetais un bref coup d’œil quand je payais mes cafés. Bush affrontait Gore dans la course à la présidence. Une personnalité importante mourait, un enfant était kidnappé, un sénateur volait de l’argent, un célèbre sportif trompait sa femme enceinte. Il se passait bien des choses à New-York – il s’en passe toujours – mais rien ne m’affectait. C’était toute la beauté du sommeil – la réalité se détachait et se manifestait dans mon cerveau aussi fortuitement qu’un film ou qu’un rêve. Il m’était facile d’être indifférente aux choses qui ne me concernaient pas. Les employés du métro se mettaient en grève. Un cyclone arrivait, s’en allait. Aucune importance. Des extraterrestres auraient pu nous envahir, des sauterelles déferler, je l’aurais remarqué, mais je ne m’en serais pas inquiétée. — Ottessa Moshfegh

On comprend aussitôt que le comble de l’absurde, c’est plutôt l’information elle-même, le monde rempli à ras-bord de données disparates, sur lesquelles personne n’agit. Que font ceux qui ne dorment pas ? Que fait Trevor avec les cours de la Bourse ? Que fait Reva ? À bien des égards, trading, alcoolisme et boulimie opèrent en métaphores exactes de façons d’agir qui donnent l’impression d’être affairé. On gagne, on perd, on ingurgite, on vomit, on s’enivre, on déprime – les doses sont énormes –. Au travers de ces individualités blessées et blessantes, ce que Perec et Ottessa Moshvegh démontent n’est donc rien d’autre que la grande mécanique de désaffection qui ronge le cœur du capitalisme, ce grand vide existentiel masqué comme une menace par une prolifération de choses, de paroles, de gestes antagonistes et solitaires.

« Ton regard dans le miroir fêlé »

La beauté du sommeil c’est qu’il y a une vie dans le rêve, un retournement positif à la faveur duquel le somnambulisme prend les proportions d’une aventure intérieure. Le dormeur pense, le dormeur agit. Cette activité inconsciente laisse des traces, des résidus d’intensité qui, déposés dans la mémoire du rêveur, manœuvrent son retour vers le réel.

Le piège, cette illusion dangereuse d’être infranchissable, de n’offrir aucune prise au monde, de glisser, intouchable, yeux ouverts… — Georges Perec

Le dormeur n’est pas tant à l’abri qu’il croyait l’être dès lors que rêvant, il ressent. De s’être déshabitué de la vie courante, les contraintes et conventions du quotidien ne lui semblent que plus odieuses au réveil. Dès qu’il ouvre les yeux, la lumière du jour le brûle, n’est-ce pas à raison ? Dans ce qui s’impose avec violence, la violence n’est-elle pas l’indice du réel ? Sans doute la dormeuse new-yorkaise croit-elle encore qu’au terme de son hibernation, elle se sentira mieux. Pas un instant toutefois ne va-t-elle imaginer que le monde lui sera devenu hospitalier. D’une part, elle-même ne fait rien pour changer les choses, d’autre part, ce sentiment d’impuissance est précisément à l’origine de son besoin d’une coupure. Elle aura changé : elle se sera séparée, différenciée du monde.

Passivité coupable ? Il est intéressant sur ce point d’entendre le commentaire d’Ottessa Moshvegh sur son héroïne. Sensible aux critiques soulevées par Eileen, personnage d’une laideur et d’une ingratitude peu communes et figure centrale d’un premier roman éponyme, l’autrice souhaitait, par la beauté octroyée à la narratrice de Mon année de repos, démontrer qu’il n’en fallait pas davantage pour que l’inacceptable échappe aux jugements. « Une personne si belle peut se permettre de ne montrer aucune émotion, de rester sans affect », ajoute-t-elle, tandis que le caractère antipathique et les tristes manies de sa dormeuse n’éveillent chez le lecteur, à l’instar de Reva, qu’une sombre envie d’aligner sa conduite sur la sienne. Bien entendu, Ottessa Moshfegh n’est pas dupe de ce stratagème. La beauté dresse un écran de neutralité tout juste bon à ouvrir un personnage, à le rendre accessible. Ce n’est pas son éclat qui emporte notre adhésion, son apparence physique ne nous touche pas, pas plus en tous cas que celle des mannequins à laquelle renvoie son image. Bien davantage donnons-nous raison à la noirceur qu’elle recouvre, au refus blême de continuer, de jouer le jeu de toutes les prérogatives de classe, de jeunesse et de supériorité physique. Le sommeil, cette nuit où le désir retrouve sa grandeur, ce couloir de transformation, cet antre aux métamorphoses, vaut bien qu’on lui sacrifie du temps et toutes les prétendues richesses du monde. Dans le sommeil, le corps s’oublie, se perd, se dédouble…

Tu ne bouges pas, tu ne bougeras pas. Un autre, un sosie, un double fantomatique et méticuleux fait, peut-être à ta place, un à un, les gestes que tu ne fais plus. Il se lève, se lave, se rase, se vit, s’en va. — Georges Perec

Le dormeur se mue en rêveur. Cette créature onirique échappée du sommeil qu’est l’Autre, le Double, se distingue absolument des autres. L’Autre n’a pas de corps, c’est-à-dire, de corps mondain, il est le négatif, le spectre, la sombre silhouette critique. Cependant, c’est à partir de ce dédoublement qui est une déchirure, que la vie peut reprendre autrement. L’avantage humanitaire que représente le fantôme pour le monde surpeuplé est qu’il glisse sur les choses sans les abîmer. Chez Perec, c’est un observateur, amer mais détaché. Il sort la nuit, s’installe dans des cinémas, observe les gens, n’interfère pas, se tient à distance. Quant à la dormeuse new-yorkaise, outre sa cinéphilie, les frasques qui signalent le passage de son Autre sont étonnamment empathiques et bienveillantes. Cependant, de même que son idole de fiction, Whoopi Goldberg, actrice noire connue, dans le courant des années 1990, pour les singularités d’un jeu dont le comique n’aura été qu’un enduit de surface, un leurre dissimulant des qualités d’ironie plus subtiles et obscures, il se pourrait que sommeil et fiction, en dépouillant le réel de tous ses déguisements, ne le rendent, sinon moins attrayant, plus radicalement inacceptable.

Ton rêve sait mieux que toi-même comment habiter le monde nous disent ces romans, l’imaginaire est une conviction subversive. Face à lui, le concret perd de son lustre, rendu trivial par la laideur des désirs qu’il accroche. Au terme de son année de repos et de détente, la narratrice, venue à bout de son propre vide intérieur, s’attaque à ce qui l’encombre au-dehors. D’un mouvement plein d’assurance et de vitalité, elle se débarrasse de toutes ses affaires, vêtements de marque, bijoux, mobilier coûteux, maison à la campagne, liquidation de l’héritage familial. Un après-midi du mois de septembre, elle rend une visite au Met, le fameux musée d’art new-yorkais. « Je crois que je voulais voir ce que les autres gens avaient fait de leur vie. » Eût-elle été en quête d’une révélation, elle ne sera pas déçue. L’œuvre d’art, comme le reste, n’est qu’une chose dans un cadre. Une illusion, celle d’un « temps contenu, retenu prisonnier ». Liquidation de l’héritage culturel et fin des inventaires : dans cet espace retrouvé, non pas en dépit du vide, mais grâce au vide, le sentiment revient.


image de bannière : Portrait d’une jeune fille en blanc, peinture anonyme du XVIIIe siècle
(peintre du cercle de Jacques-Louis David), repris en couverture du livre d’Ottessa Moshfegh


Moshfegh - Mon annee de repos et de detente - couverture editions Fayard.jpg

Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh, traduit de l’anglais par Clément Baude, Fayard, 2019

Un homme qui dort, Georges Perec, Gallimard, 1967

Oblomov, Ivan Gontcharov, Gallimard, 1859

Bartleby le scribe, Herman Melville, Gallimard, 1853

Wrong

I was born with the wrong sign

In the wrong house

With the wrong ascendancy

I took the wrong road

That led to the wrong tendencies

I was in the wrong place

At the wrong time

For the wrong reason

And the wrong rhyme

On the wrong day

Of the wrong week

Used the wrong method

With the wrong technique

Wrong

Wrong : je retrouve intacte, fulgurante, l’émotion ressentie, il y a quelques années, à l’écoute de Never let me down, Only when I lose myself, Sister of Night… Ces chansons qui, comme les poèmes, à l’adolescence transfigurent  la difficulté d’être, rendent la déréliction presque aimable. Un goût morbide pour le désespoir, qui soigne la peine en la creusant avec volupté, le doigt sur la plaie, le mot juste porté par un chant lugubre. Dans la discographie de Depeche Mode Wrong assène son leitmotiv déprimé, cioranesque, de l’inconvénient d’être né, comme auparavant Barrel of a Gun, chanson jumelle en ironie, complaisance et  jouissance de la folie: What am I suppose to do / When everything that I’ve done / Is leading me to conclude / I’m not the one / Whatever I’ve done / I’ve been starring down the barrel of a gun. Les vidéos sont aussi  sublimes et violentes que le son. Barrel of a Gun figure un homme, les yeux révulsés, tournoyant dans la neige, halluciné. Wrong fait pire. Une voiture lancée à toute vitesse la nuit – en marche arrière.  Derrière le volant,  personne. Accidents – sans dévier la voiture pulvérise  les obstacles. A l’intérieur lentement  une forme se relève  : un homme masqué, menoté. Collisions, éclats de verre, néons, sang, traînées humides des phares :   violence onirique, je pense à Lynch,  aux  démentiels  Lost Highway et Mulholland Drive, routes balafrant l’angoisse,  filant mystérieusement hors champ, vers un ailleurs plus obscur plus terrifiant que le cauchemar qui nous y déverse…

Les autres morceaux de Sounds of the Universe me touchent beaucoup moins. Suffisamment déconcertant à la première écoute, ce nouvel album de Depeche Mode me semble pourtant légèrement inabouti.  Un mélange de vieux synthés et  de sons nouveaux qui me laisse sur ma faim. C’est que je place tellement haut les poèmes de Martin Gore et la voix magnifique de Dave Gahan, si déchirante dans un environnement artificiel, que ce qu’ils donnent là ne me rassasie pas, au contraire. Ils sont deux, désormais, à l’écriture : on dit que Martin et Dave se sont réconciliés… Finalement ils ont travaillé si longtemps ensemble que leur style est identique – peut-être juste un peu plus nostalgique chez le chanteur. Chaque titre revoie à un titre antérieur, obsessions vivaces et cohérence émotionnelle : In chains / In your room (SM) ; Peace / Clean (rédemption) ; Jezebel / One caress / Blue dress (fétichisme), etc. Graphisme décevant de la pochette, j’ai vérifié, c’est pourtant toujours Anton Corbijn, rien à faire, ce cercle gris percé de mikados multicolores me paraît extrêmement laid. S’il s’agit d’une référence cosmique (comme Two planets de Bat for lashes, pas mal pour le reste), j’avoue que ça me fait plutôt rigoler! Autant le dire : la force de Wrong relève  à elle seule le disque, d’autant qu’il est augmenté d’un dvd, avec la version filmée de la chanson, donc, magnifique.

Sans vouloir trop insister, je recommande aussi l’écoute de la version remixée par Caspa, peut-être encore meilleure que celle de l’album.

Depeche Mode, Sounds of the Universe

Discographie de Depeche Mode à la médiathèque

L’homme superflu

Ployer, éprouver le poids des choses –  lignes et limites,  voir la rue  dépeuplée décolorée, l’océan gris  – contre la folie, revenir vivre dans sa famille, ne supporter ni amour ni  bienveillance – confondre désir et réalité, se croire sauvé lorsqu’on est à peine utile davantage utilisé – dédaigner ce qui se donne vouloir l’insaisissable – choisir ou non entre la mort et la vie – se résigner peut-être.

Dernier venu dans une succession de héros tragiques, Leonard  (prénom qui, en anglais, a une sonorité très douce) est un homme généreux mais suicidaire, inadapté, déroutant, défait. Contre un foyer chaleureux, oppressant de vie, de projets, de bonheur – qualités qui imposent un idéal précis, concret, une  exigence critique – il se rétracte; ange déchu, abîmé de nostalgie. Par l’intermédiaire de Joaquin Phoenix, déjà présent dans ses deux films précédents, James Gray dépeint un être qui voudrait se détacher de sa famille, confortable noyau originel mais écrasante puissance spirituelle et  affective. Une rupture partielle fige son angoisse, le maintient dans un état léthargique propice aux illusions et rêves éveillés.

L’intrigue de Two Lovers, classique triangle amoureux, se distingue par sa forte subjectivité, laissant croire que le réalisateur raconte toujours la même histoire, la sienne. Joaquin Phoenix devient un alter ego en conscience, projection malheureuse d’un esprit tourmenté.  Outre la récurrence de la famille juive déployée comme une micro-société, le lieu du drame est également invariable :  Brighton Beach, enclos fermé de quelques rues qui s’ouvre et s’achève sur l’océan. Dans ce cadre saturé d’idées morbides s’inscrivent en boucle le délitement de l’individu et le retour morose du fils prodigue. Des influences littéraires (Dostoïevski, Shakespeare) intelligemment détournées, et réactualisées, étoffent le déroulement de l’histoire, aussi sobre que les tonalités brunes et grises qui dominent l’image. James Gray pratique une virtuosité discrète, de coulisses, fondée sur une parfaite géométrie du cadrage et de la construction du plan. Cette façon de capter le réel, avec mesure et sincérité apparente, accentue son lyrisme. Le monde prend forme au travers d’un regard tantôt éteint, tantôt exalté, mais toujours extérieur, fasciné. Celui qui regarde ainsi ne participe pas, il reste en dehors. La maladresse trahit une inconsciente marginalité : Leonard perçoit le monde tel qu’il le désire ou le craint, non pas tel qu’il est – neutre. Dévoré par l’insatisfaction, l’amour brille à ses yeux comme  seule issue possible à son incapacité de vivre. S’il s’incarne ici en une jeune femme radieuse et superficielle, lumières et ténèbres en un seul corps, celle-ci devient l’écran idéal de ses propres projections, miroir d’une autre existence, d’un avenir enfin possible. Ceux qui l’aiment, ceux qui veillent sur lui – sa mère (magnifique Isabella Rossellini), sa fiancée « officielle » , sa famille  – il les considère comme une menace qui, du fait de leur disponibilité, accusent sa propre indigence,  son désarroi initial.  Il est, tout simplement, un homme superflu, que le réel ennuie.

Two lovers de James Gray, avec Joachin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Isabella Rossellini…

Mon analyse du film pour le site de la Médiathèque

Lien 1: A propos de Little Odessa

Lien 2: Filmographie de James Gray

Amère influence

Pourquoi regarder cela? Curiosité et appréhension, l’état initial stagne et s’enlise dans le déroulement d’une morne journée, d’un mutisme fétide qui se répand dans l’image, goutte à goutte, lancinant.Tôt le matin, une femme achète un flacon de pilules, elle s’installe dans un magasin grisâtre où personne ne vient plus, elle fume, elle s’endort, le soir tombe  elle s’occupe mécaniquement de ses enfants, désordre contre vide, anarchie contre apathie. Les jours se succèdent, atones ; la société opère simultanément son travail d’exclusion. La femme se délabre, les enfants tentent de combattre l’emprise de la mort par une sauvagerie aveugle et sourde. Pourquoi regarder cela ?

L’émotion. Le cadre froid, austère, la distance maintenue, l’ignorance des causes, de la nature de la dépression – cette façon de déjouer l’empathie, d’imposer une réalité blême, sans grâce, la substitue à une identification beaucoup plus violente, à mon avis, qui se produit dans la lenteur et l’occupation du vide. La misère affective abîme ses témoins. Il est étrange de choisir un sujet aussi désespéré, aussi hermétique pour un premier film, plus étrange encore de le qualifier de réussi. Qu’y a-t-il à penser de ce tableau désolé ? Rien. Une émotion trop intense, douloureuse,  stérile probablement. Il n’y a rien à faire, rien à dire, rien sans doute à retirer d’une telle histoire. Encore une fois, je me demande : pourquoi regarder cela?

Peut-être s’agit-il simplement d’un manque de repères, d’une angoisse, sincèrement je ne sais pas. Bien sûr je pourrais reconnaître d’emblée, sans trop réfléchir, que oui, c’est un film réussi, bien fait, etc, mais cela me choque d’écrire cela. Il me semble que je devrais voir autre chose, comprendre différemment, mais cette idée est aussi sombre que difficile.

Le titre est-il un hommage à Une femme sous influence, de John Cassavetes ?

La Influencia, Pedro Aguilera

Des enfants tragiquement livrés à eux-mêmes, c’est aussi Nobody Knows, de Hirokazu Kore-Eda