Tu es absurde Lena

A propos de : Christophe HONORE, « Non ma fille, tu n’iras pas danser », avec Chiara Mastroianni, Marina Foïs, Marie-Christine Barrault, Fred Ulysse, Louis Garrel… France 2009 (Durée : 1h45)

Avec l’ingénuité et la désinvolture que le caractérisent, Christophe Honoré a l’habitude d’introduire son dernier film en avouant que, à ce sujet, il lui est difficile de ne pas dire des banalités. De fait, c’est aussi mon opinion. Une fois de plus, je me rends compte qu’entre une œuvre et son commentaire s’exerce une logique de la disproportion. Plutôt que d’aborder frontalement le sujet, par un résumé suivi d’une analyse, je préfère y chercher ma place, l’examiner dans sa texture, en négatif, repérer les vides, les limites ; adopter la posture du spectateur ne sert à rien, d’après moi, puisque je ne suis pas journaliste. En revanche, du réel à l’imaginaire, un regard transversal suscite des interprétations nouvelles, crée des liens vers autre chose, vers la vie peut-être… Quoi qu’il en soit, Non ma fille… se veut positivement inracontable : il faut protéger l’intrigue qui repose sur un effet de dévoilement progressif.  La multiplicité des personnages, des idées, des histoires tient pour ce qu’elle est : une multiplicité. Une synthèse reviendrait à la dénaturer, à lui donner, contre l’intention du réalisateur, un sens. Comme toute œuvre ouverte, Non ma fille… contient son propre commentaire. Les différents discours constituent une polyphonie ; les uns et les autres s’interpellent et se répondent en différé, se trompent et se détrompent à contretemps, s’éloignent et se rejoignent sans forcément le savoir. Chaque personnage est une somme de fragments disséminés dans le temps, dans l’espace – et surtout en autrui ; nul ne s’appartient en conscience. Si, pour suivre l’intrigue, il importe d’extraire de cette toile un fil conducteur, si, pour le confort de l’identification, il faut  isoler un être, distinguer un destin, on s’attachera inévitablement à Lena, que révèle magnifiquement Chiara Mastroianni. Un visage ambigu, dont les angles abrupts fléchissent en une douce fatigue, des traits élégants mais rudes, l’amertume d’une voix rauque, une inquiétante chevelure et un regard toujours mélancolique :  en soi elle est déjà infiniment plurielle. Avec un jeu d’une grande sobriété, Lena / Chiara peut se composer et se décomposer sans relâche, la mère, la fille, la sœur, la femme, elle s’échappe sans cesse et ne concède son repos qu’à l’absurdité. Lorsqu’elle se dessine, elle se déchire aussitôt. L’émotion qu’elle éveille, je crois, chez le spectateur, est d’autant plus troublante qu’elle incarne un être défait, en attente. C’est, dans les films de Christophe Honoré, un personnage récurrent : Romain Duris, après la rupture (Dans Paris), Louis Garrel après la mort de son amoureuse (Les chansons d’amour). Et Lena, immobilisée, vidée par son divorce… Autour d’elle, la famille ne va guère mieux mais, après tout, ce ne sont là que souffrances banales et quotidiennes. La colère et le ressentiment éclatent – à quoi bon ? La vie continue, inchangée, à la fois  violente et terriblement insignifiante. Aussi est-il essentiel, si rien n’a de sens, de multiplier les perspectives (faute d’une hiérarchie). D’où les nombreuses digressions qui ponctuent le récit. Celles-ci ouvrent le cadre du réel – glissement mythologique (comme chez Desplechin…), et diffraction des angles de vue. Que cette complexité proprement littéraire se révèle également cinématographique, c’est bien là ce que j’aime chez Christophe Honoré. Car, sous la lettre sombre, entre les lignes de la tragédie, tout est léger, limpide, et naturel. L’humour et la dérision, indispensables contrepoints quand on déteste se prendre au sérieux, agissent comme un liant efficace. La fluidité de la forme et l’excellence des acteurs contribuent à l’allègement miraculeux du discours. Les plans larges embrassent l’immuable (la forêt, les paysages gris-vert de la Bretagne) et l’éphémère (les enfants, les animaux, les micro-événements), dans l’absence de toute consolation. Exigeant et méthodique, Christophe Honoré mûrit peu à peu son cinéma. Par touches discrètes, sans revirements visibles, il ajoute, retranche, élargit, affine. Quand le film s’achève commence un deuil étrange ; je ressens alors ce que j’éprouve rarement, et seulement pour certains livres : je n’ai pas envie de quitter cet univers. Tout n’est pas résolu, je ne veux pas quitter ces personnages, cette maison dans la forêt, et cette femme fascinante, si proche, qui  est  vraie mais n’existe pas.

Précédemment :

Les chansons d’amour

La belle personne

Filmographie de Christophe Honoré

Filmographie de Chiara Mastroianni

Cellules littéraires cancéreuses

Les humains, en général, disent l’essentiel de ce qu’ils ont à dire dès le début, puis prennent une éternité pour nuancer, se contredire, obscurcir ou retirer des choses importantes. Vous manquez rarement un truc important en coupant la parole aux gens au bout de deux phrases. Richard Ford, L’Etat des Lieux, p.387

Sac où l’on peut tout fourrer :  le roman, selon l’écrivain polonais Witkiewicz, contient des petits bouts d’art, mais n’en est pas un. Peut-être l’américain Richard Ford partage-t-il, soixante ans plus tard, cette conception très slave – à vrai dire je n’en sais rien – mais son Etat des Lieux, (titre lesté  d’une littéralité dont il abuse au détriment, sans doute, du romanesque), long de 700 pages, avec ses fulgurances et à-plats journalistiques,  ses brillants dialogues et interminables radotages, répond point par point à cette anti-définition du roman.

Suivant ces fluctuations qualitatives, mon intérêt pour ce livre n’ a eu de cesse de s’élever et retomber par vagues – mouvement relatif, certes, dû au relief contrasté de cette histoire de peu de choses, qui se déroule sur les trois jours précédant Thanksgiving. Comme ce qui m’a menée à l’Etat des Lieux est la lecture – très appréciée – de Péchés Innombrables, recueil de nouvelles du même auteur, j’ai cru retrouver dans le roman, construit à l’horizontale, par saccades et traînées, un souvenir des nouvelles, distinctes mais successivement alignées, plongées dans un même climat, et malgré tout reliées entre elles par une vision désabusée de la vie. L’Etat des Lieux pourrait être constitué de blocs narratifs comparables, tantôt ciselés tantôt crayonnés, d’intérêt inégal. Le fil conducteur, c’est Frank Bascombe, omniprésence parfois lourde, point de vue unique, prolongé par sa famille, son entourage. Néanmoins, ces éléments et événements sont distribués de telle façon qu’au lieu de former une masse romanesque dense et hétérogène, ils se disposent les uns à côté des autres, soigneusement, petit bout par petit bout, de sorte que chaque micro-récit constitue un tout presque autonome. Sans être linéaire, la chronologie est géométriquement claire, toile d’araignée reliant des cellules indépendantes. Cette structure permet à l’histoire de se dévider à l’infini, ce qu’elle semble parfois faire, comme un feuilleton… L’intérêt de ce procédé est double : il permet de donner aux éléments de moindre importance autant d’attention qu’au reste, déjouant d’emblée toute hiérarchisation circonstancielle ;  il peut s’interrompre ou se poursuivre indifféremment, sans perturber la construction d’ensemble. Par contre, cette fragmentation accuse ses passages à vide,  faiblesses et  longueurs.

Si, de ce sac bien rempli, je ne devais retenir que le meilleur, j’aurais tout de même beaucoup à dire. Dans ses moments inspirés, Richard Ford prend un ton enjoué, qui mélange allègrement  sensibilité bougonne et auto-ironie. Frank Bascombe lui-même est pétri de cet alliage, et sa vie évolue selon un tracé similaire : à cinquante-cinq ans, marié deux fois et peut-être autant de fois divorcé, il soigne son cancer de la prostate (descriptions hilarantes et détaillées du traitement et de ses effets secondaires sur la vessie…) Des enfants, il en a trois : l’un est mort en bas âge ; le second ; il ne l’aime guère et le qualifie volontiers d’attardé mental ; sa fille enfin, possède toutes les qualités si ce n’est qu’après avoir rompu avec sa superbe compagne (qu’il lui aurait volontiers empruntée), elle menace de devenir hétérosexuelle, fait désolant pour un père raisonnablement libidineux.  Juste avant que le cancer ne se déclare, sa seconde femme le quitte pour « son mari mort » – il faut  attendre quelques centaines de pages avant de comprendre le sens de ce qualificatif – ce passage étant réellement le plus beau du livre, rupture tragi-comique, très réaliste dans son aspect dérisoire et désolé. De plus, Richard Ford est un dialoguiste virtuose. Les réparties sont concises, presque axiomatiques. Loin de figurer des échanges banals ou naturels, les conversations confinent souvent à l’abstraction, chargées d’un sens profond, dont la portée dépasse le cours du récit et le niveau intellectuel des personnages. Je l’avais déjà noté au sujet de Péchés Innombrables,  cette écriture me rappelle le style de Henry James, d’une telle densité que l’on finit par ne plus rien savoir sur rien. Cette sophistication des parties dialoguées, inutile de le souligner, contraste violemment avec une langue plutôt neutre, efficace mais sans relief – pour ne pas dire sans style. Richard Ford, dirait-on pratique une psychologie pragmatique, déductive : le fait mène à la théorie. Ce procédé ménage ses surprises, ou ses effets comiques (l’homosexualité devient la norme, l’hétérosexualité une trahison ; la femme idéale est un amour sans lendemain) ; plus encore, il brise plus d’une fois les liens attendus de cause à effet, correspondant ici aux nombreux tabous familiaux (les parents aiment leurs enfants).  Quant aux personnages moins que secondaires – les figurants – ils n’apparaissent jamais sans biographie. Qu’on ne s’y trompe pas : cette profusion de détails alimente moins un quelconque intérêt humain que l’ambition de dresser un portrait de l’Amérique. Si tel est le projet de Richard Ford, il se révèle précis mais trop mimétique, aussi plat que ce qu’il décrit. Car s’il revoie de son pays un portrait fidèle, quel intérêt, si ce n’est journalistique ? Que devient la fureur de Faulkner ? l’effroi de McCarthy ? l’art de transfigurer le réel ? Frank Bascombe, agent immobilier, donne une vision de l’Amérique à la mesure de son métier : c’est bien mais… au rythme d’une banlieue tout juste médiocre, on palpite peu et on patauge beaucoup…

L’État des Lieux, Richard Ford, Éditions de l’Olivier

Fins sans violence – à propos de Péchés Innombrables

Cancer de prostate et femme idéale : un autre point de vue sur le même livre, chez Comment c’est.

L’Etranger (Paranoid Park)

Portrait en apesanteur d’un meurtrier involontaire. L’adolescence vue comme un état second, dans un monde dépourvu de figure d’autorité, indifférencié. Sans révolte ni fureur de vivre.

Il imagine défier les lois de la matière, s’envoler sur sa planche de skate, prendre un train en route et s’anéantir dans la vitesse ; l’imagination est, finalement, sa seule liberté. Mauvais skateur, il décolle à peine du sol. Son corps lui pèse, souvent filmé au ralenti, rythme cotonneux, presque absent. L’insistance même de la caméra sur son visage pose un constat, l’impossibilité du portrait. Son monde intérieur s’imprime dans l’architecture du film, mais il s’agit encore de forme et non de contenu, lequel se réduit à quelques faits, flous, elliptiques, altérés. Une subjectivité descriptive qui refuse de transgresser l’opacité de son sujet. A partir d’un événement limite – le meurtre – nœud de la spirale mémorielle, Paranoid Park désagrège le réel.

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