Esthétique de la violence

Edit 18/02/10 – ayant enfin vu le film, j’hésite à conserver ce billet… rien de ce que dénonce Kaganski ne me semble s’appliquer au travail remarquable de Steve McQueen, « Hunger » est certes un film dur, puissant, mais profondément sobre, intègre et, contrairement à ce que prétend le journaliste des Inrock, dénué de tout pathos. Quasiment muet de la première partie à la conclusion,  entaillé en son milieu par une longue conversation en plan-séquence entre un prêtre et Bobby Sands, le film sollicite moins l’empathie que le jugement. Il faut ouvrir grand les yeux, s’écarquiller, convoyer jusqu’au bout l’agonie, les lambeaux de vie se détachant un à un, endurer la durée, suivre cette injonction sans attendre de soulagement –  tout cela va bien au-delà de l’émotion, on ne peut pas s’exposer à ces images et être simplement touché, on est partie prenante, ici-maintenant, vieille histoire ou actualité ça revient au même, on sait que ça continue,  en d’autres lieux, sous d’autres formes, cette faim devient ma faim, m’interpelle, creuse ma responsabilité, si je prends ça en pleine face, la question se retourne contre moi.

// pour un compte-rendu détaillé, pertinent du film, voir le texte de  Comment c’est.

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la suite, à titre indicatif:

Voici l’ironie de la critique, du commentaire : la confrontation entre le désir de voir un film et la lecture d’une critique négative, pertinente, argumentée, qui m’en décourage tout aussitôt.  A propos de Hunger de Steve McQueen, je lis dans les Inrock ce papier signé Serge Kaganski, dont je cite un extrait:

« Ensuite, on a l’impression que l’auteur ne fait pas confiance au spectateur en lui enfonçant son message au pilon identificateur. Gros plans sur des corps tuméfiés et des visages en souffrance, caméra n’esquivant aucune humeur corporelle (…), bande-son riche en râles, cris, silences pesants, mise en scène sulpicienne dans les séquences de la grève de la faim qui ne nous épargne aucune dégradation physique, aucune posture christique (…). Méthode de mise en scène contestable qui rappelle certains films de Michael Haneke, et qui consiste à mettre un réel talent formaliste au service d’une secousse culpabilisante du spectateur. Méthode tartufienne de pornographe puritain : dénonçons ces brutalités que je me complais à filmer sous tous les angles. Méthode politique tout aussi contestable qui consiste à sensibiliser le public par l’émotion, le sensationnalisme et la compassion plutôt que par la complexité d’un récit et l’analyse des mécanismes et des rapports de force qui aboutissent à de telles situations. » Serge Kaganski, Les Inrockuptibles n°678.

Jacques Rivette, De l’abjection, paru dans les Cahiers du Cinéma n°120, juin 1961: « le cinéaste juge ce qu’il montre, et est jugé par la façon dont il le montre. »

Redacted – cinéma revu et corrigé

Redacted : voici un concept qui m’interpelait depuis longtemps. Des images numériques reprises d’internet, fictionnalisées, revues et corrigées en remake d’un film tourné il y a presque vingt ans. Soit De Palma adaptant son pamphlet contre la guerre du Vietnam (Outrages, 1989), au contexte irakien.

Première chose : la vocation dénonciatrice  tombe d’elle-même, comme auparavant celle d’Outrages. La guerre en Irak a bien eu lieu et, si elle se poursuit encore, l’opinion américaine s’est depuis longtemps retournée contre elle et contre son instigateur. Aujourd’hui, le débat inspire quantité de films et de séries, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’ils auraient dû sortir  plus tôt…

Plus intéressant, le côté provocateur : les questions que soulève la récupération d’images numériques à des fins « documentaires ». Quelle est l’intention du réalisateur ? A savoir, De Palma, une filmographie sulfureuse (Body Double, Femme Fatale, Le Dahlia Noir…), une carrière en rade, une complaisance esthétique certaine – autant dire l’inverse d’un auteur engagé. Jusqu’à ce coup de génie artistique. N’a-t-on pas suffisamment dénoncé la censure des médias officiels dans la couverture de la guerre ? De Palma supprime la parole et passe à l’acte. La vérité est là, sous nos yeux, à portée de tous: sur internet. Sans pudeur, sans retenue, l’horreur brute. Tout ce qu’on ne veut pas savoir ni voir ni entendre. La violence, l’état mental des soldats, l’insouciance, le racisme, la folie. Un quotidien d’ennui et de paranoïa, le degré zéro de la vie humaine. Son travail d’artiste consiste à plonger dans ce trésor numérique, copier, monter, arranger une histoire forcément vraie (aussi la guerre est un stock inépuisable de faits divers sordides), plaquer quelque musique hautement référencée (Haendel, entendu dans le Barry Lyndon de Kubrick), et finir sur des photographies authentiques, atroces, de cadavres américains et irakiens.

Que faut-il en penser ? C’est certainement un des documents les plus forts sur la guerre qu’il m’ait été donné de voir. Artistiquement, le geste m’impressionne, c’est inédit, radical, polémique (mise en abîme du soldat-réalisateur, dont le témoignage prévaut sur l’éthique, réflexion sur le statut des images, etc). Pas la moindre tentative ni tentation de  sauver la guerre, dont les justifications officielles deviennent prétextes aux agissements de psychopathes de petite (certains soldats) et grande envergure (les politiques). Mais un mélange de genres, de vrai et de faux, qui me semble dangereux. Le devenir de l’information ? De la critique? Du journalisme ? La voix royale à l’exhibitionisme et au voyeurisme,  le nivellement par le bas et surtout, en sourdine, une marge infinie pour la manipulation.

Redacted, de Brian De Palma

Toucher pour exister, un peu plus…

Le phénomène des docu-fiction atteint également le domaine de l’édition, avec son goût prononcé pour les témoignages saignants, les scandales, les révélations croustillantes, aussi proches de la littérature qu’un article de Voici ou de Paris-Match. Conséquence comique de cet engouement, la multiplication des fausses autobiographies. Quelques exemples au hasard. En 2004, c’est le scandale J. T. Leroy, auteur mystérieux d’un livre trash racontant une enfance à faire pâlir Dickens, auprès d’une mère junkie et prostituée. Après avoir suscité l’enthousiasme et inspiré au cinéma Le livre de Jérémie ( Asia Argento), la vérité éclate : l’écrivain écorché vif est en fait une femme toute tranquille dans la vie de laquelle le seul événement marquant serait l’opprobre publique, conséquence de son mensonge. Récemment, un autre film, également adapté d’une fausse histoire vraie, Survivre avec les loups, a démontré que le succès du récit était proportionnel à son invraisemblance, avalisé, bien sûr, par le sceau de la réalité. Dernièrement, le site rue89 publiait une supercherie supplémentaire qui, après avoir tiré les larmes du public, déchaîne à présent une haine équivalente. Et c’est cela, finalement, qui frappe le plus, cette violence réactive, ce besoin de brûler ce qu’on a adoré. Se débarrasserait-on aussi vite de Proust si on apprenait qu’il ne s’était pas longtemps couché de bonne heure ? De Van Gogh, s’il ne s’était pas authentiquement coupé l’oreille avant de peindre son fameux auto-portrait (à l’oreille coupée) ? La question mérite d’être posée, parce qu’elle renseigne sur les motivations réelles des éditeurs / producteurs, qui publient ces récits avant tout pour flatter le voyeurisme du public.

Photo : Le faussaire : Richard Gere incarne un écrivain tenté de tordre la réalité pour vendre son livre. En exergue : Pourquoi laisser la vérité gâcher une bonne histoire ?