Notes esquivées d’Entre les murs

Ce matin dans le métro, je m’assieds en face d’un petit garçon  d’apparence très sage qui porte un joli manteau bleu vif. Il doit avoir sept ans, peut-être six, ses pieds ne touchent pas le sol. Dans ses mains, un grand cahier, sur lequel je lis La conjugaison du verbe avoir. Pour moi, le métro est un poste d’observation passionnant. Cet insatiable besoin de solitude qui est le mien se double d’une attention exagérée pour autrui. Non pas de l’intérêt, dans la mesure où je n’attends ni ne recherche rien de cette analyse silencieuse et discrète, mais une forme de curiosité qui se porte tantôt sur les traits d’un visage, une expression, un comportement, une tenue, un maintien – mon champ d’étude est varié – éléments à partir desquels je tente de reconstituer, ou d’inventer, l’être dont je ne perçois qu’une partie infime,  quelque chose   dont il n’aurait peut-être pas conscience, sans rapport avec ce qu’il fait, l’endroit où il se rend – sa vie concrète, aléatoire – quelque chose d’indicible, qu’il m’arrive de ressentir violemment, sans qu’il n’y ait  ni rencontre ni interaction d’aucune sorte. Cette activité de reconstruction m’ouvre un espace de connaissance insolite, entre conscience et imagination. Ce petit garçon retient mon attention. Trop jeune, d’après moi, pour circuler ainsi tout seul dans le métro. Pourtant, il ne semble pas accompagné : ses yeux, rivés tantôt sur son cahier, tantôt perdus dans le vague, ne cherchent manifestement pas d’autres yeux.  Je me demande s’il étudie vraiment, ou si son cahier lui sert seulement de paravent, de protection contre la solitude. Il rêvasse en pressant le cahier contre lui, puis il s’y replonge, le front plissé ; je comprends qu’il répète mentalement sa leçon. C’est impressionnant, l’activité cérébrale  qui se reflète sur un visage d’enfant. Mais aussi, grâce à elle, il n’est pas vraiment dans le métro, le verbe avoir le retient dans un petit monde où il n’est plus seul, où le temps d’aller à l’école se limite à cet instant suspendu, ce passage qui s’étire, du verbe avoir conjugué au présent.

Entre les murs

Les êtres qui se forment ainsi dans mon imagination s’effacent lentement,  jamais en une fois. Plutôt ils s’estompent, se mélangent à d’autres pensées. Aujourd’hui j’ai encore à l’esprit un film vu hier soir, Entre les murs,  du cinéaste  Laurent Cantet et du prof / écrivain  François Bégaudeau. Tout a déjà été dit, je crois, sur cette œuvre primée à Cannes, tant de fois encensée, critiquée, débattue et retournée que l’on finit par ne pas savoir du tout à quoi s’attendre. Le plus drôle, c’est qu’après avoir vu le film, mon opinion n’est pas davantage fixée. Le « spectacle » d’une école de la banlieue, une classe difficile, avec l’insolence, la grossièreté, la violence et le désarroi d’une bande d’adolescents, eh bien ça me stresse. N’étant ni mère, ni professeur, quelle légitimité puis-je avoir dans la critique d’un  film direct, planté crûment dans son sujet du début à la fin, et qui n’en sort pas, basé sur une expérience vécue, François Bégaudeau-auteur interprétant son propre rôle, juge et partie comme le lui reproche un collègue. Certes, c’est du cinéma! Un film pareil, qui brouille documentaire et fiction, doit-on l’appréhender comme une fiction ou comme une réalité ? J’ai tendance à croire que dès qu’une caméra se pose, on est dans la fiction (principe d’incertitude d’Heisenberg : toute mesure perturbe le système). Je le sais, il n’empêche, ce cinéma a sur moi un effet anxiogène. J’ai l’impression d’être prise en otage par cette représentation frontale du réel. Frontalité particulièrement accusée ici : le titre signifie un huis clos. Enfermé dans la classe, avec le prof et ses élèves. Enfermé dans la vision du prof, qui se confond avec tout le reste, si bien qu’il est pratiquement impossible de définir le point de vue du film… Empathie, refus de l’autorité (qui favoriserait la violence), et perte de contrôle de part et d’autre. Au-delà du contenu documentaire, ne nous y trompons pas : c’est découpé, monté, engrenagé à merveille, sans temps mort, tensions, coups de théâtre, ellipses providentielles, etc. Pas du cinéma hollywoodien, pas du Zola, mais de quoi tenir en haleine, avec des séquences callibrées et un équilibre émotionnel compensatoire (une scène nerveuse pour une scène légère…). Les acteurs sont formidables. Là, je m’incline : les jeunes sont d’un naturel à couper le souffle. Comme souvent, un film qui me laisse sceptique m’en rappelle un autre, plus marquant.  Entre les murs contre L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche : la cité, un cours de français (et, dans L’Esquive, un prof formidable, qui tient  un vrai discours aux élèves, qui les interpelle sans se laisser démonter, sans renoncer à son autorité), des jeunes paumés…  Mais à l’approche littérale et éprouvante de Bégaudeau, L’Esquive ajoute une autre dimension, trace des lignes de fuite, crée une polyphonie, compense ce que la fiction déforme  par une démultiplication des fictions : théâtre, cinéma, jeux de l’amour et du hasard dans la micro-société des adolescents.  Unidimensionnel, littéral, et par là trompeur, Entre les murs emprisonne, enferme ; la richesse narrative de  L’Esquive décale l’intrigue et libère un espace d’interprétation. Finalement je regarde un film avec une telle intensité que qu’à tort ou à raison ma compréhension naît de mon imaginaire. Lorsqu’un film m’enferme entre les murs, j’étouffe et je ne vois plus rien.

L'Esquive

Pour une analyse complète et fouillée du film, lire le billet de Comment c’est : Ecole cul-de-sac.

Entre les murs, de Laurent Cantet

L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche

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Gomorra – le système

Partout ailleurs c’est pareil : la mafia n’est pas une structure, c’est un système. Pas la peine de l’extraire, comme un cancer, d’un monde globalement sain, il faut au contraire en exposer la trame qui étrangle tous les niveaux de la société. Ni bien ni mal – de la racine à la cime,  tout se confond – rapport presque incestueux – dans une prolifération d’intérêts qui assure la solidité, la pérennité,  de l’alliage : survie, ambition, terreur, jouissance, amour, haine… Le miroir tourné sur cette humanité-là nous renvoie un visage blafard, terrifiant – peut-on persister à le dissocier du nôtre ?

Au cinéma, la représentation de la mafia évolue en trois temps : négative / exclusive –  image du mal absolu (extérieur, limité), par exemple l’Ennemi Public de Wellman;  métaphorique – corruption morale individuelle (mal intérieur, abstrait), c’est la vision de Scorsese; réflective / littérale (mal illimité, mondialisé, concret)TrafficCidade de Deus, Gomorra : la société tout entière est criminelle. A partir de là, sachant l’effet purement contemplatif, voire narcissique, du cinéma sur le public, pourquoi Gomorra ? Un best-seller, un écrivain / journaliste (Roberto Saviano) menacé de mort désormais sous protection, un film primé, louangé, le tout bien sûr inspiré de faits réels (docufiction). Rien à redire, le film est bien fait. Sobre, d’une violence discursive plus que graphique, sans héros, sans morale, équilibré, naturel. Plutôt qu’un récit unique, un tableau d’ensemble, qui canalise l’attention, provoque un suspense en pointillés pour renforcer le côté réaliste. Tout cela fonctionne mais n’est pas non plus très neuf ; simplement c’est ainsi qu’on fait les films aujourd’hui, ça marche et ça plaît. Comme les acteurs, des tronches, choisis pour « faire vrai », à un détail près : dans cette représentation qui prétend à l’authenticité, on retrouve des personnages-types, clairement définis par leur fonction : les gens du quart monde, l’ange déchu, le bon soldat, le fonctionnaire, l’honnête homme piégé par la vie, l’homme d’affaires, l’intellectuel, le sadique, le sauvage et les deux trublions totalement nigauds qui veulent court-circuiter le système, en jouir sans rendre de comptes à personne. Cette galerie bien réglée permet de couvrir rapidement des champs aussi divers que la vie quotidienne d’une HLM, la gestion des ordures (cf actualité du problème des déchets dans la région de Naples), le business de la confection (et la concurrence chinoise), la drogue, la prostitution, etc. Que dire de plus ? C’est efficace… Et alors?

C’est que, tout au long du film, je pense sans cesse à une série. Ni médiatisée, ni séduisante, longue et lente… The Wire (Sur Ecoute) : où le format de la série permet un travail infiniment plus subtil sur la réalité. Les rapports étroits entre  politique et  criminalité, le rôle « social » des gangs dans les cités, le trafic envisagé comme unique perspective de (sur)vie, la difficulté d’une justice tiraillée (ou polarisée?) entre la nécessité d’atteindre les vrais responsables (haut placés), la corruption interne et les entraves de la hiérarchie. Tout y est. Des temps morts – le quotidien d’un petit dealer est aussi monotone et vide que celui du flic qui le surveille – c’est compliqué (comprendre les rouages et combines de la politique locale), ça n’évolue pas (le système se régénère de lui-même), mais c’est passionnant! Et, me semble-t-il, sur la longueur, beaucoup plus efficace, plus subversif, qu’un film de deux heures finalement assez… divertissant!

Gomorra, de Matteo Garrone (2008), avec entre autres Toni Servillo

Toucher pour exister

« … des images de carnage belles comme des images de fiction, l’émotion du réel en plus. » Extrait du Monde.fr, Jean-Luc Douin, 11/04/08.

Cette citation, à propos du documentaire The War, résume très précisément la confusion croissante entre documentaire et fiction, et la mode actuelle de la substitution. Redacted, dernier film de Brian De Palma, est une fiction élaborée à partir de documents amateurs postés sur internet. The road to Guantanamo de Michael Winterbottom se fonde également sur le même principe, un cinéma du réel, tourné caméra sur épaule, saturé d’images d’archives, basé sur des faits réels. D’un autre côté, pour capter l’attention, les documentaires sont à l’affut de sujets romanesques, de vies flamboyantes, mouvementées, aventureuses, de tragédies, d’épopées. Entre les deux, l’émergence d’un genre nouveau, qui reprend le meilleur de l’un et de l’autre : le docufiction, dont le plus marquant reste à ce jour, en Belgique, Bye bye Belgium.

Pour être parfaitement cynique, on pourrait se réjouir que le documentaire assume enfin ouvertement sa partialité, son désir secret de susciter l’émotion, quand sa mission informative se révèle ennuyeuse, impopulaire. Et se féliciter que des valeurs aussi obsolètes que la rigueur, la modération et l’honnêteté plombent de moins en moins la société du spectacle.