Marie NDiaye : la joie simple de l’activité préférée

L’auteur de « Ladivine » était à Bozar le 04 mai pour une rencontre avec l’écrivain Grégoire Polet. L’occasion de se demander ce que ce genre d’événement en marge des livres peut générer comme émotions.

Marie NDiaye 6

Biographèmes

    « — Mais si elle a éprouvé vis-à-vis de ces faits qui la concernent d’autres sentiments, ne serait-ce pas la traiter avec condescendance que de ne pas tenter d’en juger nous-mêmes au niveau exact où elle s’est toujours tenue ? — »

Ceux qui ne sont pas familiers avec l’auteur ignorent peut-être encore que Marie NDiaye a publié son premier roman à l’âge de dix-sept ans lorsque, l’ayant rappelée débordant d’enthousiasme à la réception du manuscrit intitulé, titre prémonitoire, Quant au riche avenir, Jérôme Lindon l’invita à rejoindre les Éditions de Minuit, à franchir, du même coup, les portes d’un milieu littéraire dont elle-même ne connaissait encore rien, pas même la notoriété, le prestige et la fougue avérée de l’éditeur qu’elle s’était choisi. L’événement remonte à 1985, mais il faut bien dire que cette reconnaissance, toute précoce qu’elle fût, ne fit qu’entériner une décision prise antérieurement de ne pas poursuivre ses études afin de se consacrer pleinement à l’écriture. Sa détermination d’alors, la radicalité dont elle fit montre autant par son refus que par l’affirmation d’une confiance extraordinaire en ses propres ressources, elle la regrette un peu aujourd’hui, jugeant que les choses accomplies auraient pu trouver leur place au sein d’une vie peut-être plus riche en expériences diverses. Non qu’elle eût aimé en apprendre davantage sur la littérature, la philosophie ou le droit, le savoir académique et sa mortelle pesanteur l’ont toujours rebutée, mais, à la réflexion, l’apprentissage d’une activité manuelle ne lui aurait-elle pas été également profitable ? À entendre cette confidence, je me dis que les critiques ont bien tort de vouloir à tout prix déceler dans son dernier livre, La Cheffe, roman d’une cuisinière, une transposition de son métier d’écrivain quand il ne s’agit, peut-être, que de l’expression directe, aussi littérale que possible, d’une certaine nostalgie à l’endroit d’un art qu’elle se serait bien vu pratiquer à côté (plutôt qu’en marge) de l’écriture, avec le même sérieux et un égal engagement de toute sa personne, sans que l’exercice d’une de ces activités ne porte jamais de l’ombre à l’autre.

Un autre élément biographique prêtant à discussions est la double ascendance de Marie NDiaye, française et sénégalaise, dualité dont elle aurait à répondre malgré elle, par les effets d’un visage et d’un nom qu’elle ne considère pas autrement que comme siens et que, pour sa part, elle se contenterait d’oublier s’ils ne lui revenaient pas sans cesse de l’extérieur par toutes sortes de questions portant sur le racisme et la condition d’émigrée. Il lui faut alors chaque fois rappeler ne s’être jamais définie comme étant noire, ne s’être jamais sentie atteinte par les jugements de cet ordre. « Ma mère est blanche, je suis aussi bien blanche que noire. ». Constat qui en mobilise un autre, de l’autre côté de l’Atlantique, par la voix de Chimanda Ngozi Adichie qui, dans son roman Americanah, remarque qu’aux États-Unis, l’inconscient raciste est tel qu’il suffit d’une minuscule goutte de sang noir pour qu’une personne soit considérée comme noire. Marie NDiaye, qui connaît à peine son père, reparti au Sénégal quand elle était encore trop jeune pour s’en souvenir, insiste sur le fait que ce pays auquel on la rapporte si souvent, n’existe dans son esprit que dans la brume d’un fantasme, lointain évanescent nourri du souvenir vague d’un voyage ancien. Aussi cette prétention à ne s’être jamais sentie offensée du fait de sa physionomie s’accompagne-t-elle d’un intérêt aigu pour les personnes qui, elles, des rapports conflictuels entre le Nord et le Sud, ont une expérience autrement plus terrifiante que la sienne. « Trois femmes puissantes », roman publié en 2009, consacre un chapitre entier au destin douloureux d’une Africaine, qui, rejetée par les siens, tente de quitter son pays. L’auteur précise que ces pages ne pourraient plus être écrites aujourd’hui tant la situation des migrants s’est aggravée. « Je ne me sentirais pas légitime » ajoute-t-elle. Face à la dureté d’un réel, dont la part ne cesse de croître au fil de ses récits, elle prend garde à se maintenir dans une position de retrait et d’observation, position contraire à la définition que Sartre donne de l’engagement. Aussi ne peut-elle que manifester son étonnement devant le fait que certains commentateurs aient cru voir dans sa dernière pièce, Honneur à notre élue, une préfiguration de la présidentielle de 2017. « Ce dont on souffre aujourd’hui, se sent-elle obligée de rappeler, ce n’est pas d’un excès de vertu tel qu’il s’illustre dans ce drame au fond moins politique qu’existentiel, mais au contraire du triomphe de la malhonnêteté. » Difficile en effet de la contredire sur ce point.

Des faits de conscience

    « — (…) qu’ils aient permis à une telle folie de structurer chaque moment de leurs journées, elle le comprenait, le respectait, sentant déjà en elle le germe d’une folie très semblable, plus souhaitable simplement parce qu’elle saurait en faire l’instrument de sa renommée, qu’elle se laisserait entraîner mais jamais dominer par cela, en tout cas jusque dans ses ultimes années d’exercice où cette folie l’a peut-être engloutie en effet. — »

« Lorsque j’écris, je tâche d’oublier qui je suis pour me mettre dans l’esprit d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’une  pierre… ». On en arrive, et peut-être aurait-on dû commencer par là, à l’écriture même, aux romans, pièces de théâtre, poèmes – peu importe  la dénomination puisque, quelque forme qu’elle emprunte, la manière ne change pas –, à ce qui, du moins selon moi, place le lecteur au regard de l’œuvre dans un rapport compliqué d’effroi et de secrète délectation. Il me semble d’ailleurs qu’on pourrait prendre les livres un à un, dégager quelques éléments d’intrigue, des récurrences, qualifier le ton, parler du style, en soi remarquable, de la phrase à mi-chemin entre Faulkner et Kafka, et ce faisant ne jamais même approcher de ce que c’est que cette écriture-là, et, au contraire, en donner une image presque fausse. Rien de déroutant à première vue, tous les ingrédients d’un roman classique s’y retrouvent : des personnages, des événements et une narration quasiment linéaire. Sauf que les personnages, sont des visages, au sens lévinassien du terme, Lévinas dont on pourrait ici reprendre la célèbre formule : « Nul n’est bon volontairement. » Ni bon ni mauvais, la morale est absente chez Marie NDiaye, de même que la psychologie ; il n’y a pas d’événements en tant que tels, seulement des visages, c’est-à-dire non pas des consciences mais des faits de conscience, des consciences traversées par les événements. Parler, à propos de cette œuvre, de behaviorisme des profondeurs serait sans doute une façon trop lapidaire d’évoquer sa singulière puissance, sa force d’envoûtement et de pénétration, le fait de se sentir happé par des mains insinuantes et d’une désagréable onctuosité, pour descendre, descendre et s’enfoncer dans des régions d’où ne sortent habituellement aucun son.

Je m’arrête ici car ce n’est là qu’une lecture personnelle d’une œuvre qui en suscite forcément d’autres, politiques (ce qu’atteste la tonalité générale des commentaires dans la salle), ou encore, formelles, symboliques, appelant au déchiffrement, plus détachées je suppose, que la mienne soucieuse de ne pas porter préjudice à l’intensité qu’elle recèle.

Qu’a-t-elle dit de plus ce soir-là ? Ceci par exemple, que son goût pour la littérature américaine tient au fantasme reconduit sans trêve de se mettre au monde soi-même en tirant un trait sur le passé. Un principe dont on suppose qu’il fonde tout désir d’écriture : disparaître et se réinventer. Dans l’évocation de ses personnages, elle ne cesse de retourner les jugements qui se formulent naturellement à leur égard, de dénouer en leur faveur les couples qui traditionnellement s’opposent : faiblesse / puissance, abnégation / orgueil, désir / dégoût… Évacué, dissout dans les méandres de la phrase tortueuse, il n’y a plus de regard proprement dit, le point de vue porté par une multiplicité de voix (toujours la même malgré tout), s’étire à l’infini jusqu’à  se donner l’illusion d’avoir pu parcourir ses sujets de part en part, et, s’étant dégagé du trop-plein des consciences, d’en ressortir plus démuni que jamais, faible, défait, laissant les personnages dans une solitude confortée par cette visite.

Tranfert

    « — C’était pourtant des matérialisations de rêves qui naissaient sous ses doigts durant ces nuits ondulantes, détachées de la nuit des autres aussi nettement qu’un monde parallèle de l’univers ordinaire. — »

« Pour rien au monde je ne voudrais rencontrer un écrivain que j’admire. Que pourrais-je lui dire ? » Comme dans un rêve éveillé, ces paroles, ce n’est pas moi qui les ai dites mais, dans un de ces faux paradoxes qui ne font en réalité que rétablir les lacunes de tout jugement, la personne à l’endroit de laquelle j’aurais pu moi-même les prononcer. Ainsi, l’admiration qu’elle peut susciter chez ses lecteurs, Marie NDiaye n’est-elle pas la dernière à l’éprouver à son tour lorsque, dans sa ferveur de lectrice insatiable et exigeante, l’idée qu’elle puisse elle-même demeurer interdite dans des circonstances similaires l’inciterait plutôt à se retrancher dans les livres. Que lui viennent aux lèvres les noms de Claude Simon, Joyce Carol Oates ou James Agee (elle tient Louons maintenant les grands hommes pour une des plus grandes œuvres jamais écrites) ne signifie pas qu’il n’y aurait pas d’autres écrivains susceptibles de briller à ses yeux, ceux-ci sont légions, plutôt, ce que ce bref inventaire indique, c’est que contrairement à ces derniers qui vont et viennent au gré de goûts et d’humeurs soumis à l’érosion du temps, les premiers n’auront jamais quitté sa table de travail, gage de leur primauté dans son cœur.

Ayant pris acte de la dissymétrie qui régit nécessairement ce type de rendez-vous entre un auteur et son public, il reste à s’en remettre à ce qui se produit malgré tout, à ce moment-là, un phénomène qui tient tout entier au pouvoir de l’apparition. Et puisqu’il est entendu qu’il ne peut y avoir de formulation générale d’une expérience aussi particulière, je dirais, en guise d’aveu, que le fait de me tenir à quelques mètres de Marie NDiaye, de pouvoir poser mes yeux sur elle, d’étudier sa gestuelle et de reporter ainsi mon attention, non pas sur des paroles dont aucune, après avoir lu énormément à son sujet, ne m’est véritablement étrangère, mais sur les détails de sa personne, au premier chef son regard étonnamment lointain, la douceur de sa voix, le grain vertigineusement oblique de sa peau, est venu creuser un manque que je ne me connaissais pas. Je veux l’écrire en toute sincérité, c’est là une conséquence profonde, pénible à admettre, de la curiosité naturelle qui, allant de l’œuvre à la personne, incite au rapprochement, et le manque qu’induit ce rapprochement quand il a lieu, d’être nécessairement trop fugace.

Est-ce pour pallier cette déchirure (petite sans doute mais intense) que tant de monde, lors de la séance de dédicace, demande à être pris en photo ? Le fait que l’auteur se prête au jeu comme s’il allait de soi que cette pratique somme toute récente découlait du protocole de la rencontre, cette disponibilité soudaine de la part d’une personne qui, en dépit de tout ce que l’on croit savoir d’elle, demeure une inconnue, révèle une facette de son caractère que ni les livres ni les échanges précédant la signature n’auraient pu laisser soupçonner : la bienveillance. Il y a, dans la tonalité de fond qui caractérise les écrits de Marie NDiaye, une incontestable délicatesse qui peut passer pour un niveau subtil de détachement voire, une forme de violence : « Tout lecteur doit apprendre à se méfier de la douceur en littérature, c’est souvent grâce à elle que la violence cache son jeu » l’avais-je entendue déclarer auparavant, et cependant, en la découvrant si bien disposée, si accueillante vis-à-vis des demandes de son public, je tends à la croire aujourd’hui lorsqu’elle affirme que cette violence qu’on lui prête, tient tout entière à la réalité de ses personnages qu’elle se contenterait dès lors d’accompagner, sans jamais prendre de la hauteur ni même de l’avance sur eux.

De la conversation qui s’est tenue entre l’écrivain et Grégoire Polet, et que le public est venue ensuite nourrir de ses propres interrogations, je me suis donc contentée de retracer les grandes lignes. D’une part, comme je l’ai dit, il ne me semble pas que ce fut là l’essentiel de cette soirée ; d’autre part, l’auteur n’ayant pas cherché à se départir de cette réserve inhérente à sa personne et qui maintient à ses écrits leur part de mystère, je crois pouvoir affirmer que c’est encore là, au cœur de ses incroyables constructions romanesques, qu’il convient de la retrouver, dans la forteresse intacte de ses propos.


Les citations et le titre sont tous extraits de La Cheffe, roman d’une cuisinière, Gallimard 2016

Le terme « biographèmes » est un emprunt fait à Roland Barthes : « Si j’étais écrivain, et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons des « biographèmes ». (Préface à Sade-Fourier-Loyola, 1971)

Un extrait de Trois femmes puissantes lu par Marianne Denicourt dans un documentaire de Thomas Lacoste, Notre Monde

Publicités

La violence s’exprimera par un excès de délicatesse

« Je veux évoquer ce qui forme la matière lourde, engluante, prosaïque de la vie ordinaire et tout ce que celle-ci recèle de fureur et de démence. Je veux hanter par les mots la réalité la plus palpable en essayant néanmoins de la soulever légèrement au-dessus du sol commun, de lui donner une texture particulière faite à la fois d’étrangeté, d’inquiétude et d’amabilité. Ainsi, la violence s’exprimera par un excès de délicatesse, par un calme incongru, un infime dérèglement des habitudes, une bizarre dissolution de la politesse, par l’ironie aussi qui peut frapper durement. Tout lecteur doit apprendre à se méfier de la douceur en littérature, c’est souvent grâce à elle que la violence cache son jeu. »

Marie NDiaye, extrait d’une déclaration faite aux Assises du roman de Lyon en 2009 (citation entendue ici).

Image : Karl Horst Hödicke, Gobi noir (1982 – résine synthétique sur toile)

– Comme une vérité trouve à se faire jour –

.

« L’interprétation ne porte jamais que sur des éléments ou des traits isolés, là où la construction assume une fonction de liaison : liaison entre les pièces et les morceaux du matériau sur lequel porte l’analyse ; mais liaison, aussi bien, entre les deux pièces (les deux monologues) qui se jouent sur les deux scènes en présence. Ladite construction atteignant son but quand, d’une scène et d’un monologue à l’autre, la communication s’établit et que quelque chose comme une vérité trouve à se faire jour. »

Hubert Damisch, Un Souvenir d’enfance par Piero Della Francesca

Capture : La Ville Louvre, Nicolas Philibert

– bipolaire / causalité réciproque –

« Mais pour qu’il y ait rencontre, il faut être deux : l’occasion tient à la fois au moment de l’occurrence et aux bonnes dispositions d’une conscience qui oscille entre la verve et la sécheresse, entre les moments inspirés et les moments arides. Plus bref le passage de ce météore dans notre ciel, plus acrobatique l’effort de la conscience qui l’intercepte en plein vol. A quel moment coïncideront-elles, l’occurrence d’une seconde et l’agile conscience, la conscience aiguë ? Il faut se tenir prêt, faire le guet et bondir comme fait le chasseur qui capture une proie agile. Proie ou cadeau, l’instant occasionnel est une chance infiniment précieuse qu’il ne faut pas laisser échapper. L’occurrence peut durer beaucoup moins qu’une matinée, moins qu’une heure, moins qu’une fraction de seconde ; il arrive que l’occurrence tienne dans un battement de paupières.

x

L’occasion n’est pas seulement une faveur imprévue dont il faut savoir profiter et qui veut des âmes parfaitement disponibles pour la grâce occasionnelle de l’impromptu : elle est aussi quelque chose que notre liberté recherche et au besoin suscite. Si l’occasion est une grâce, la grâce suppose, pour être reçue, une conscience en état de grâce. Tout peut devenir occasion pour une conscience inquiète, capable de féconder le hasard. C’est l’occasion qui électrise le génie créateur – car l’occasion est l’électrochoc de l’inspiration ; mais c’est pour le génie créateur que la rencontre, au lieu d’être une occurrence muette, devient une occasion riche de sens. Et c’est justement cette causalité réciproque, ce rapport paradoxal de l’effet-cause à la cause-effet, cette contradiction de la causa-sui qui donne à l’improvisation la profondeur d’un processus créateur. L’improvisation n’est pas seulement une opération hâtive, une manœuvre in extremis, bâclée et terminée à la diable ; elle désigne encore le mystère de la parturition mentale, elle est le commencement du commencement, la première démarche de l’invention créatrice à partir du rien de la feuille blanche, à partir de l’amorphe et de la parole balbutiante.»

Vladimir Jankélévitch, La fée occasion dans Quelque part dans l’inachevé

Précédemment : -signes- / – deux temps –

 

Les bateaux par leurs voiles (son nom se déplace)

.

« A l’origine tout avait un nom  ̶  nom propre ou singulier. Puis le nom s’est attaché à un seul élément de cette chose, et s’est appliqué à tous les autres individus qui le contenaient également : ce n’est plus tel chêne que l’on a nommé arbre, mais tout ce qui contenait au moins tronc et branches. Le nom s’est aussi attaché à une circonstance marquante : la nuit a désigné non pas la fin de ce jour-ci, mais la tranche d’obscurité qui sépare tous les couchers de soleil de toutes les aurores. Il s’est attaché enfin à des analogies : on a appelé feuille tout ce qui était mince et lisse comme une feuille d’arbre. L’analyse progressive et l’articulation plus poussée du langage qui permettent de donner un seul nom à plusieurs choses se sont faites en suivant le fil de ces figures fondamentales que la rhétorique connaît bien : synecdoque, métonymie et catachrèse (ou métaphore si l’analogie est moins immédiatement sensible). C’est qu’elles ne sont point l’effet d’un raffinement de style ; elles trahissent, au contraire, la mobilité propre à tout langage dès qu’il est spontané. Il est bien probable que cette mobilité était même beaucoup plus grande à l’origine que maintenant : de nos jours, l’analyse est si fine, le quadrillage si serré, les rapports de coordination et de subordination si bien établis, que les mots n’ont guère l’occasion de bouger de leur place. Mais aux commencements de l’humanité, quand les mots étaient rares, que les représentations étaient encore confuses et mal analysées, que les passions les modifiaient ou les fondaient ensemble, les mots avaient un grand pouvoir de déplacement. On peut même dire que les mots ont été figurés avant d’être propres : c’est-à-dire qu’ils avaient à peine leur statut de noms singuliers qu’ils s’étaient déjà répandus sur les représentations par la force d’une rhétorique spontanée. On a d’abord désigné les bateaux par leurs voiles, et l’âme, la « Psyché », reçut primitivement la figure d’un papillon. »

Michel Foucault, Les mots et les choses, extrait-collage de « Parler », La dérivation. Citation non complète.

Peinture : Turner (détail)

Profondeur enfouie, envol d’apparences

.

« Vouloir connaître un peu mieux ou un peu moins mal la civilisation d’un pays où l’on se rend, ce mouvement est simple. Il se complique pourtant très vite. Une civilisation, c’est un monde et une forme de monde, des choses devant la vue et un regard sur ces choses, c’est une profondeur enfouie et un envol d’apparences. Aussi entre ce qui est vu et ce qui regarde, comme entre ce qui s’est entreposé avec le temps et qui se contente d’apparaître, les livres émergent-ils comme les meilleurs intercesseurs. Mais ce sont aussi mille et une rubriques dans mille et un livres, ce sont des bibliographies qui à la fois ou selon les jours découragent ou émerveillent. Se teinter d’un peu de culture aussi bien n’est pas le but. Chaque livre exerce une trouée en un point précis, chaque livre, même s’il renvoie aux autres, est tout de même solitaire. Mais demeure, de quelque façon qu’on s’y prenne, le mystère d’un descellement entre ce que l’on apprend et ce que l’on éprouve sur place. Ce mystère sans doute n’est pas plus grand en Inde qu’en Rhénanie ou en Angleterre. Qui a lu Shakespeare ou Coleridge ne peut pas savoir pour autant comment sera Londres. Qui lirait les Veda ou le Râmâyana ou même Tagore ne saurait pas davantage comment sont Calcutta ou Bombay. D’autres livres donnent bien sûr des idées plus précises, à l’aide d’images prises au vol, mais l’énigme est le lien qui attache les livres fondateurs à l’apparence qui s’en moque : dans le moindre village du Madhya Pradesh, sur le pan d’un sari flottant au vent, dans les ampoules électriques de faible voltage éclairant un intérieur où une main roule expertement un chapati, dans l’enchevêtrement des troncs racines d’un banian passe quelque chose, quelque chose encore, de ce qui était venu avec les anciens savoirs, dans les anciennes paroles.

Il va de soi qu’une vie entière ne suffirait pas à assembler les fragments et à laisser se former le puzzle entier de la civilisation d’où l’on provient, mais ce qui est possible  ̶  et joyeux  ̶  c’est de pouvoir ici et là agencer entre elles quelques-unes des pièces et pénétrer avec ce début d’agencement à l’intérieur d’une image dont on sait pourtant qu’on ne la verra jamais tout entière. »

Jean-Christophe Bailly, Phèdre en Inde

Fragments frémissants

.

.

« J’atteins un type de beauté différent, parviens à la symétrie au moyen de discordances infinies, révélant ainsi toutes les traces que l’esprit laisse de son passage dans le monde et j’accède finalement à une sorte de totalité composée de fragments tout frémissants : voilà ce qui, pour moi, semble être le processus naturel, l’envol de l’esprit. »

.

« I attain a different kind of beauty, achieve a symmetry by means of infinite discords, showing all the traces of the mind’s passage through the world and achieve in the end, some kind of whole made of shivering fragments, to me this seems the natural process, the flight of the mind.»

Virginia Woolf, extrait du Journal intégral.
Matisse, La desserte rouge (détail)