Ethique et art contemporain

Un sujet que j’aurais préféré ne pas évoquer ici, pour ne pas jouer le jeu du scandale, et parce que cela m’attriste, que cela m’écœure. En parler revient à nourrir des discours vains sur la cruauté et  à gloser sur des comportements  somme toute exceptionnels, hors norme – et par conséquent d’une seule voix condamnés. L’article du Monde qui m’a révélé cette histoire choquante m’a mise en colère pour une autre raison : le journaliste s’y montre à ce point naïf et mal informé, qu’il finit par faire de grossiers amalgames, mélangeant critiques et idéologies, valeur artistique et valeur marchande, traumatisme personnel et sadisme (je sais, cette énumération est incohérente mais elle reflète très exactement le contenu de l’article). Enfin je veux pas en dire plus, c’était dans le Monde, c’était inepte. Aujourd’hui, en ouvrant le blog de Libération 24 heures philo, je découvre, par hasard sur le même sujet, un billet de François Noudelmann (qui anime également Les vendredis de la philosophie sur France Culture, émission hautement recommandable). Et vraiment je suis éblouie. En quelques paragraphes d’une clarté irréprochable, le philosophe parvient à démonter toute l’entreprise, et plus loin cette tendance  qui consiste  à confondre art et provocation, engagement authentique et autopromotion. C’est-à-dire à croire sans discernement tout ce qu’une personne médiatique peut proférer  pour attirer l’attention .

Les faits. Adel Abdessemed, artiste français apparemment bien vu / bien coté, monte une exposition de vidéos où on peut le voir mettre à mort une série d’animaux (chien, cheval, chèvre, faon..) à coups de masse. Comme il se doit, les associations de protection des animaux portent plainte, en vain : le sacrifice s’est fait dans le bon droit, en toute légalité, au Mexique, pays où cette pratique est apparemment autorisée. Le scandale mousse comme il se doit et les salles d’exposition se remplissent. Ah oui, j’oubliais  :  par son carnage,  Adel Abdessemed veut dénoncer l’hypocrisie des mangeurs de viande qui ne veulent pas mettre le nez dans les abattoirs. Pour autant, l’artiste n’est ni un défenseur des animaux (on s’en réjouit) ni même végétarien. Trop facile. Quant à sa démarche, c’est un mélange assez régressif entre tartuferie et loi du talion. Surtout : les victimes le sont doublement.

Passons à ce qui m’intéresse vraiment : l’éthique. Voici quelques extraits du papier de François Noudelmann, dont je vous conseille vivement la lecture complète.

« L’histoire de l’art est faite de provocations fécondes. Mais la provocation « morale » est un genre moins esthétique que social et ses ressorts ne se limitent pas à la transgression des codes. Très souvent l’immoral n’est que l’envers de la morale : la défense de meilleures valeurs s’y cache sous couvert d’anticonformisme. La provocation morale en art recèle trop souvent la moraline. Et surtout elle se contente du premier degré de la réaction, recherchant la « bonne mauvaise conscience » des choqués.

« Si l’artiste avait eu un peu de courage, il serait allé dans les abattoirs, il aurait forcé les lieux interdits au public et aux caméras. Mais non, prudent, il est allé au Mexique où la loi autorise l’abattage à demeure, ce qui permet au filmeur d’échapper à tout procès. Un artiste, à ce compte-là, pourra exhiber dans les musées européens l’excision d’une petite fille en Afrique de l’Ouest, pour le plaisir et l’effroi du spectateur occidental. Certes l’art contemporain, après des décennies d’abstraction et d’intellectualité, a réinvesti le pathos. Mais l’affect a des complexités, des subtilités qu’ignore ce rapport immédiat à la chose. »

(…)

« Le spectacle de la peine de mort donnait autrefois de telles émotions. Le généreux Camus croyait favoriser son abolition en obligeant les défenseurs de la guillotine à assister à cette abomination. Le moraliste ignorait qu’elle attire les foules et il fallait un psychanalyste tel que Lacan pour observer qu’un meurtre commis par un individu lève un interdit et appelle une répétition. Il expliquait ainsi que le crime des sœurs Papin, accompagné de cruautés, avait suscité une forte émotion collective moins par son horreur que par le déclenchement d’un désir de mort partagé par tous et incarné par l’institution judiciaire. »

L’art au marteau : un coup de massue pour les animaux, François Noudelman.