– conte transparent –

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Les fenêtres ne dorment pas, elles sont nos yeux grands ouverts, dedans, dehors, posément elles nous veillent. On dit que la vie les traverse sans s’y fixer, haleine d’un instant, qu’il faut décider de leur sort, et les tenir bien fermées. L’intime d’un côté, les mouches et le bruit de l’autre, la chaleur qu’elles sont priées de bien tenir, le froid de conjurer, les facéties du vent qui se faufile l’air de rien faisant rentrer ses fantômes, en douce et en sifflant, les doubles, les triples, les innombrables soleils, les pointus, les émoussés, rouges, bleus, gris, étincelles, halos, éclairs et surtout, la pluie, la pluie qui donne toujours raison à la peine et joue juste du chagrin, tous, en se bousculant, préfèrent se déposer, s’oublier un peu, filer ou rebondir sur elles parce qu’elles les citeront avec éclat. Cristaux, étoiles et lucioles, froides fleurs au bout du doigt. A l’épreuve du regard, face à face elles ne cilleront pas. Secrètes surfaces sans mémoire, elles ne font pas d’histoires, des contes parfois, mais c’est encore nos yeux grands ouverts.

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Oiseau de feu, du mauvais côté.

Ce qu’il voit se réduit à moins d’une fenêtre, la lumière étant réellement interrompue, une fenêtre moins la lumière, l’ombre striée assiégeant la clarté. Ce qui lui permet de détendre le jour et de le disposer autour de lui, soie de contour, à l’intérieur de la fugacité même, d’en épouser la courbe. La transparence corrompue vient se coller à lui, tendue moite et paume inamicale. Le plumage crisse en quelque pli, presque imperceptible, coutume fatigante qui l’incite à chanter.

Alors il guette l’idée médicinale qui le soignera de la mélancolie. L’irrésolution convertie en élan, à la grâce de l’après. C’est l’heure fixée dans le corps par la conséquence de la lumière, l’entorse et la règle renouvelée, l’heure diluée en temps de volière. Presque un rire faisant allusion, presque une contradiction. Son front ténu, plus sage, mieux renseigné, en garde le secret. Un froncement  d’amertume n’est jamais qu’un éclair. Tandis que le sang lui ne cesse de fuir, de le quitter pour le surprendre jusqu’en son plumage électrique. Il foisonne – et alors ?

Son regard précis s’éprend, au hasard, d’une idée, laquelle ? se gorge d’elle déjà tarie, cristaux de soif. L’eau chuchote en quelque profondeur, ferait feu d’une ouïe plus attentive, et cela ne lui dit rien. Cette soif, impatient, il en saisit la volupté et refuse de boire, veut devenir fluvial et s’écouler. Au lieu de quoi il s’embrase, son ardeur précipite l’assèchement. Il se met à suffoquer sous son manteau, sous les nappes de peau, éclats souterrains, c’est un soupir au bec et cela n’a l’air de rien. La conscience du corps, comme corps est toujours avancée, comme conscience  toujours retranchée.

Et c‘est là que surgit sa voix, c’est là ce qu’elle dit en douce, ce qu’elle siffle sans insister, sans s’engager. Elle se résume sous sa paupière, se réduit à son souffle, s’agglutine cendre sur la fenêtre. Le jour calme refait surface, vitrifié, s’opacifie,  impossible désormais de le traverser. Déçu que le déploiement se brise en fragments, surpris par la limite car il s’élance sans limite. Certes sans effort – et encore.

Il se retrouve en plein jour, comment ? précipité ou surélevé, bousculé, indécis, étonné d’être ainsi enfermé, son dehors est occupé, pris par les reflets gris, aplatis, maculés de pluie. Un sillon d’eau qui ne console pas de la sécheresse, de la double captivité. Ailes luxuriantes auxquelles n’adhèrent qu’épines et ratures, cela ne va pas plus loin. Son œil délivre la nuit, sa robe le réchauffe en quelque renfort d’insouciance, il recule jusqu’au sombre de l’intérieur, sa façon de saillir, non de ce qu’il est, mais de ce qu’il brûle, un reflet, du mauvais côté.

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Photo : Sarah Moon

Islande (6): images et mémoire

Le temps passe, je dévide encore mes souvenirs. Ces retours photographiques questionnent étrangement ma mémoire visuelle, alors que  le voyage disparaît chaque jour davantage dans le passé. Parfois – quand je regarde les photos – je ne m’y vois plus, je ne crois même pas y avoir jamais été. A d’autres moments,  sans référence, sans archives, sans preuves matérielles je suis déportée, je sens, je vis chaque détail qui démultiplie l’intensité de l’instant. La mémoire est peut-être dans le regard (les sensations), mais nullement dans les images.

Photos de Vincent

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