La loi n’est pas si simple, puisqu’elle me néglige.

« Mon regard épelait mille petites figures, tombait sur une tête triste, courait sur des bras, sur les gens, et enfin se brûlait.

Chacun était à sa place, libre d’un petit mouvement. Je goûtais le système de classification, la simplicité presque théorique de l’assemblée, l’ordre social. J’avais la sensation délicieuse que tout ce qui respirait dans ce cube, allait suivre ses lois, flamber de rires par grands cercles, s’émouvoir par plaques, ressentir par masses des choses intimesuniques – des remuements secrets, s’élever à l’inavouable ! J’errais sur ces étages d’hommes, de ligne en ligne, par orbites, avec la fantaisie de joindre idéalement entre eux tous ceux ayant la même maladie, ou la même théorie, ou le même vice… Une musique nous touchait tous, abondait, puis devenait toute petite.

(…) Monsieur Teste dit : ‘Le suprême les simplifie. Je parie qu’ils pensent tous, de plus en plus, vers la même chose. Ils seront égaux devant la crise ou la limite commune. Du reste, la loi n’est pas si simple… puisqu’elle me néglige – et – je suis ici.’ »

Paul Valéry, « Monsieur Teste »

.

Photo : The Crowd, King Vidor (1928).

La petite fille au parapluie

Toute petite dans le métro elle tient son  parapluie ouvert. Dans la cohue du matin les gens s’omettent, oublient qu’ils se frôlent, se frottent, s’effritent. La notion de contact physique s’estompe nécessairement, là-dedans c’est impossible de se différencier, de se définir, les corps s’agrègent en un corps monstrueux, illimité, corps d’autrui, son odeur, son énergie, son épaisseur, corps unanime, mobile, infiniment variable en consistances, bruits, signes reçus, signes rendus, corps confortable et rassemblé, tissu de bras,  têtes, poitrines, mains, peaux, pensées.

Mais elle, son parapluie simplement déployé, on dirait qu’elle n’a pas besoin d’adhérer, ni physiquement ni mentalement, qu’il y a là une astuce pour éviter le collectif, des angles supplémentaires pour s’esquiver.

La suivre des yeux c’est comprendre – expérimenter – à quel point les mots ne sont que poésie résiduelle et que la véritable poésie, informulée, advient des heureuses coïncidences entre la vie et le regard.

Le parapluie, l’imprimé de la corolle, tissus froissés et cheveux longs, elle n’a certainement pas plus de dix ans – une  petite fille en fleurs. Elle s’arrime avec courage aux rimes de sa tenue réfléchie, l’imper violet, les bottes de la même couleur et, surtout, le parapluie (un motif floral dans les mêmes tons), son apparence figurée elle y tient à deux mains. Ne pas refermer le parapluie, parce que, en hauteur et en largeur, il la défend. Parce qu’il est, de toutes façons, en mauvais état et, par conséquent, impossible à rabattre, difficile à rouvrir. Ou bien parce que, dans l’indétermination féconde de son jeune âge, elle confond représentation et identité.

Elle est remplie et recouverte d’histoires, les siennes – secrètes, constitutives – et celles que son attitude insolite inspire, théories et projections qui importent sa silhouette ténue dans des imaginaires qui lui vont bien et qui, si elle pouvait en être avertie et qu’on les lui offrait, la combleraient peut-être de joie. Ou, plus probablement, dont elle chercherait à se dégager comme du reste, du métro, de l’école, du portail qu’elle ne parvient pas à franchir en une crispation de parapluie.

Plus tard à la sortie de la station la voyant s’éloigner, tressaillement de violet sur fond de rue grise et pluvieuse, on s’aperçoit – trop tard – que le parapluie si fermement tenu est en réalité tout cassé, et on se dit alors que si l’enfant est effectivement solidaire de cet accessoire meurtri, elle a dû subir avec lui les contraintes, les chocs, les bourrasques. Aussi singulière n’aura-t-elle jamais suffisamment d’idées, d’inventions et d’énigmes pour traverser le temps,  la rue et les cohues matinales.

.

Photo : Brassaï, Rue de Rivoli, femme au parapluie (1936)