– ni dedans ni dehors –

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Ce jour-là Odradka se vit partir à la mer. L’envie s’était formée brutale, la veille, un enténébrement brusque, massif, de la conscience, qui avait duré le temps que vienne l’idée précise du départ. Aussitôt des préparatifs avaient été entrepris, du désordre la poussée qui s’organise, objectivement, un livre, un plan, du chocolat, de l’eau – cela pour éviter les cafés ou, à la limite, pour y boire autre chose -, des affaires jetées dans le sac de ville échangé contre le sac à dos qu’elle n’aimait pas. Ce qu’on a de précieux, d’utile et même, d’accessoire, on ne le serre pas contre soi si ce n’est, justement, pour éprouver cette lourdeur qui rassure, qui convertit le poids en compagnie, en contiguïté. Le projet si c’en était un,  d’aller à la mer, devait impérieusement se traduire en une action immédiate sous peine de lâcher, de s’évider d’un contenu avant toute chose, pénible. Il ne suffisait pas qu’elle y pense et parte le lendemain, il fallait qu’elle le fasse tout de suite, qu’elle commence à le faire, fût-ce symboliquement, fût-ce – c’est pareil -, méthodiquement. Un projet n’est jamais assez plein, assez profond, l’idéal, aurait-elle pu se dire, serait de plonger à l’aveugle, de prendre une avance et puis de tout défaire. Quand on ouvre, on regarde à l’intérieur, on sait ce qui manque, ce qui fera défaut, ce qui n’ira pas. Alors elle se vit marcher seule, éblouie, le regard éclairci et comme aspiré par la mer, elle se vit avoir ce regard et faillit laisser là son envie, la laisser retomber.

Odradka aurait pu se faire accompagner. Il devait bien se trouver, au nombre de ses proches, l’un ou l’autre ami que cette perspective réjouirait, une incitation plus vraie, plus paisible que la sienne, une réalité dont elle n’aurait pas à douter. Mais partir à la mer, c’était une chose à faire nécessairement seule. Elle ne se voyait pas appeler, demander, solliciter cela d’un geste qu’elle regretterait aussitôt. Non que l’idée lui déplût de se sentir emmenée, d’être reprise à partir de là où elle n’était plus certaine d’en avoir encore l’envie ou, tout au moins, la force. Ni même qu’elle ignore l’ampleur abominable des conversations qui surgissent là comme naturellement, de l’air et de la lumière, du ciel et de la passivité hallucinante de la marche. La discussion, la fulgurance propice des intelligences, elle connaissait bien cet état, voyait déjà bien au-delà, l’oubli. La trop brève escalade et après ? Après, rien, ravalée la salive, ravalées les larmes. Seulement, parfois oui, le souvenir, tu te souviens c’était à la mer. Le ton subtilement changé, revenu certes, non pas d’où l’on sait, mais d’un endroit inconnu. A cela, en toute sincérité, elle devait répondre qu’elle ne se souvenait pas, qu’elle n’avait jamais été, avec personne, en un tel endroit, tel qu’évoqué, jamais de la vie. Cet endroit, elle ne le voyait pas, ainsi non, elle ne l’aurait jamais vu. Mais il ne s’agissait pas, cette fois, de ne pas reconnaître, de récuser toute preuve du contraire redoutant l’irruption, la venue de cet état, la grâce, d’en repousser l’objet. Il s’agissait, à l’extrême du possible mué en principe, de le faire seule. C’est ce qu’elle voulait, pour preuve qu’elle irait, quitte, de ce fait, à ne pas partir.

Au large avant la mer il y avait encore la nuit. Une étendue supplémentaire à traverser, indécise bien que non moins sondée. Elle cessa ses préparatifs, chercha à s’occuper d’autre choses, à se distraire, mais, rêveuse, n’y parvint pas, préféra se coucher, fut longue à s’endormir (…)

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Son ombre

Elle m’a dépassée trois fois ce matin contre une seule les autres jours. Un problème de lacet défait. D’abord son ombre, d’emblée identifiable – un infime flottement – la voici devant, insaisissable. Bientôt elle s’immobilise, se penche sur son lacet, je la dépasse à mon tour, puis ça s’inverse. Au bout de la troisième fois je commence à m’interroger sur la qualité de l’ombre portée par l’éclairage : est-elle artificielle comme la lumière qui l’engendre ? Il me semble que non, il y a une autonomie de l’ombre, davantage qu’une simple projection elle est l’antithèse qui ne fait jamais défaut, elle valorise l’immatériel et va jusqu’à  compromettre la preuve de son contraire. Sans doute s’agit-il d’une mise en question purement émotionnelle, mais justement, c’est ainsi que je me représente la situation, c’est moins une affaire de bon sens que de jugement et, à mes yeux, l’ombre de cette jeune femme frôlée chaque matin (une fois, trois fois, toutes les fois), manque de consistance. On verra ce que sera son ombre au printemps, à la lumière du soleil, si on continue à faire ce bout de chemin ensemble. J’écris « ensemble », le terme ne convient pas. Nous suivons la même route, elle devant moi derrière, nous ne nous connaissons pas, ne devons pas nous connaître : nous sommes parfaitement détachées. Mais, en ce qui me concerne, pas sans rapport. Ainsi ce que je sais d’elle se développe peu à peu, à l’horizontale du temps, se complète et cependant ne construit pas une théorie. Je ne parviens pas à la lire. C’est-à-dire que moi je l’observe, mais je ne suis pas certaine qu’elle fasse pareil. Quand elle me dépasse rien ne se passe, je constate une introversion, je perçois une apparence dépourvue de rayonnement, un mouvement sans corps. Il ne m’arrive que très rarement de heurter un tel obstacle. En toute circonstance, même de loin, même à une heure équivoque, je suis un champ de vision ouvert à tout ce qui vient, en face ou de derrière, avec ou sans pensées, avec ou sans conversations, en couple, en groupe ou solitaires, amants, collègues, rencontres, je les laisse me traverser, je suis à peine un filtre. Très habilement cette jeune femme m’esquive, me contourne, elle-même sans accès. Pourtant, tout porte à croire que, quelque part entre nous deux, existe un point d’intersection. Les indices abondent. Par exemple, il faut admettre qu’elle me ressemble un peu… Même silhouette (elle légèrement plus grande), même allure vive (elle légèrement plus rapide), même type de vêtements sombres et – ce qu’il y a de pire – mêmes chaussures de marche. Ce n’est pas un détail, les chaussures de marche, ça nous relie, ça dit quelque chose de nous, deux jeunes femmes qui sacrifient l’élégance à la nécessité de marcher, qui n’ont pas d’autre choix que de commettre contre elles-mêmes cette détestable faute de goût. Mais peut-être, contrairement à moi, ne considère-t-elle pas que ses chaussures la trahissent. En ce cas, et je ne saurais l’affirmer, il ne s’agit là nullement d’un point commun. Pour le reste son visage se dérobe à ma vue, tout va trop vite,  tout est trop obscur, mais, si on s’en tient  aux lignes générales, si on nous place l’une à côté de l’autre, on peut vaguement conclure que nous sommes sœurs, tout au moins parentes. Mais en réalité, comme elle est devant et moi derrière, nous ne coïncidons pas. Aussi, elle a les cheveux coupés très courts tandis que les miens sont plutôt longs, sauf que le chignon que je porte quasiment tous les jours nous ramène à égalité. D’ailleurs en y réfléchissant, j’en viens à croire qu’elle a aussi les cheveux attachés. Décidément les indices s’alignent sur des voies parallèles, ne convergent pas. Inintelligible, elle passe près de moi plus secrète, plus négative que son ombre. Quelques notes d’un parfum quelconque, une démarche sans particularité, la tête droite, pas de cigarette, pas de téléphone portable, un sac informe, aucun signe extérieur de quoi que ce soit. Une énigme et aucune clef à disposition. Où va-t-elle ? Souvent je me demande ce que font les gens qui, comme moi, travaillent dans ce quartier. Médecins, avocats, comptables ? Elle n’a pas l’air de tout cela, elle n’a l’air de rien, je me retrouve dans l’incapacité de lui attribuer la moindre profession, la moindre définition, la moindre intention. Inhospitalière, inhabitable, elle résiste à l’identification. Après dix minutes de marche décalée (elle devant, moi derrière), je la vois emprunter une rue qui l’éloigne de celle que je  dois prendre. Comme à chaque fois, je me sépare avec une violente envie de rester derrière elle, son ombre.

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Photo : Alexey Titarenko

Qu’elle s’en souvienne. Trébucher dans l’irréel

« Ou bien on va commencer à rôder, à trébucher dans l’irréel avec, de loin en loin, le secours d’incertains repères sauvés par la mémoire, et ce ne sera plus de toute façon qu’une histoire d’ombre entre les ombres ; ou bien, si l’on voit assez clair… » Philippe Jacottet, Ce peu de bruits.

L’argent du taxi est dans sa poche, elle peut se réjouir, un beau billet tout lisse comme elle en voit rarement et comme, plus rarement encore, il lui arrive d’en avoir un sur elle, pour elle, en secret, à garder. L’argent du taxi, ces idées qu’ils ont les riches, mais leur folie l’arrange, on ne refuse pas une telle aubaine. Sinon nul besoin de faire semblant, d’en rajouter, de gémir comme d’autres peuvent le faire. C’est bon, elle est partie de chez eux comme d’habitude, à petits pas de souris, équipée de sa solide canne, le bras en écharpe… Ça n’empêche pourtant pas de marcher, un bras malade, mais ça attendrit les riches. Qu’on ne la diminue pas davantage : elle a les jambes solides, des jambes qui lui offrent cette liberté qu’elle a, par ailleurs, si peu. Pourquoi se priverait-elle des rues enfin vides, de la nuit qui les remplit à ras-bord ? C’est si rare qu’elle ait le temps de déployer sa précieuse collection de souvenirs, si rare qu’elle puisse même se rendre compte qu’elle possède une telle collection… Parce que ses secrets sont enfouis si profondément dans sa mémoire, il lui arrive parfois d’en oublier l’existence. Mais pas ce soir, puisque ce soir elle est enfin seule, et l’univers paraît transformé, rien que pour elle, l’univers scintille, voyez, à sa mesure (minuscule en fait). Échanger ces merveilles contre rien du tout en accéléré, derrière des vitres sales, dans un mélange saumâtre de tabac froid et du cuir usé, penser déjà à ce qu’il faudra faire après, à la maison, avant de pouvoir se mettre au lit, si on parvient à s’endormir, si on en a la force. Bien sûr le genou tire un peu, et le dos ploie sous la vie de labeur, la vie pliée en deux à récolter, lessiver, cuisiner pour dix, enfanter, houspiller, récurer, jeter, traîner, la vie sur le dos et voilà qu’elle se priverait de ce plaisir sans prix, la promenade nocturne. C’est davantage qu’un beau billet qu’elle gaspillerait à vouloir aller plus vite. Si son temps n’était pas compté, elle en consacrerait pourquoi pas, une toute petite quantité à comprendre les riches qui aiment les voitures et la vitesse, mais ça doit rester mystérieux, comme les règles et les objets étranges chez eux, qu’elle respecte, qu’elle voit, qu’elle touche sans savoir – pour garder son travail – et qui la laissent toute songeuse. Pas la peine d’expliquer ceci et cela, d’interroger : les questions elle n’en pose plus. Depuis le temps elle sait que les réponses la déçoivent, tandis que les histoires qu’elle se raconte en lieu et place de l’inconnu – la comblent. C’est comme d’emprunter cette rue déserte, en pleine nuit, et s’émerveiller de l’incroyable effet des néons sur cette robe rose qu’elle pourrait peut-être s’acheter, avec l’argent du taxi. Rien à voir avec sa robe d’autrefois, si étroite, si raide, si pâle. C’est sûr elle préfère celle-ci qui déferle, qui resplendit. Il faut qu’elle s’en souvienne et qu’elle y repense.  Si elle a le temps, un jour, la prochaine fois.

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Photo : Polly Braden, Night walk. Xiamen, 2007

Son décor quotidien

Un écrivain est celui qui impose silence à cette parole, et une œuvre littéraire est, pour celui qui sait y pénétrer, un riche séjour de silence, une défense ferme et une haute muraille contre cette immensité parlante qui s’adresse à nous en nous détournant de nous. Blanchot, Le livre à venir.

C’est facile de venir ici, il se le dit chaque fois. Par imitation de la vie, l’errance est justifiée, l’empreinte se mérite. Une évidence quand la règle justement se dérobe et réclame un amendement ou pire, une refondation. Il faut résister au moins à ça, choisir son moment, son centre et s’y tenir. A d’autres le soleil, l’océan les soi-disant nomades, à d’autres la chambre, le cinéma, les soi-disant calfeutrés, lui c’est ici sa place. Une seule pièce, des hauts murs, pas beaucoup de lumière : il  n’y a rien à comprendre, presque rien d’autre à faire que de venir jour après jour, trouver un coin libre (pas toujours le même si possible), s’asseoir et  laisser le serveur se charger du reste, prendre la commande avec cette neutralité qu’il apprécie, qui le soulage. La répétition rectifie l’horizon trouble des esprits inquiets. Il aime cet endroit un peu fané, tellement chic, son ventre humide qui gargouille repu d’intelligence fumeuse, son enthousiasme, ses chuchotements, son plancher qui chante, qui bavarde, qui reluque par dessous les tables aux pieds bien galbés, là-devant le marbre égoïste, là-derrière les miroirs exaltés qui réduisent le monde à une simple géométrie de plans.

Son droit d’entrée c’est sa mise, sa nonchalance travaillée – manteau ample et sombre et souple, mains dans les poches. Il ne se déshabille pas, se sent mieux ainsi couvert, même si ses vêtements de neige et de vent, ici, dans la tiédeur, ne font que le dramatiser davantage. La discordance correspond à l’idée qu’il se fait du décor, qu’il complète à sa manière, en prenant l’intime parti d’agir à peine. Aux yeux du monde il peut toujours se justifier, une histoire de coup de vent, il entre et il sort, pas question de rester plus de dix minutes, le temps de prendre un café, un gâteau pourquoi pas, lequel on va voir, après il s’en va, disparaît, donc pas la peine d’ôter ce manteau, ce chapeau, tous ces courants d’air, ces froissements, ces climats instables… Sa part de raison mise en tiers, il sait bien que cela ne vaut que pour lui, que personne ne s’en offense, ne le juge, que c’est à lui de remarquer les autres – mieux, de les comprendre, de les rencontrer, par résonance, et de s’effacer, comme de rien.

La pénombre toujours égale en ce lieu n’indique aucune heure. Elle ne compte ni les minutes ni les siècles, le temps s’écoule ailleurs. Les clients se succèdent, seuls ou à plusieurs, voiles de parfum qui s’entremêlent, filets de voix qui s’entrecroisent, pages qui se tournent.

A l’écart il étudie sa part de gâteau avant de l’entamer. C’est une miniature très coquette, une fleur de crème certes un peu trop ésotérique pour une pâtisserie, avec un biscuit qui craque et un autre qui fond. Il soupire, doit se résigner à détruire cette jolie chose. Dans sa bouche (dans son sang) le gâteau continue de l’émerveiller, il le visualise mieux à l’intérieur (étrangement comme une musique), le monde lui pèse en même temps qu’il s’amollit. Ce bien-être demande un exutoire. Alors il s’amuse des autres, leur invente des romances, écrit des dialogues, donne la réplique, participe, de loin. Quitte à se trahir parfois, croiser un regard, faire naître un sourire. Le mécanisme inverse se met automatiquement en route, il baisse les yeux, s’excuse maladroitement, fait mine de se lever ou de saluer, il ne sait pas lui-même ce qu’il fait. Et semble regarder ailleurs, cherche à détourner l’attention brièvement éveillée. Non qu’il ne sente l’opportunité, l’envie. Au contraire. Tel est son désir qu’en levant les yeux sur lui pour l’éprouver, tenter l’expérience, esquisser le geste, il ne craigne d’enfreindre un désir plus haut que celui qui s’offre à l’instant, ne s’imagine le perdre ne serait-ce qu’en y songeant. Que l’éblouissement demeure intact.

Pour se donner une contenance, il plonge la main dans la poche intérieure de son manteau, en retire un livre et un carnet (des petits formats, exprès pour ce genre de situation) qu’il pose, bien en évidence, à côté de la tasse vide. Voilà pour la muraille, si rien de ce qui précède ne suffit. Quelques miettes jonchent à présent l’assiette vide, restent aussi des sillons de crème qu’il recueille sur le tranchant de l’index, c’est le meilleur, le gâteau au doigt, une question de température corporelle sans doute, de contact avec la peau. Las il ne fait même plus semblant, ne se soucie plus de ceux qui sont là, tout près et moins près, il les imagine vaguement, paresseusement, les dilue dans les pensées qui passent, les mélange, les déforme, s’amalgame à leur rumeur émouvante. La tête penchée en avant, les poings contre les joues, le visage entièrement dissimulé, les yeux sinon tellement (trop ?) expressifs, la peau fine, tant de plis vulnérables. De l’autre côté de la salle, suffisamment loin de lui, la grande porte vitrée annule quasiment le monde extérieur. L’âme versatile qui définit ce lieu entame une phase de déclin. Alentour, il n’y a plus grand monde. Deux silhouettes émergent de ce brouillard laiteux qui représente la neige et la rue.  La porte se referme avec ce qu’il faut d’air froid et de tintements pour éveiller ceux qui peuvent l’être. Un événement fortuit, insignifiant, sauf que les nouveaux venus le regardent et s’avancent lentement dans sa direction. Lui ne les voit pas venir, ne voit plus rien, penché, de plus en plus penché. Incrusté dans son décor imaginaire, il n’en bougera pas et, quoi qu’il arrive, personne ne viendra franchir cette limite, le ressaisir, le rejoindre là où il n’est plus.

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Photo: Saul Leiter