A serious man: l’innocence en question.

Joel et Ethan COEN, « A serious man », Etats-Unis, 2008 (durée : 1H45)

« Il a l’air vieux et cela fait pitié de le voir aller tout seul après tant d’années, tant de jours et de nuits donnés sans compter à cette rumeur qui se lève à la naissance et même avant, à cet insatiable Comment faire ? Comment faire ?, tantôt bas, un murmure, tantôt net comme le Et comme boisson ?, du maître d’hôtel, et puis souvent se gonflant jusqu’au rugissement. Pour s’en aller tout seul en fin de compte, ou presque, par des chemins inconnus, à la nuit tombante, avec un bâton. (…) Oui, la nuit tombait mais l’homme était innocent, d’une grande innocence, il ne craignait rien, si, il craignait, mais il n’avait besoin de rien craindre, on ne pouvait rien contre lui, ou si peu. Mais ça, il l’ignorait sans doute. Moi-même, à condition d’y réfléchir, je l’ignorerais aussi. Il se voyait menacé, dans son corps, dans sa raison, et il l’était peut-être, malgré son innocence. Que vient faire l’innocence là-dedans ? Quel rapport avec les innombrables agents du malin ? Ce n’est pas clair. » (Samuel Beckett, « Molloy »)

Entre autres postures que Larry Gopnik partage avec l’anguleux Joseph K. de Kafka, l’innocence n’est pas la moindre : personne ne la met en doute, lui non plus. Qu’ai-je fait de mal ? ne cesse-t-il de répéter, et avec lui on serre les dents – cette  évidence d’une injustice existentielle, cette familiarité de l’absurde, cette cruauté ordinaire contre un homme bien gentil, à la figure ronde, à la voix douce, gentil fonctionnaire bien marié, gentiment logé, bien rangé, gentiment normé, respectable en somme. « On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin, lit-on à la première ligne du Procès. C’est entendu, tels des enfants, ils n’ont rien fait de mal, ils sont innocents. La comparaison entre les deux personnages peut aller très loin ou s’arrêter net, c’est selon. D’un côté, les frères Coen ont lu Kafka, mais ce film, A serious man, ne se réduit pas à la simple transposition cinématographique d’une figure  littéraire déjà galvaudée : avec  l’Amérique entre les deux, les éléments autobiographiques, la tradition juive – religieuse et séculaire – l’imaginaire, le contexte, les effets de style, etc, Larry Gopnik incarne à tout prendre un héritier mineur de Joseph K., mais plus encore, il se range au nombre des médiocres ridicules qui peuplent la filmographie des frères Coen. D’un autre côté, persister dans la comparaison peut s’avérer pertinent, parce que, en définitive, c’est Larry Gopnik qui nous intéresse. Or, à cause de tous ses ennuis, personne ne fait attention à lui ; les gens se focalisent sur ses problèmes, voilà, et c’est tout, ils le plaignent, mais c’est surtout pour souligner à quel point Larry Gopnik est l’instrument innocent d’un destin absurdement méchant, sur quoi tout le monde est d’accord, tout ceci est absurde (et notre vie et nos ennuis avec, cela va de soi). Comment peut-on avoir foi en un personnage que l’on connaît si peu, si mal ?  Il faut regarder le malheureux héros de plus près, il faut scruter son émouvante et pitoyable innocence de petit enfant si semblable à celle de Joseph K.. D’ailleurs, pour tous deux, ce mystérieux acharnement du destin devient l’objet d’une enquête : Joseph K. se précipite dans les tribunaux à tous les niveaux, sur des pistes poussiéreuses  écume l’administratif, rencontre des personnes qualifiées, des contacts obscurs, rentre dans des bureaux entrouverts ; suivant des conseils avisés, Larry Gopnik fait des visites aux rabbins. Impatient et irritable, Joseph K. veut savoir de quoi on l’accuse ; docile et mélancolique, Larry Gopnik cherche seulement à comprendre… Oui, comprendre – tout  court : il n’a pas de question précise, ne sait pas poser les questions, ce qui est, somme toute, préférable, puisque, comme Joseph K., les renseignements qu’il reçoit n’ont pas davantage de sens que sa propre histoire. Mise à distance, leur quête respective est souvent drôle, et plus elle est drôle, plus elle est cruelle. (Si tout le monde s’accorde à reconnaître que les frères Coen sont les maîtres du grotesque, on n’insiste jamais assez sur le fait que, comme Beckett, Kafka fait rire ; Beckett et Kafka sont sans doute des auteurs éprouvants, mais on les entend se moquer d’eux-mêmes, et du monde). Alors, la quête de Larry Gopnik s’achève-t-elle aussi mal que celle de Joseph K.? On serait presque tenté de répondre par l’affirmative, mais rien n’est sûr, n’est-ce pas… Les contrariétés se succèdent à un tel rythme, et ce, dès le début, qu’on a tendance à ne voir qu’elles, et à dispenser la victime de tout jugement. A nos yeux, Larry Gopnik incarne le parfait honnête homme, modeste, généreux, doux – un homme sérieux. Incidemment, quelques personnes ne semblent pas de cet avis, mais  leur autorité nous paraît problématique : l’épouse, l’amant, le père mécontent d’un étudiant en échec. Des lettres calomnieuses peuvent compromettre sa titularisation, avant toute preuve du contraire nous tenons à ne pas questionner la probité de notre malheureux héros. Lorsque Kafka affirme : dans le combat entre toi et le monde, assiste le monde, nous faisons exactement le contraire, nous assistons Larry Gopnik. Et pourtant. En quoi consiste vraiment la vie du professeur Gopnik, mathématicien de son état, homme rationnel et rigoureux, mesuré, intègre, dévoué à sa famille ? Que signifient ces formules dont ils noircit les tableaux ? D’où lui viennent ces cauchemars si prégnants, si vrais ? Et ce frère parasite, mauvais génie joueur, répugnant, malade et manipulateur : est-il, lui aussi, innocent ? Quelle est cette voisine effrontément séduisante  qui lui vaut un coup de chaleur lorsqu’il s’attarde sur le toit pour se rincer l’œil ? Chez Larry Gopnik comme chez Joseph K., l’innocence n’est guère qu’une surface lisse de bienséance. Dans les profondeurs, quelque chose bourdonne, quelque chose échappe, fuit, dénote, mais demeure enfoui, inavouable. Si les paroles des rabbins restent énigmatiques, c’est peut-être que Larry ne les entend pas, tout comme Joseph K. échoue devant les portes de la Loi… Il faut se méfier des Larry Gopnik justement parce que leur innocence semble irréfutable. Son entourage lui fait-il écho ? A-t-il des doubles ? des troubles ? A force de s’en référer exclusivement aux instances extérieures, Larry Gopnik laisse entrevoir une certaine ambiguïté. Aussi, je crois, le talent des frères Coen consiste à nous faire prendre sans réserve le parti de leur anti-héros, nous invitant à adopter aveuglément son point de vue. Le menu de sa déchéance nous fascine par sa trivialité. Son malheur se pose sans perspective, sans recul, nous ne songeons  pas à regarder  ailleurs ou autrement que dans la direction  qu’indique  le regard clair et franc de Larry Gopnik. Et si ce regard, comme son innocence, n’était qu’une vitrine ? Le film est introduit par un conte yiddish – peut-être une histoire vraie. Nous voici en Pologne, au siècle passé. Dans une chaumière, un couple reçoit la visite d’un homme soi-disant mort. S’il est mort, mais un doute subsiste, ce ne peut être qu’un Dibbuk, un mauvais esprit : inquiète, incrédule, la jeune femme finit par plonger un tournevis dans le cœur de l’ importun. Ainsi agissent les innocents… ils sont prêts à tout plutôt que de douter de ce qu’ils savent. A nous de ne pas nous laisser abuser, et d’inverser cet homme sérieux, cet étrange Larry Gopnik, de sonder son innocence bien trop manifeste, et tellement encombrante.

Précédemment les frères Coen :

Burn after reading

No country for old men

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Désolation de l’absurde

Comment devenir une cible? Le regard est extérieur, latent. Tel Œdipe, aveugle avant même de s’être crevé les yeux, on ne décrypte pas la réalité – il n’y a rien à y lire – des gens, des objets disposés dans l’espace qui, lorsqu’ils indiquent une direction, nous perdent. Des traces, des indices, toujours trop tard. Mais le regard d’autrui ne nous lâche pas. Vivre, agir, dès lors, revient à focaliser des forces extérieures qui nous désignent par hasard et nous rivent à notre tragique identité. Dans la splendeur aride des plaines texanes, No Country for Old Men dévide le fil de son pessimisme et décline en trois silhouettes absurdes l’errance de l’être déstructuré.

Configuration

Transposé au cinéma, un livre essentiellement visuel génère un film très écrit. De l’un à l’autre, dans une belle continuité, il s’agit moins de duplication que de complémentarité. Parfois, il est nécessaire de répéter certaines scènes avec des moyens différents pour les comprendre mieux, et c’est ainsi également que fonctionne l’inconscient qui, par de subtiles variations, finit par imposer des pensées bien précises. Entre le roman de Cormac McCarthy et le film des frères Coen, suivant le principe d’un rêve, des éléments disparates se présentent à l’esprit avec la limpide et trompeuse linéarité d’un récit chronologique et discursif. Ils semblent raconter l’histoire de Moss, jeune ouvrier texan assez ordinaire, qui, au hasard d’une partie de chasse, découvre le théâtre horrifique d’un règlement de compte entre dealers. Il s’empare de l’argent, laissant agoniser un Mexicain moribond, qui le supplie de lui donner de l’eau. Une fois rentré chez lui, les gémissements du mourant taraudent sa conscience: il faut qu’il y revienne. Bien sûr, ce retour sur la scène du crime est l’acte insensé, irrépressible, qui le trahit. Désormais dans la ligne de mire des dealers, mais surtout du dénommé Chigurh, psychopathe incontesté de la région, Moss doit prendre la fuite, croyant pouvoir préserver sa vie, celle de son épouse et l’argent. De loin, un shérif désillusionné suit la piste du fugitif et de son tueur. C’est la «voix» du livre. Ses propos, inscrits en italique, qui forment des chapitres isolés, commentent amèrement l’action, sans y prendre part. En italiques, et donc à contretemps, ou hors du temps… Car pour en revenir à l’hypothèse initiale, si l’histoire n’en est pas une, mais un rêve reconstitué a posteriori, on comprend pourquoi les trois personnages ne se rencontrent jamais et tout à la fois renvoient les uns aux autres par un jeu de miroirs qui déstructure pareillement l’espace et le temps.

Espace

Aux italiques du discours correspond l’étendue du Sud américain. La scène d’ouverture est grandiose: une succession de paysages infinis, une lumière qui porte à elle seule toute la densité d’une terre déserte, sèche et dépeuplée, dont l’inconsistance s’anéantit dans le lointain. Cet espace, peut-être, contient tous les autres, mais comme une fine membrane souverainement extérieure. Tel n’est pas le lieu du film. Les actions le découpent, le géométrisent: routes rectilignes barrées en leur milieu, coupées brusquement par des carrefours mortels, motels bas rectangulaires, chambres exiguës striées par l’éclairage artificiel. Suivant cette fragmentation du réel, les corps se décomposent en reflets sur les vitres, écrans de télévision éteints, parebrises éclatés, avant que l’entame ne plonge dans la chair même, blessures, fractures, opérations chirurgicales improvisées. L’effet de brouillage agit sournoisement, par injection de parallélismes, assemblages de plans, rimes d’images. Tout au long, la structure intime du film dénonce sa lisibilité. Par moments, on remarque une attention maniaque portée aux objets, lesquels acquièrent une importance démesurée, grotesque – on y reviendra. C’est la valeur symbolique (chiffrée en dollars) d’un vêtement, d’une bouteille de bière à moitié vide, la propreté relative d’une paire de bottes, mais surtout, le poids ridiculeusement prophétique d’une pièce de monnaie. De l’infini à l’infiniment petit, tel est l’itinéraire de l’homme. Illustration à l’appui, sans métaphore: le film traduit littéralement ce rapetissement par un minutieux découpage de l’espace.

Temps

L’ordre chronologique des actions est une construction mentale que No Country for Old Men feint de respecter pour en dénoncer le mécanisme. Ainsi, la progression est marquée par une succession de traces, et non, comme on serait tenté de le croire, par les événements eux-mêmes. Toujours trop tard, le shérif comprend chaque scène sur base des nombreux indices que personne ne prend la peine d’effacer. Chigurh, de son côté, opère un peu de la même manière, guidé par son émetteur ou par divers signes qu’il collecte soigneusement. La scène inaugurale, l’entrée de Moss dans l’arène, engage deux temps différents: le passé, figuré par les cadavres figés, le bourdonnement des mouches, et l’avenir, son avenir à lui, dès qu’il décide de s’emparer de l’argent. Le présent, devenu transitoire, perd toute valeur: c’est l’engagement d’une fuite, le trait de vide entre deux pointillés. La véritable tragédie s’inscrit dans le récit dès le commencement. La mécanique se déroule à la perfection, chacun remplit son rôle, tous privés de liberté. La voix du shérif, qui ouvre et referme la narration, ne cesse de se référer au passé: «…il y a un peu partout une autre vision du monde et d’autres yeux pour le voir et on y va tout droit. Ça m’a amené à un moment de ma vie auquel j’aurais jamais pensé que j’arriverais un jour. Y a quelque part un prophète de la destruction bien réel et vivant et je ne veux pas avoir à l’affronter. Je sais qu’il existe, j’ai vu son œuvre». Faut-il ajouter que l’histoire se déroule dans les années quatre-vingt, comme cet autre film, tout aussi déceptif, Zodiac, de David Fincher. Choisir cette époque-là, antérieure au 11septembre 2001, revient à nier l’état d’innocence dont l’Amérique ravagée s’est prévalu au moment des attentats. C’est affirmer que, depuis vingt ans déjà, le Mal est là, mais à l’intérieur. Telle est la teneur du discours du shérif et cela s’adresse bien sûr aux Américains d’aujourd’hui…

La lumière sur le visage grotesque qui recule

«Être ébloui par la vérité, c’est là tout notre art; seule est vraie la lumière sur le visage grotesque qui recule.» Franz Kafka, Journal

On connaît l’humour des frères Coen et ce film distille un grotesque particulièrement jouissif. Chigurh, diablement bien joué par un Javier Bardem qui crée, sur mesure, un personnage – voire un archétype que l’on retrouve, par exemple, dans le Joker du dernier Batman – est affublé d’une coiffure mi-Beatles mi-Mireille Matthieu; son arme de prédilection est un fusil à air comprimé du plus comique effet. Surtout, il a cette façon unique de s’exprimer avec un très grand sérieux, sans le moindre sens de l’humour, qui provoque involontairement le rire. Cette attitude, de même que la ridicule désinvolture de ses crimes, dévie significativement sa monstruosité. Le grotesque, par sa valeur toute relative, dénonce le caractère dont il s’affuble. Chigurh présente à la société son reflet honteux. Une telle folie, sous-entend-il, naît du terreau même de l’humanité, golem moderne façonné d’argile, animé par le Verbe. La société? Le trait d’humour ne l’épargne pas, qui contraint Moss, couvert de sang et visiblement mal en point, à marchander une veste pour passer la frontière, tandis que Chigurh, dans des circonstances similaires, s’en voit offrir une généreusement. De façon générale, les Texans ont une drôle d’allure; on sent l’intention de produire des caricatures, figures gogoliennes de l’Amérique profonde, suant la perversion inhibée et la bêtise, face au tueur, qui, avec son bon sourire tranquille, son flegme (cruel, certes), témoigne d’une certaine forme d’ingéniosité, de cohérence dans le mal: «Si la loi que tu as suivie t’a mené à ceci [comprendre: la mort], dis-moi, à quoi sert, la loi?» Et c’est là que réside la plus délicieuse ironie, dans le fait que désormais, seul celui qui n’a pas d’âme, selon les mots de McCarthy, est en paix avec lui-même. Il lui suffit de régler sa vie dans ses détails matériels.

La réalité par le cauchemar

Le film progresse lentement, sur une route que la chaleur fait trembler, mirage, effet d’optique, pour raconter ce qui tient davantage du rêve (du cauchemar) que de la narration traditionnelle. Ces éléments, grotesque compris, donnent une vérité au contenu qu’il n’aurait pas eue s’il avait été d’emblée pensé en récit. McCarthy conçoit ses livres comme une succession de tableaux visionnaires (ce qu’atteste son dernier livre, La Route, qui fera, lui aussi, l’objet d’une adaptation cinématographique), et ce trait s’accorde naturellement à la façon de procéder des frères Coen. Leur cinéma a priori populaire transpose avec précision la langue vernaculaire de l’écrivain. Un rapide coup d’œil laisserait penser que No Country for Old Men est un western, un film d’aventures. Mais le ton n’y est pas. L’arythmie temporelle, la poésie de malaise et d’effroi éloignent le spectateur d’un premier degré trop vacillant et l’engagent sur une autre voie où la conscience n’est pas forcément requise, parce que ses codes sont dorénavant symboliques. «Et dans le rêve je savais qu’il allait plus loin et qu’il voulait allumer un feu quelque part là-bas dans tout ce noir et dans tout ce froid et je savais que n’importe quand j’y arriverais il y serait. Et alors, je me suis réveillé.»

No Country for Old Men, Joel & Ethan Coen