Vietnam- Année du Cochon

Vietnam – Année du Cochon : non pas un énième documentaire sur la guerre du Vietnam, mais le premier. Tourné, de surcroît, en plein conflit, en 1968. Insoutenable encore aujourd’hui,  on comprend que la vision de corps en feu, corps battus, corps faméliques, forêts, villages bombardés, enfants en larmes, cadavres, ruines, carnages –  on comprend la rage des Américains les yeux ouverts l’esprit fermé, les cinémas saccagés parce qu’ils montrent l’horreur de la guerre plutôt que l’horreur de l’ennemi, le communisme – le mal absolu doit rester sans visage, souffrance, innocence. Oser démentir  les discours officiels qui parlent de guerre propre comme une abstraction, de stratégie, de nécessité… Pourtant nous sommes en 1968, et ces images sont diffusées. Au moins la liberté d’expression. Malgré la violence de la controverse, le documentaire est nominé aux Oscars. Acte politique bien sûr, mais fondé – peut-être futilement – sur de réelles qualités artistiques, qui  transparaissent encore aujourd’hui.  Doit-on refuser de reconnaître, par décence,  que ce Vietnam – Année du Cochon soit aussi une œuvre esthétique ? Au contraire, la forme ne trahit pas la gravité du sujet. L’habileté du montage, qui alterne prises de parole, propagande officielle, Vietnamiens, Américains, et dans le désordre rivés les uns contre les autres indissociables les pour et les contre, brillamment articulés dans le flux de l »Histoire à partir de la guerre d’Indochine jusqu’à l’année 1968, qui n’est pas encore, qui est loin d’être la fin de la guerre. Le réalisateur, Emile De Antonio, ne peut donner que ce qu’il a,  une vision forcément subjective, partielle, sans recul. Son admiration pour Ho Chi Minh, ses convictions  marxistes et  sa colère contre l’Amérique (honte?) font sans doute de ce documentaire un pamphlet plus qu’une œuvre historiquement neutre, mais c’est là sa force et sa beauté, qui témoignent d’un respect courageux pour le peuple vietnamien. Toute l’œuvre d’Emile De Antonio accroche la Guerre Froide aux endroits les plus sensibles : l’assassinat de Kennedy, Mc Carthy, Nixon, les Weather Underground… Surveillé de près, comme il se doit, pendant des années, par le FBI. Après il suffit de se replonger dans les analyses  de Chomsky, c’est toujours cette même idée que les États-Unis sont les premiers à enfreindre les règles qu’ils imposent aux autres pays. 1968-2008 : voir enfin les similitudes avec la guerre d’Irak, et constater que cette fois-ci, nul réalisateur américain n’a osé ce qu’Emile De Antonio a osé pour la guerre du Vietnam.

Vietnam – Année du Cochon, Emile De Antonio (1919-1989)

Sean Penn l’intranquille

L’excellente revue de cinéma Positif présente, dans son numéro du mois de mai, un captivant portrait de Sean Penn, président du festival de Cannes 2008. L’article date de 2006. Il s’agit d’une traduction de J. Lahr, publié à l’origine dans le New Yorker.

Le parcours de l’acteur, né en 1960, sinue entre trois voies distinctes, qui, par une curieuse alchimie entre l’art la politique et la vie, font de lui une personnalité des plus intéressantes. D’un côté l’acteur / réalisateur. De l’autre, le journaliste contestataire. En marge, la difficulté de vivre, l’alcoolisme. Inutile de chercher à hiérarchiser – est-il meilleur acteur que chroniqueur ? son instabilité notoire influe-t-elle sur son talent ? – Sean Penn est taillé d’une seule pièce, jamais dissocié. Cette qualité lui permet d’apprécier les situations complexes dans leur globalité, sans simplification, d’un point de vue purement humain. Avant la guerre, son reportage sur les enfants irakiens n’avait d’autre sens que celui-là, donner à voir la réalité d’une population, briser les clichés, les dangereux raccourcis de la propagande. Montrer simplement qu’une guerre n’anéantit pas seulement un régime, mais avant tout des vies humaines. Dans le même esprit, il part en 2006 pour l’Iran, et offre au San Francisco Chronicle un long reportage, sous un angle bien différent de celui que répercutent les médias américains. Ses prises de positions contestataires sont payées par autant de diffamation à son encontre dans la presse officielle, des enquêtes tentent de le piéger (a-t-il enfreint l’embargo en allant en Irak ?). Ainsi, sa participation au sauvetage des sinistrés de la Nouvelle Orléans en 2005, loin d’être saluée comme un geste citoyen (les célébrités, en général, se contentent de marquer leur soutien par des dons retentissants), n’a suscité que sarcasmes et railleries, assorties d’une petite campagne de désinformation destinée à le ridiculiser. Sa version des faits est d’autant plus triste qu’elle ne le concerne pas : c’est le constat d’une ville abandonnée, d’un manque d’effectifs et se soins flagrants, révoltants dans un pays capable par ailleurs de consacrer 3000 milliards de dollars (d’après J. Stieglitz) à une guerre injustifiée.

Son engagement, Sean Penn l’a dans le sang. Ce n’est pas une pause venant d’un acteur désireux de se racheter une conscience aux yeux du public, ou soucieux de son image de marque. Son père Leo, lui-même acteur, a souffert du maccarthysme dans les années 50. Combattant distingué pendant la deuxième guerre mondiale, son refus de coopérer à la liste noire signe l’arrêt de sa carrière. Dès l’enfance, Sean Penn est plongé dans un milieu viscéralement politisé. Il sait que ce qui se décide au plus haut affecte intimement chaque citoyen.

Outre d’une forte conscience sociale, ses parents le marquent également d’un héritage plus sombre, l’alcoolisme. Ce sont certes de fortes personnalités, exigeantes vis-à-vis de Sean et de ses deux frères, qui reçoivent une solide éducation en journée. Mais la nuit, quand les enfants sont couchés chacun vide une bouteille et  sombre sur place. Cet alcoolisme, évoqué sereinement, partagé, presque normalisé, est cependant à mettre en rapport avec celui de l’acteur, insomniaque notoire et profondément torturé dans ses relations de couple. En 2006, son frère Chris a mis fin à ses jours.

Enfin, il y a l’acteur et le réalisateur. Que la force animale de son jeu ne laisse surtout pas croire que son talent n’est qu’instinctif. Au contraire. A 17 ans, ayant pris conscience de sa vocation, il suit assidûment la Méthode. De Niro lui tient lieu de modèle, non conventionnel, opaque, d’une présence physique qui précède la parole. La voix de Sean Penn n’est pas extraordinaire : tout passe par le corps, le visage, l’intonation. Cette maîtrise remarquable est le résultat d’un apprentissage long et obstiné, des années durant, pour développer ce qui semble aujourd’hui si naturel. Parce que le naturel, c’est précisément cette capacité d’intérioriser un rôle au point d’en effacer totalement le jeu. Héritier flamboyant de l’Actor’s Studio, il n’analyse pas, il incarne, littéralement. La réalisation telle qu’il la pratique, repose sur ce même principe : la construction d’une personnalité. Du magnifique Indian Runner au moins réussi Into the Wild, le film respire au seul souffle d’un homme, un insoumis. Hyperbole d’un quotidien éclaté par une énergie trop brûlante pour la société.

Je suis le Coureur indien. Je suis un message qui dit « Je parie que tu ne peux pas me trouver. »

Viggo Mortensen dans The Indian Runner, 1990

A suivre : filmographie sélective de Sean Penn