Le Chevalier Noir

A la longue, je devrais être lassée. Ces héros colossaux venus sauver le monde, il y en a tant. Ou bien, je pourrais m’en choisir un seul, et annoncer ma préférence, sans autre justification que ma propre subjectivité, pour lui attribuer ensuite mille qualités que les autres n’ont pas, des nuances que j’aime y lire, des détails et des gestes qui ne bouleverseraient que moi.

Cette ville ressemblante et cruelle où l’on détruit les gens aussi facilement que les immeubles, où l’on rit sans joie et l’on craint d’être soi-même, cette ville presque vidée d’amour et de valeurs, qui prête ses flancs râpeux aux théories extrêmes, et ses nuits à des combats toujours recommencés, hantée par un Chevalier Noir et son double grimaçant –

– ne finit pas de révéler l’état de conscience d’une nation (mais sommes-nous si différents ?) indécise, rongée par la guerre, la faute, la vengeance et la peur. Plus de discours que d’action dans ce film-ci, l’univers des comics est presque oublié et les scènes les plus spectaculaires renvoient à des microdrames réécrits jusqu’à l’absurde. Du héros ne subsiste qu’un rôle tragique, aux sources lointaines de la mythologie, incarnation funeste d’un questionnement, d’un destin impossible à renier, tout autant qu’à vivre. Vecteur d’incertitude et de chaos, rien de moins que dommageable.

A revoir, Batman begins, de Christopher Nolan (tous ces films méritent une attention particulière, en premier lieu l’impressionnant Memento) , avec Christian Bale et Heath Ledger.

Antihéros ou Sisyphe moderne ?

Un flic alcoolique, un agent fédéral borderline et un chef mafieux obèse et dépressif : les voilà, nos héros modernes. En marge de leur famille et de leur milieu professionnel, ils se définissent par l’absurde. Leur travail, en théorie, donne sens à leur vie. En pratique, c’est toujours cette pierre immense que Sisyphe, héros maudit, est condamné à pousser devant lui. Combattre le trafic de drogue, une menace terroriste, conserver sa place, sa vie, au sein de la pègre : vaine répétition des mêmes gestes, des mêmes paroles. Rien ne change, mais le combat reste passionné, la flamme brûle encore, et toutes ces failles ouvertes que ces héros affichent, actions inacceptables qui font réagir un public plus enclin aux préjugés moraux qu’à l’analyse existentielle, manifestent par le cri une révolte toujours actuelle.

Photogramme : The Wire, Soprano, 24