Son reflet meurtri au petit matin 

 

 « L’internet expose précisément une étendue intime de l’esprit. C’est pourquoi il est de nature à susciter le songe que l’esprit est habitable, qu’on pourrait le parcourir, s’abriter en lui et y faire son salut. »

Maël Renouard, Fragments d’une mémoire infinie

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Internet, nous dit-on, a tout changé. Le monde, la vie, la mort, l’amour bien entendu, mais aussi les formes de la recherche, du savoir, et, plus profondément encore, celles de nos représentations. Le catalogue de ces changements offre une rampe solide pour l’analyse sociologique. Mais, pour qu’elle nous touche, la réflexion demande parfois, en pleine ascension, à opérer un mouvement de retour vers l’intime. Une voix, un point de vue sensible, voilà peut-être ce qui manquait à l’abondante littérature que motivent les nouvelles technologies. C’est donc un essai en mode mineur, sans chiffres et sans enquête si ce n’est celle qui se pratique en chambre et que chacun peut pratiquer sur soi-même, l’introspection. À tel point que l’on pourrait, non sans agacement, rebaptiser l’essai de Maël Renouard Portrait de l’intellectuel en internaute. Certes, mais il faudrait alors rendre des comptes au Roland Barthes des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux, ouvrages dont celui-ci reprend quelque peu l’esprit. Ou à Marcel Proust, référence majeure dès que la notion de mémoire affective rentre en jeu. Barthes, Proust, mais aussi Valéry, Platon, Nietzsche et bien d’autres encore : loin de servir d’argument d’autorité, ce que nous disent de telles figures, c’est qu’une réflexion honnête, c’est-à-dire éprouvée, vécue, mûrie, commence souvent par soi-même, la subjectivité d’un artiste n’étant jamais qu’un refuge ou un tremplin pour la nôtre.

Malgré la presse en ligne, les blogs, les sites personnels et, dans une certaine mesure facebook, la forme du livre semble encore à ce jour la plus adéquate pour penser sur internet. Le travail demande une prise de distance, une certaine dose de détachement. Pays mouvant, constamment modifié, internet est ce vertige que tout le monde habite, un espace infini de flottement. Le voyageur conscient de son état ne s’attarde pas à scruter le paysage de sa dérive, sinon que verrait-il ? À la fois tout et rien. Rien, une abstraction, un territoire insaisissable, sans contours, sans point fixe. Tout, c’est ce que nous y avons déposé et ce qui nous aspire, avec notre consentement, à l’intérieur d’un dispositif conçu pour nous renvoyer, avec autant d’empressement que de profit, ce que nous y avons laissé, nos visages, nos voix emmêlées, nos effusions, nos aigreurs, nos désirs, nos gestes, esquissés ou accomplis. C’est ici une source nouvelle de mélancolie que ce déracinement, la nostalgie ne tenant qu’à ce léger écart qui subsiste encore entre le réel et le virtuel. Écart qu’il nous revient de sonder, d’investir physiquement, sensuellement, avant qu’il ne se résorbe et ne se laisse plus percevoir.

Cette opération de creusement peut prendre l’apparence facétieuse de l’anecdote. À ces heures, les Fragments d’une mémoire infinie puisent sans vergogne dans le vécu de l’auteur et dans les confidences de son entourage. Philosophe normalien, professeur, écrivain, traducteur et, de 2009 à 2012, plume du Premier ministre François Fillon (le fait vaut la peine d’être mentionné à la veille des présidentielles), Maël Renouard dispose d’une matière foisonnante qui, bien que prélevée de sa propre expérience dans un milieu privilégié, met à jour l’universalité (parfois synonyme de bêtise, il faut bien le dire) des comportements liés à internet. Ainsi, sous l’étiquette « Psychopathologie de la vie numérique » nous reviennent des histoires entendues mille fois, de cœur, de retrouvailles, de fierté blessée, de tweets, de likes assortis de ces comportements stéréotypés, autant de preuves, indique l’auteur, de «  la  bêtise des gens intelligents ». Sur le même ton de légèreté, on tombera aussi sur des portraits à la manière de La Bruyère, surgissement de figures banales affublées de pseudonymes pittoresques : Chrysostome, Théagène, Euphorion, Ménippe, Orante, etc.

Il est vrai que chez certains, la sensibilité se confond avec la culture. Maël Renouard est de ceux-là. Classique dans le style et dans le choix de ses références, son érudition nous fait considérer internet selon une perspective épanouissante. Internet n’est pas cette invention orpheline qu’on nous vend sous la formule tapageuse de « révolution numérique ». Cet enracinement structurel de la toile, qu’il soit méconnu ou postulé, fait l’objet de développements brillants, par exemple chez l’historien des religions Milad Doueihi. Celui-ci illustre bien le fait que le discours sur les nouvelles technologies n’a pas à faire l’impasse sur ce qui le précède et qu’il y a des comparaisons à tenter, des ponts à tendre vers le passé, des mises en relation plus ou moins audacieuses entre des événements et des faits puisés dans l’histoire politique, économique et religieuse et dans les lettres. Même reconstruite a posteriori, une telle hypothèse de pensée enrichit considérablement le regard que l’on pose sur le numérique, lui confère une accessibilité, mais aussi une noblesse, une gravité, une beauté que bien d’autres approches, des plus technophiles aux plus férocement critiques, manquent de lui accorder. Maël Renouard quant à lui prend le parti de conduire cette démarche sur le seul argument de la poésie :

« […] cette étendue numérique [est] si omniprésente et si familière que nous n’en percevons pas l’étrangeté, laquelle est pourtant assez grande pour qu’il ne soit pas absurde de recourir pour faire sur elle un peu de lumière à des métaphysiques anciennes – comme si notre condition nouvelle nous incitait à une immense rétrospection où les spéculations scolastiques les plus ardues ou les plus oubliées regagnent la fraîcheur d’une esquisse et subitement résonnent davantage avec notre époque qu’avec les âges obscurs qui les avaient engendrées. »

Au cœur de Mémoire de fille (2016), Annie Ernaux fait mention de la recherche Google qui lui permettra d’obtenir des nouvelles fraîches de l’amant dont elle consigne le souvenir. Avec une charge affective aussi forte, de nombreux films intègrent aujourd’hui à l’image textos, chats et conversations menées sur skype. Passé le seuil de la représentation, le moindre élément du quotidien devient un objet esthétique. Il est temps qu’internet soit regardé pour lui-même et connaisse, lui aussi, l’assomption du poème. Maël Renouard se livre à quelques essais ludiques. « Internet = Mon gosier de métal parle toutes les langues + J’ai plus de souvenirs que s’y j’avais mille ans ». Ou encore, sur six pages, un collage de citations prélevées dans les commentaires sur YouTube. L’effet d’accumulation est triste et beau comme une zone industrielle vue d’avion. La beauté étant moins l’horizon du poème que la capture brute du réel, dans sa nudité crue et terrifiante. De tels exercices fondés sur le rappel du passé, la prise de distance avec le présent et ses modes, ses manies, ses émotions, ouvrent une voie de mélancolie dans les Fragments, voie qui est celle de l’expérience intérieure : « Il y a dans l’internet une fontaine de jouvence où l’on plonge d’abord son visage en s’enivrant, puis où l’on voit son reflet meurtri par le temps, au petit matin. »

 

 

 

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Absalon! Absalon! Le verbe dans la chair

« Ou peut-être n’est-ce pas non plus manque de courage : pas de la lâcheté, qui refuse d’affronter cette maladie située quelque part à l’origine première de cette trame de faits d’où l’âme prisonnière, distillant ses miasmes, monte sans cesse tumultueusement vers le ciel et le soleil, remorque ses veines et ses artères ténues et prisonnières et emprisonne à son tour cette étincelle, ce rêve qui, tandis que l’instant sphérique et parfait de la libération reflète et reproduit (reproduit? crée, réduit à un fragile globe évanescent et irisé) tout l’espace et le temps et la masse de la terre, se défait du magma méphitique anonyme et grouillant qui durant toutes les années du temps ne s’est appris aucun des bienfaits de la mort, mais seulement à recréer, à recommencer ; et qui meurt, évanoui, disparu : plus rien – mais qui est cette véritable sagesse capable de comprendre qu’il existe un aurait-pu-être plus vrai que la vérité, d’où le rêveur s’éveille non en disant « Ai-je simplement rêvé? » mais plutôt, accusant toute la puissance du ciel en personne, demande : « Pourquoi me suis-je éveillé, puisque éveillé jamais plus je ne me rendormirai? » »

William Faulkner, Absalon! Absalon!

Dès les premières lignes – dès la première phrase, qui occupe déjà une page entière, on sent qu’il va falloir se laisser aller, renoncer d’une certaine manière, à une lecture attentive, raisonnable, délassante, pour s’abandonner aux exigences de cette écriture, à ses excès, ses caprices et à ses figures inhabituelles qui, plus d’une fois, vont nous inciter à revenir sur une phrase, pour  en vérifier l’exactitude grammaticale, en vain, et finir par nous y perdre une seconde, une troisième fois, sans que rien ne s’éclaire, ne se précise, parce qu’elle réclame une compréhension qui se moque de la grammaire réductrice, sans doute mensongère, bien au-delà du langage tel qu’il se pratique couramment. Pourtant, il suffit de lâcher prise, de s’amalgamer ce rythme organique sans paragraphe, sans ponctuation parfois, mais finalement beaucoup plus naturel que celui d’un texte classique, pour rentrer dans ce livre comme dans la chair d’un esprit vivant. Absalon! Absalon! défait d’emblée la ténuité de son intrigue dans un cri qui devance des enjeux, des ambitions  bibliques, peut-être, en apparence, mais c’est un leurre :  la référence renvoie à une mythologie profondément immodeste, dimension véritable du livre, ou celle qu’il prétend atteindre, justement, celle de la vérité.

Au cœur même d’une Amérique déchirée, Faulkner  inscrit l’histoire d’Absalon, fils du roi David, assassin de son frère coupable d’inceste, crimes repris par la descendance du planteur Thomas Sutpen, homme parvenu, surgi de nulle part avec son argent et sa volonté démesurée, qui, parce qu’il croit tenir la réalité entre ses mains, décomposée en éléments simples, quantifiables, imagine qu’il maîtrise aussi l’avenir en éléments également simples, quantifiables, prévisibles. Ses enfants, ses femmes, ses esclaves. Le Sud avant et après la guerre de Sécession. L’horreur du sang noir, la goutte de sang générationnelle qui, une fois découverte, devient rédhibitoire, infamante, plus atroce que le sang versé pour tenter de l’effacer.

Autour d’une scène originelle de honte et de rejet, Faulkner compose une polyphonie de cruauté ; les voix du passé se mêlent à celles du présent, mortes sans doute aussi, très vite on ne sait plus qui parle, qui dit vrai, qui invente cette vérité désirée toujours inaccessible. De ce fil ténu, familial et national, naît une œuvre presque dépourvue d’événements – ou plutôt qui étouffe l’événement dans les discours qu’il suscite, parce que c’est là le seul sujet qui intéresse l’écrivain, non pas la faute et son jugement puisqu’il n’y a  pour ainsi dire que cela, la culpabilité qui embrasse et étrangle chaque génération jusqu’à l’autodestruction, mais cette vie générée par, en, autour de la mémoire qui devient chair avant de se dissoudre et de renaître encore dans le verbe. Ainsi respire l’Amérique plus vraie que dans n’importe quel récit historique et raisonné, dans ce livre monstrueux qui avale le lecteur et le garde captif bien au-delà de la dernière page.

« C’était là-dedans qu’avait grandi Quentin ; les noms mêmes étaient interchangeables et presque sans nombre. Son enfance en était pleine ; son corps même était une salle vide où résonnaient en écho les noms des vaincus ; il n’était pas un être, une entité, il était devenu une république. Il était une caserne remplie de fantômes têtus aux regards tournés en arrière, pas encore remis, même au bout de quarante-trois ans, de la fièvre qui avait guéri leur maladie, relevant de cette fièvre sans même se rendre compte que c’était contre la fièvre même qu’ils s’étaient battus et non contre la maladie, regardant en arrière au-delà de la fièvre, têtus et récalcitrants, vers la maladie qu’ils en venaient à regretter, affaiblis par la fièvre mais libérés de la maladie et incapables même de s’apercevoir que leur liberté était celle de l’impuissance. »

William Faulkner, Absalon! Absalon!

Actualité du roman : bicentenaire de la naissance du plus grand président américain, Abraham Lincoln, qui mit fin à l’esclavage en 1865 et fut assassiné peu après. Figure emblématique récupérée par Obama durant sa campagne.

Dvdition en mars du documentaire de Ken Burns, The civil war qui, si l’on se base sur la qualité de The War, promet d’être un document exceptionnel. Les photos de ce billet sont extraites de ce documentaire.

Vietnam- Année du Cochon

Vietnam – Année du Cochon : non pas un énième documentaire sur la guerre du Vietnam, mais le premier. Tourné, de surcroît, en plein conflit, en 1968. Insoutenable encore aujourd’hui,  on comprend que la vision de corps en feu, corps battus, corps faméliques, forêts, villages bombardés, enfants en larmes, cadavres, ruines, carnages –  on comprend la rage des Américains les yeux ouverts l’esprit fermé, les cinémas saccagés parce qu’ils montrent l’horreur de la guerre plutôt que l’horreur de l’ennemi, le communisme – le mal absolu doit rester sans visage, souffrance, innocence. Oser démentir  les discours officiels qui parlent de guerre propre comme une abstraction, de stratégie, de nécessité… Pourtant nous sommes en 1968, et ces images sont diffusées. Au moins la liberté d’expression. Malgré la violence de la controverse, le documentaire est nominé aux Oscars. Acte politique bien sûr, mais fondé – peut-être futilement – sur de réelles qualités artistiques, qui  transparaissent encore aujourd’hui.  Doit-on refuser de reconnaître, par décence,  que ce Vietnam – Année du Cochon soit aussi une œuvre esthétique ? Au contraire, la forme ne trahit pas la gravité du sujet. L’habileté du montage, qui alterne prises de parole, propagande officielle, Vietnamiens, Américains, et dans le désordre rivés les uns contre les autres indissociables les pour et les contre, brillamment articulés dans le flux de l »Histoire à partir de la guerre d’Indochine jusqu’à l’année 1968, qui n’est pas encore, qui est loin d’être la fin de la guerre. Le réalisateur, Emile De Antonio, ne peut donner que ce qu’il a,  une vision forcément subjective, partielle, sans recul. Son admiration pour Ho Chi Minh, ses convictions  marxistes et  sa colère contre l’Amérique (honte?) font sans doute de ce documentaire un pamphlet plus qu’une œuvre historiquement neutre, mais c’est là sa force et sa beauté, qui témoignent d’un respect courageux pour le peuple vietnamien. Toute l’œuvre d’Emile De Antonio accroche la Guerre Froide aux endroits les plus sensibles : l’assassinat de Kennedy, Mc Carthy, Nixon, les Weather Underground… Surveillé de près, comme il se doit, pendant des années, par le FBI. Après il suffit de se replonger dans les analyses  de Chomsky, c’est toujours cette même idée que les États-Unis sont les premiers à enfreindre les règles qu’ils imposent aux autres pays. 1968-2008 : voir enfin les similitudes avec la guerre d’Irak, et constater que cette fois-ci, nul réalisateur américain n’a osé ce qu’Emile De Antonio a osé pour la guerre du Vietnam.

Vietnam – Année du Cochon, Emile De Antonio (1919-1989)