Lorsque nous vivions ensemble (2)

Confirmant que la durée se résorbe dans la répétition, ils se disputent sans fin, se séparent, se retrouvent. D’un paroxysme à son contraire, ils pourraient tenir ensemble en se désagrégeant l’un l’autre, s’épuiser jusqu’à la parodie. Si l’amour se termine toujours par des larmes / c’est certainement parce que l’amour lui-même est un réservoir de larmes – cette phrase scandée tout du long, refrain désolant, tend à devenir morose, mesquine. Ce deuxième volume de Lorsque nous vivions ensemble détermine, à rebours, le premier, lequel pose, a posteriori, les prémices d’une tragédie. La forme, qui épouse toujours très exactement le contenu, se modifie à mesure que l’évolution du couple se précise. Les cases s’élargissent et se vident, les gestes, saccadés, abrupts, réprimés ou commis à contretemps, manquent leur cible, le texte se raréfie. Dessiné de près, agrandi, simplifié jusqu’à l’épure, le visage  est bientôt détourné. Torsion du cou, cheveux défaits : disparition. Soudain, le corps malmené fait volte-face.

/ spoilers ci-dessous/

Kyôko est enceinte. C’est cela le drame, la grossesse en tant qu’interdit du concubinage, non pas naissance mais rejet, honteuse visibilité de la « faute ». On en revient au contexte, le Japon des années 70, la voie faussement dégagée d’une libération sexuelle inaboutie, laquelle stigmatise plutôt qu’elle n’émancipe. Hors du mariage, les amoureux sont voués à une déplaisante mystification sociale. Il faut mentir pour le logement, mentir pour l’emploi, mentir pour les soins – l’alternative étant : se mentir à soi-même. Tel est le cadre que dessine le premier volume, nous l’avons vu, de façon très expressive, en démultipliant les angles de vue, internes et externes, pour pister la  violence là où sans cesse elle louvoie, violence nourrie de frustrations, de désirs contradictoires, mais aussi – de reflets. Que peut faire Kyôko de cet enfant défendu ? La maternité plonge la jeune femme dans un état voisin de la folie. Voisin de la folie et non folie – la nuance est cruciale dans la mesure où le facteur social précède (induit) le trouble psychique. La violence-miroir, conjurée jusqu’ici en jeux amoureux, se concentre désormais sur Kyôko seule. Cette soi-disant folie n’est alors que l’effondrement d’un être déjà déchiré en mille morceaux. Kyôko achève de s’identifier à l’image que lui renvoie la société : concubine dépravée, coupable, indigne. La figure maternelle doit forcément se plier aux règles. Celle de Kyôko, pour cette raison, ne peut que la renier. Deux logiques s’affrontent. La mère, qui a souffert par devoir,  estime que sa fille doit également renoncer à ses propres désirs. Kyôko, encore un peu enfant, attend d’être comprise, approuvée. Dans une telle configuration, l’avortement caractérise une forme de suicide. Tuer la mère en soi. Kyôko n’a aucune force de résistance, son psychisme n’est pas aussi moderne que ses choix de vie. Sans doute se rend-elle compte assez vite qu’elle ne peut compter sur personne. Confronté à tout ce que signifie (et dénonce) son état, le personnel médical échoue dans son rôle et se fait, lui aussi, l’écho d’une morale conservatrice. Pour affronter cet état de crise, Jirô ne vaut pas mieux. Conventionnel malgré tout, il refuse la discussion, se dégage de toute responsabilité. Désormais quoi qu’elle décide, Kyôko est coupable. Et parmi les condamnations formulée à son encontre, la moindre n’est pas celle qu’elle prononce contre elle-même.

Au-delà du contexte, certes déterminant, mais pour nous révolu, Lorsque nous vivions ensemble n’en reste pas moins exemplaire d’une certaine conception de l’amour impossible. Devrait-on dire romantisme ? Qu’importent les causes, le milieu, les caractères, les circonstances : les tragédies sont là pour nous rappeler que l’amour est parfois la négation même de son essence. Il s’expose ici jusqu’à l’absurde, s’éprouve, s’arrache, se vide jusqu’au comble de la violence, mais à la fin, il demeure, entier, immense, monstrueux. Lorsque nous vivions ensemble montre cela, l’inexplicable  transcendance du sentiment. Souvent prise  dans une littéralité suffocante, cette chronique ne connaît d’autre ouverture qu’un traitement onirique, légère atténuation, faible antithèse au pessimisme sans issue. Avec grâce, les courbes d’un dessin adroit, la progression de l’intrigue en clair-obscur, les nombreuses ellipses et le laconisme des personnages créent le climat particulier d’un rêve triste. C’est dans ce ressenti détaché, suspendu, dans la vérité propre à l’irréel, dans l’abîme qu’il creuse en nous-mêmes, que l’histoire chemine, nous donnant à goûter – privilège de l’art – la jouissance de la souffrance, la beauté des larmes.

« Lorsque nous vivions ensemble », vol.2, Kazuo Kamimura

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