Lorna : filmer par omission

Le cinéma des frères Dardenne cristallise les contradictions. Étiqueté comme « social », on lui reproche son invraisemblance ; jugé austère, sa virtuosité dérange. Ni séduisant ni distrayant, il remplit les salles et remporte de nombreux prix. C’est un cinéma de mouvement, un espace insaisissable, fuyant, fissuré, dans lequel l’image surgit comme par accident.

La trame ténue du scénario est suffisamment circonstancielle pour tenir du fait divers. C’en est un, d’ailleurs, à l’origine, une histoire racontée par hasard aux deux frères, celle d’une immigrée albanaise impliquée dans un trafic de mariages blancs, lesquels permettent aux uns de s’enrichir rapidement, aux autres d’obtenir les papiers nécessaires à leur régularisation. Par une première union avec Claudie, un gentil junkie (Jérémie Rénier), Lorna  (Arta Dobroshi) obtient la nationalité belge. Pour rembourser ses débiteurs et investir dans un commerce, il lui faut encore contracter un ou deux mariages avec des étrangers également en attente de régularisation. Toutes sortes de combines sont prévues pour accélérer les procédures de divorce. Il est convenu que Claudie meure d’une overdose. Mais lui décide de décrocher, et Lorna, en dépit d’elle-même, le prend en charge, suscitant la colère des trafiquants qui envisagent alors de régler eux-mêmes le problème… Voilà : autant d’indices actuels – sans-papiers, mafia, jeunes filles de l’Est, pauvreté urbaine – d’une profonde contextualisation sociale. Ou d’autre chose. Il n’y a là rien de très surprenant : le différentiel entre l’intrigue et la substance même d’une œuvre génère un déséquilibre, une tension, qui lui donnent aussi un sens. Crime et Châtiment : un misérable étudiant tue deux vieilles usurières à la hache pour leur voler leur argent. Est-ce un roman social ? un roman policier ? Non, du moins pas essentiellement. Les faits sont contingents, les personnages  aussi. Les minutieuses caractérisations psychologiques et les topographies détaillées ne nous apprennent rien sur l’homme ni sur le monde que nous ne puissions constater de nos propres yeux ; au contraire, c’est en réduisant le récit à ses lignes de force – action, dialogues – que la vie surgit enfin, non pas figée dans une définition restrictive, mais fugace et stimulante.

Les entretiens que donnent les frères Dardenne ont ceci de particulier qu’ils n’évoquent leur travail que sous un angle technique : choix des acteurs, exercices préparatoires, observation, appropriation des gestes, des corps ; ils sont intarissables quant aux conditions de tournage, qualité de la lumière, précision de l’objectif, respect de la chronologie, etc. Ce qui, à l’écran, semble spontané, résulte d’une victoire sur les apparences. Transcender la surface exige du temps, c’est une démarche active, l’effort d’une volonté contre l’inertie et l’opacité. Bien sûr, si l’on reprend attentivement l’intrigue, on constate de nombreuses discordances, des imprécisions, des raccourcis. Nulles recherches dans les archives, nulle enquête sur le terrain, mais de toute évidence une construction imaginaire. L’essentiel n’est ni dans les objets ni dans les faits, mais dans leur articulation. Ainsi, ces techniques et cette grammaire de cinéaste, comme l’arrière plan social, s’oublient. Les rues grises assorties au ciel, les transactions indécentes, les chairs transies de froid qui respirent lourdement, les pas précipités qui claquent sur le pavé, l’étranglement vertigineux des escaliers, la tristesse – au fond tout ceci  est, en quelque sorte, transitoire, ce sont des balises destinées à orienter vers d’autres perceptions, plus intenses et surtout plus durables. Il n’est pas question de substituer à l’interprétation sociale une lecture symbolique, non, c’est un écueil qu’il faut également éviter. Au contraire : la réalité reflue avec une telle puissance qu’au terme de la représentation, elle s’ouvre à elle-même. Objectiver, c’est créer.

L’absence de vide est flagrante : les personnages saturent l’image. Quasiment dépourvue de musique, la bande-son amplifie les bruits physiologiques. Pourtant, en creux, dans ce magma humain et urbain épais de pollution, de crasse et de conflits, c’est l’engloutissement. Une crevasse, invisible mais perceptible, quelque chose comme une ombre que l’exclusion fait ressortir violemment. Lorna est prisonnière de sa propre détresse. Elle survit. Claudie provoque une crise, une exécration. Soudain son regard change, elle le voit enfin, prend conscience de sa souffrance – de sa responsabilité. Et c’est étrange comme, là encore, on se rapproche de Dostoïevski.  C’est pourquoi, au regret d’un public parfois trop avide d’agréments superficiels, les frères Dardenne s’interdisent  la fabrication de plans, les beaux paysages endormis dans leur narcissisme, s’intéressant à la nuance, aux dégradés de gris, ils s’ajustent à l’expérience humaine, pour ne pas obtenir par l’artifice ce qu’ils peuvent extraire de la nature et du corps avec une plus grande intensité. De l’inconscience à la conscience, l’histoire – le film – se déploie dans un intervalle extrêmement sensible, les lieux, les objets, les êtres, par une pure modification de la pensée, viennent peu à peu à la vie. Le terme « libération »  ne saurait mieux décrire cet avènement.

Une analyse détaillée du Silence de Lorna, c’est ici.

Le Silence de Lorna des frères Dardenne, avec Arta Dobroshi et Jérémie Rénier

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Un dimanche sous la pluie, la montée du sentiment

Trop noir, trop sombre, le cinéma des frères Dardenne suscite l’appréhension qu’un sujet difficile ne manque jamais de soulever à la seule lecture d’un résumé. Pourtant, il existe une  noirceur qui, ne cherchant ni à plaire ni à générer l’adhésion, gagne en force, en profondeur, dépassant de fait son propre pessimisme. Personnellement, le cinéma dit « social » ne m’attire pas outre mesure, et les grands drames qui empoignent le cœur me laissent le plus souvent sceptique… les scénarios « arrangés », didactiques, historiques, dénonciateurs, représentatifs – je les vois venir, avec leur message en bannière, déployé, prévisible… Ce n’est pas cela que j’attends d’un film.

Aussi bien, le cinéma des Dardenne, c’est tout autre chose. Je n’ai jamais oublié le jour où j’ai vu L’Enfant. Cette possibilité de transcender le réalisme en le poussant à bout, par l’épuisement de sa substance. La caméra collée à la peau des personnages, si près que le décor – les rues laides, la crasse, le délabrement – se plaque directement contre les corps, sur un même plan, sans profondeur de champ, à faire étouffer l’image. Très peu de paroles, pas de musique mais beaucoup de bruit; du souffle, de l’organique. L’intrigue tendue comme un nerf, sans digression, sans distraction. Style concis jusqu’à l’ellipse, épure qui précipite le sujet, le cristallise sur un point (une entame, une brèche) , toujours le même,  une obsession,  déclinée de film en film, à mille lieues de cette noirceur indûment reprochée : la montée du sentiment.  Comprendre : le moment de grâce d’un personnage soumis à l’abjection de son milieu, tenu, haletant, coincé – contre toute attente, alors même qu’on ne l’identifie plus qu’à ses actions, le reste étant impénétrable, interdit. Brusquement, sans explication, au risque de se perdre, il rompt ses chaînes.

Cette fois, il s’agit de  Lorna, jeune albanaise – prête à tout – qui se compromet  dans un trafic de mariages. Une armure en mouvement qui ne laisse rien entrevoir; une créature abrupte, indifférente, calculatrice, comme ses relations humaines qui toutes se chiffrent en euros. Entre un mari drogué dont la détresse l’écœure, et un amoureux lointain qui l’encourage dans la voie de l’illégalité, quel espoir ? Une vie éprouvante que seule l’idée fixe d’une amélioration sociale – la régularisation – rend tolérable. Pour y parvenir, un pacte avec le diable, qui, de là où elle se trouve, n’en paraît presque pas un. Sans ménagement mais sans contradiction, tout s’inverse, viscéralement : c’est un avènement, jamais  une rédemption.

Le film s’achève au crépuscule, dans une cabane au fond de la forêt. La réalité  apparaît comme infiniment moins importante que Lorna –  c’est elle, et non la réalité, qui nous mène étrangement jusqu’à la fin. Et la cruauté tant redoutée se résorbe dans une douceur inattendue…

Il me reste de ce film une impression tenace, au-delà de la tristesse, une émotion difficile à formuler. Que dire de plus ? Ne pas se  prononcer, ni en pensées, ni par écrit ; là où le film impose le silence.

Le Silence de Lorna, Jean-Pierre et Luc Dardenne – Cannes 2008: prix du meilleur scénario.

Autres films des frères Dardenne à la médiathèque.

De l’autre côté

Tout comme le titre dénonce une dichotomie plutôt qu’il ne l’annonce, De l’autre côté, malgré un leurre formel, n’est pas un film choral. Entre deux pays, la Turquie et l’Allemagne, les personnages se croisent, parfois à leur insu, et sont intimement reliés. Mais les jeux du hasard restent à l’état de potentialités tandis que se déploie sobrement une trame à peine ramifiée. Au lieu d’utiliser événements et personnages comme ressorts narratifs, elle se laisse conduire, au risque de tomber dans une molle apesanteur au moment où le suspense pourrait donner un coup d’accélérateur. Et dans un même geste, refuser tout dénouement, confronter le spectateur à son vain désir de résolution. Prix du scénario à Cannes 2007, Fatih Akin évite également les séductions émotionnelles des films d’Inarritu, et réussit une œuvre juste, de dimension humaine. L’histoire débute en Allemagne, avec un vieil émigré turc qui invite une prostituée à venir s’installer chez lui, se focalise ensuite sur le fils de cet homme, professeur à l’université, sur la fille de cette prostituée, dissidente turque, et prend en chemin une étudiante allemande vivant seule avec sa mère, incarnée par Hanna Schygulla, qui, symboliquement, apporte à son rôle la richesse de son passé cinématographique. Le film procède par couples successifs réels ou manqués, et c’est là son unique chorégraphie, ces pas de deux évolutifs, de plus en plus chargés, façon économe d’entrecroiser les destins pour, au final, en évacuer l’anecdotique (les accidents de la vie) et mettre en évidence une parenté immatérielle, que le mot humanité ne définit que vaguement. L’énergie révolutionnaire des enfants, impuissante et trop sentimentale, circule elle aussi, dans les ornières de l’intrigue, et transparaît souvent comme une vaine alternative au désenchantement muet de leurs aînés. Fatih Akin s’inscrit dans cette prometteuse génération de jeunes cinéastes européens qui, comme le Français Abdellatif Kechiche, apporte un regard essentiel sur la communauté issue de l’émigration, intégrée ou non, à mi-chemin entre deux cultures. Vecteurs d’un message politique très personnel, ils se focalisent sur les individus, pour qui le questionnement se porte moins sur l’idéologie et les racines culturelles que sur la vie en tant que telle, quotidienne, universelle.

Photo: Nurgül Yesilçay et Patrycia Ziolkowska

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