Le rêveur s’il faut le définir

« Le rêveur, s’il faut le définir en détail, n’est pas un homme, c’est une espèce de créature du genre neutre. Il gîte la plupart du temps quelque part dans un coin inaccessible, comme s’il s’y cachait même de la lumière du jour, et, une fois retiré chez lui, il est collé à son coin comme l’escargot, ou du moins il ressemble beaucoup, à cet égard, à ce curieux animal qui est à la fois animal et maison et qui s’appelle la tortue. »

« Je vous comparais tous les deux. Pourquoi n’est-il pas vous ? Pourquoi n’est-il pas comme vous ? Il ne vous vaut pas, et pourtant je l’aime plus que vous. »

Nuits blanches, Dostoïevski.

Ils sont jeunes, la vingtaine pas plus, tous deux très pauvres et très beaux – scandaleuse élégance de la simplicité. Elle, son ravissant visage nimbé de boucles blondes – ou brunes, peu importe –, le regard forcément pensif, les yeux forcément grands, très sombres ou très clairs, l’excès ramenant les contraires à la seule expression de l’intensité. Lui, la prestance aux larges épaules, on devine l’honnête homme au poids du fardeau, la mélancolie à l’ombre de la paupière, le cœur généreux, accueillant, toujours épris jamais pris. Ces deux-là on les connaît, ils nous précèdent et nous succèdent, traversent les époques, les villes, les romans, le cinéma, la vie. Leur histoire leur ressemble, elle ne surprend pas mais ne lasse pas non plus. Une rencontre au hasard, il tombe amoureux, elle en aime un autre, absent, elle finit par céder, l’autre revient et la voilà qui s’en va le rejoindre.

Ce n’est certainement pas ainsi, avec ces personnages impeccables et cette histoire éventée – celle, immuable, de l’amour impossible – que l’on saisit la teinte particulière de ces Nuits blanches, et de la façon dont elle varie, contamine et nuance des univers différents. Dès lors que les personnages constituent la toile de fond d’une intrigue devenue également secondaire, les perspectives s’inversent. La ville est projetée à l’avant-plan ; elle détermine l’agencement, la forme, la progression du récit – en un mot, elle participe de son identité. Les amoureux en dérivent comme elle découle d’eux, le sens et l’expression passent l’un dans l’autre. Elle les fait se rencontrer au gré d’un plan large et les sépare au même endroit. Le réseau de rues plus ou moins étroites s’augmente  de canaux et de ponts, les hauts bâtiments aménagent des zones de repli, au sol les pavés font claquer les semelles : c’est un paysage presque mental, un espace figuré fait de liens et de rappels que la neige et la nuit unifient et atténuent. Saint-Pétersbourg, Livourne, le XIXe ou le XXe siècle : lieux et temps fusionnent dans l’irréel.

La nouvelle de Dostoïevki est une narration à la première personne. Sous-titrée Souvenirs d’un rêveur, il s’agit, dans sa totalité brève, d’un rapport sec, mais, dans sa faconde, d’un poème formidablement expressif. Ceux qui n’ont jamais lu l’écrivain russe et qui, de ce fait, considèrent son œuvre avec effroi, persuadés que tant de pages ne peuvent désigner qu’un monstre, ceux-là n’ont pas tort, mais pour les mauvaises raisons. Monstre, oui, de confusion et de complexité, volumineux certes, mais la longueur est un concept subjectif (d’ailleurs, certains récits comme Le sous-sol ou, justement, Les nuits blanches, font à peine une centaine de pages) ; quant au style, il est d’une imparable fluidité. Tout n’est que dialogues, monologues, langage parlé, langage trivial, avec ce que cela suppose de fautes, contradictions, embrouilles, mauvaise foi, exagérations… Autant de données brutes, informes et tumultueuses qui vrombissent et se laissent difficilement dompter par la raison. Lecture facile quoique fébrile, vacarme de l’oral, énergie du verbe. Les amoureux des Nuits blanches se volent la parole l’un à l’autre, se dévorent de mots. Ils se comprennent, ils sont jumeaux en âme, et c’est l’impasse des correspondances : ne les captivent en l’autre que ce qui fait miroir. Ils s’ « entendent » séparément, sans réciprocité. Si leur relation peut sembler fusionnelle, c’est qu’eux-mêmes échouent à s’individualiser. Amalgamés mais solitaires, coupés du monde, ils sont bien des créatures de la ville, vaines émanations souffrantes et insatisfaites.

En acclimatant les Nuits blanches à un Livourne de Cinecittà, Visconti traduit avec intelligence la Russie fantasmée de Dostoïevski. Ville de théâtre, ville intellectuelle, on s’y sent bien comme dans un rêve. L’extérieur donne l’impression d’être à intérieur, c’est-à-dire à l’abri, et comme tout est pensé, rien n’est ressenti. L’idée remplace la sensation : l’idée du froid, l’idée de la tristesse, l’idée de la solitude. A cet égard, nul autre n’a mieux créé une ville de la sorte que Pessoa : son Livre de l’Intranquillité traduit Lisbonne (…la rue des Douradores) en pure intériorité. C’est une construction opérante : débarrassées de tout ce qui, réel ou réaliste, fait diversion, Saint-Pétersbourg et Livourne deviennent des serres chaudes. Les désirs croissent et s’hybrident dans un huis-clos favorable à leur éclosion, favorable à leur déclin.

Il faut noter que, par rapport à la nouvelle de Dostoïevski, Visconti opère une curieuse inversion des caractères. A Livourne, le beau Marcello Mastroianni incarne le beau Mario… Un jeune homme accidentellement solitaire : il voyage beaucoup, n’a pas le temps de lier des relations durables. Rien à voir avec le rêveur russe, sans autre nom qu’un je dénué de valeur sociale, à la fois enraciné et exilé dans la ville. Celui-ci observe le monde, le comprend, le connaît. Anormale, inhumaine sans doute, cette attention excessive l’isole. Il ne fréquente personne, n’a même jamais connu de femme. Sa maladresse et les airs qu’il se donne en public le desservent ; par contraste, Mario n’est qu’élégance et séduction. Un vrai gentleman, un personnage avenant dont l’unique défaut, pour paraphraser une célèbre réplique, est de ne pas en avoir. En vis-à-vis, Natalia ne diffère pas tant de Nastenka : le rose aux joues (qui transparaît dans le noir et blanc, telle est la puissance suggestive du cinéma), timide mais volontaire, femme-enfant naïve et passionnée. Du coup, dans sa version italienne, la tragédie cède à la romance : la solitude de Mario est délimitée, elle a une cause et une issue, n’a donc rien d’universel ni de fondamental. Infiniment plus profonde, celle du rêveur russe n’est même pas suspendue pendant les nuits blanches. Pire, elle en est augmentée. Nastenka reste rivée à son premier amour et confirme par sa déférence affectueuse, que le rêveur n’a pas sa place auprès des hommes.Tout au plus lui offre-t-elle, l’espace de quelques nuits, ce petit supplément de réalité que le rêveur, avide et bricoleur, démultiplie à la folie.

Ainsi l’amour, par le manque qu’il creuse dans la chair, n’est bien souvent que conscience accrue de la solitude.

Ce que Visconti atténue, en édulcorant à l’italienne le propos de Dostoïevski, de nos jours un réalisateur le restitue avec force. Il s’agit de James Gray et de son magnifique Two lovers. Adaptation très contemporaine et cependant fidèle en désespoir à ses origines russes, ce film-là se déroule à Brighton beach, enclave slave de Brooklyn. Un peu plus que rêveur, Leonard est un homme superflu, voûté, amer, éperdu – déplacé. En modifiant avec mesure l’intrigue et les circonstances de la rencontre, James Gray perpétue la figure tragique d’un être qui, parce qu’il ne peut pas vivre l’amour qu’il conçoit, incarne et maintient son idéal nécessaire.

Sur le toit, Two lovers

Textes complémentaires) :

–          L’homme superflu

–          Two lovers

–          Le visage-miroir de l’Idiot (adaptation d’un autre roman de Dostoïevski par Pierre Léon)

Luchino VISCONTI, « Nuits blanches », avec Maria Schell et Marcello Mastroianni, Italie, 1957 (durée : 97’)

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L’homme superflu

Ployer, éprouver le poids des choses –  lignes et limites,  voir la rue  dépeuplée décolorée, l’océan gris  – contre la folie, revenir vivre dans sa famille, ne supporter ni amour ni  bienveillance – confondre désir et réalité, se croire sauvé lorsqu’on est à peine utile davantage utilisé – dédaigner ce qui se donne vouloir l’insaisissable – choisir ou non entre la mort et la vie – se résigner peut-être.

Dernier venu dans une succession de héros tragiques, Leonard  (prénom qui, en anglais, a une sonorité très douce) est un homme généreux mais suicidaire, inadapté, déroutant, défait. Contre un foyer chaleureux, oppressant de vie, de projets, de bonheur – qualités qui imposent un idéal précis, concret, une  exigence critique – il se rétracte; ange déchu, abîmé de nostalgie. Par l’intermédiaire de Joaquin Phoenix, déjà présent dans ses deux films précédents, James Gray dépeint un être qui voudrait se détacher de sa famille, confortable noyau originel mais écrasante puissance spirituelle et  affective. Une rupture partielle fige son angoisse, le maintient dans un état léthargique propice aux illusions et rêves éveillés.

L’intrigue de Two Lovers, classique triangle amoureux, se distingue par sa forte subjectivité, laissant croire que le réalisateur raconte toujours la même histoire, la sienne. Joaquin Phoenix devient un alter ego en conscience, projection malheureuse d’un esprit tourmenté.  Outre la récurrence de la famille juive déployée comme une micro-société, le lieu du drame est également invariable :  Brighton Beach, enclos fermé de quelques rues qui s’ouvre et s’achève sur l’océan. Dans ce cadre saturé d’idées morbides s’inscrivent en boucle le délitement de l’individu et le retour morose du fils prodigue. Des influences littéraires (Dostoïevski, Shakespeare) intelligemment détournées, et réactualisées, étoffent le déroulement de l’histoire, aussi sobre que les tonalités brunes et grises qui dominent l’image. James Gray pratique une virtuosité discrète, de coulisses, fondée sur une parfaite géométrie du cadrage et de la construction du plan. Cette façon de capter le réel, avec mesure et sincérité apparente, accentue son lyrisme. Le monde prend forme au travers d’un regard tantôt éteint, tantôt exalté, mais toujours extérieur, fasciné. Celui qui regarde ainsi ne participe pas, il reste en dehors. La maladresse trahit une inconsciente marginalité : Leonard perçoit le monde tel qu’il le désire ou le craint, non pas tel qu’il est – neutre. Dévoré par l’insatisfaction, l’amour brille à ses yeux comme  seule issue possible à son incapacité de vivre. S’il s’incarne ici en une jeune femme radieuse et superficielle, lumières et ténèbres en un seul corps, celle-ci devient l’écran idéal de ses propres projections, miroir d’une autre existence, d’un avenir enfin possible. Ceux qui l’aiment, ceux qui veillent sur lui – sa mère (magnifique Isabella Rossellini), sa fiancée « officielle » , sa famille  – il les considère comme une menace qui, du fait de leur disponibilité, accusent sa propre indigence,  son désarroi initial.  Il est, tout simplement, un homme superflu, que le réel ennuie.

Two lovers de James Gray, avec Joachin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Isabella Rossellini…

Mon analyse du film pour le site de la Médiathèque

Lien 1: A propos de Little Odessa

Lien 2: Filmographie de James Gray

Tout est resté immobile

« On dit que le deuil, par son travail progressif, efface lentement la douleur ; je ne pouvais, je ne puis le croire ; car, pour moi, le Temps élimine l’émotion de la perte, c’est tout. Pour le reste, tout est resté immobile. Car ce que j’ai perdu, ce n’est pas une Figure, mais un être ; et pas un être, mais une qualité (une âme) : non pas l’indispensable, mais l’irremplaçable. » Roland Barthes, La Chambre Claire

Voir absolument Little Odessa, (James Gray, avec Edward Furlong et Tim Roth, 1994) film parfait, tourné en quelques semaines avec très peu de moyens, par un jeune homme de vingt-quatre ans. Une épure.

Magnifique bande-son, des chants orthodoxes.

Autres films de James Gray