Jean-Baptiste Jeangène Vilmer sur France Culture

La présence de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer ce lundi sur France Culture, dans l’émission Continent Sciences, présente l’opportunité, pour ceux qui ne sont pas familiers du sujet – ou s’en méfient – de prendre connaissance des bases philosophiques de l’éthique animale. Pendant quarante minutes, le philosophe français résume la première partie de son  livre Ethique Animale, qui retrace la genèse de cette discipline dans l’histoire de la philosophie. Il rappelle à cette occasion que, depuis l’Antiquité (notamment via les Épicuriens), ce questionnement relatif au statut moral des animaux donne lieu à une multiplicité de points de vue, qui sont les angles d’analyse d’une discipline ouverte et plurielle. Il s’agit donc d’une démarche rationnelle et critique, aspects trop souvent ignorée par ceux qui tentent de semer le discrédit en faisant l’amalgame avec une forme de fondamentalisme. Comme tout autre domaine de la philosophie morale, l’éthique animale tend à formuler un questionnement et à produire des éléments de réflexion. Il importe que les idées circulent et se rencontrent. La seule unité de l’éthique animale, si tant est qu’elle existe, est de s’opposer à une norme qui banalise l’exploitation des animaux (êtres sensibles) en les assimilant à des objets, à des « biens de consommation courante».

Avec la même clarté que celle dont il fait preuve dans son livre, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (qui est également professeur de philosophie dans une école de vétérinaires au Canada) expose les grandes lignes de ce questionnement qui, depuis deux siècles, se développe surtout dans les pays anglo-saxons (sous l’impulsion de l’utilitarisme de Bentham, Mill et actuellement Peter Singer). Que vous soyez ou non végétariens – le fait de consommer de la viande n’est pas incompatible avec une réflexion morale – je vous conseille vivement cette émission, laquelle met accessoirement en évidence à quelles manipulations et confusions peut recourir, pour se protéger, une pensée dominante. Il va de soi que les préoccupations de cet ordre s’intègrent dans une éthique plus générale, qui prend évidemment en compte toute la société. L’éthique animale présuppose une éthique du vivant, et n’exclut en rien (préjugé courant) le souci des hommes.

Enfin, c’est l’occasion de vous présenter le tout nouveau blog d’une jeune philosophe française, Pour une éthique animale, qui se propose, à cet égard, d’approfondir et de clarifier sa propre démarche morale.

Continent Sciences : La question de l’éthique animale

(émission diffusée le lundi 13 juillet 09)

Autres billets sur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.

Ethique animale (suite)

Dans le prolongement de mon précédent billet au sujet de l’éthique animale, je me permets de reproduire quelques extraits d’une interview de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer réalisée par Le Monde.

Comment expliquez-vous le retard de la réflexion française – que vous dénoncez – en comparaison des pays anglosaxons dans le domaine de l’éthique animale ?

Il y a d’abord l’influence de l’humanisme qui structure notre société depuis Descartes, et qui introduit une stricte hiérarchie : l’homme est placé au centre et le reste autour. Il conduit à se persuader que si jamais nous donnions trop de considération morale aux animaux, en leur accordant des droits ou en augmentant nos devoirs vis-à-vis d’eux, nous nous abaisserions, nous tomberions de notre piédestal selon un principe de vases communicants. En fait, nous répondons aux injonctions chrétiennes, comme se rendre maître et possesseur de la nature, instrumentaliser les animaux à notre service. Nous avons longtemps pensé avoir la permission divine pour cela.

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Quand vous interrogez sur le rapport à l’animal quelqu’un comme Luc Ferry ou même Elisabeth de Fontenay, vous obtenez de grands discours sur Aristote, Descartes, Hegel, l’existentialisme, la Bible… C’est une tendance française de répondre à une question d’éthique qui s’inscrit dans la vie quotidienne par un catalogue d’auteurs. Les intellectuels français sont toujours dans l’éloge de l’abstraction et le mépris du concret. Or l’éthique animale ne relève pas d’une métaphysique de haut vol, mais interroge concrètement sur la façon dont nous traitons les animaux : est-ce juste ou pas ? Et que devrions-nous changer ?

(…)

Dans leurs cours de philosophie, les Anglo-Saxons sont plus pragmatiques, ce qui leur permet de toucher les gens. Le livre de Peter Singer, La Libération animale, traduit de l’anglais en 1993 et publié par Grasset, a été tiré à 500 000 exemplaires. Il peut être lu par tout le monde.Actuellement professeur de bioéthique à Princeton, ainsi qu’à Melbourne, Peter Singer est un des fondateurs de la réflexion moderne sur la condition animale. Ce philosophe d’origine australienne a fait ses études à Oxford, où il a écrit Animal Liberation en 1975. Je lui ai demandé de préfacer mon livre, car je partage l’essentiel de ses convictions. C’est un utilitariste.

Quels sont les principes de cet utilitarisme ?

Ce courant, en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, affirme qu’un comportement est moralement acceptable si, et seulement s’il aboutit à de bonnes conséquences, a des effets utiles. Selon ce principe, certains philosophes britanniques comme Jeremy Bentham sont parvenus à se dégager du préjugé qui veut que le cas de l’homme soit incommensurablement incomparable, et se sont ainsi demandé en quoi le fait que l’animal soit moins intelligent rend acceptable de le faire souffrir.

Peter Singer est dans cette veine. Pour lui, il faut appliquer une égalité de considération d’intérêt aux hommes comme aux animaux. Or, quel est notre intérêt commun ? Ne pas souffrir. Singer pense que la vie de l’homme vaut plus que celle de l’animal dans la mesure où le premier est capable de faire des projets. Donc, si vous tuez un homme, vous supprimez en même temps les desseins qu’il ne pourra jamais réaliser. Les singes,même s’ils sont très intelligents, ne mènent pas de programmes politiques. Certains militants considèrent à l’inverse que l’homme vaut moins que l’animal car sa capacité de nuire est supérieure.

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Le grand public n’entre pas dans les porcheries, ni dans les poulaillers industriels. Est-ce qu’il continuerait de consommer de la même façon, s’il savait ce qui s’y passe ? En ne donnant pas accès au monde animal dans son cadre – derrière les portes closes des laboratoires, des élevages industriels –, on l’exclut de la sympathie humaine. Nous devrions pouvoir nous déterminer en connaissance de cause. Nous votons aussi avec notre porte-monnaie. Nous faisons preuve de schizophrénie, nous sommes capables intellectuellement de reconnaître beaucoup de choses et de faire preuve de compassion, mais pas de traduire nos conclusions en actes.

(…)

D’une façon générale, quel est le panorama des mouvements de défense de la faune ?

Il existe de plus en plus d’organisations, mais elles sont très divisées. Entre les deux courants militants principaux – les  » welfaristes « , autrement dit les réformistes qui désirent améliorer le bien-être animal, et les abolitionnistes qui veulent en supprimer toute exploitation –, c’est un peu la guerre.

Les seconds voient dans les premiers les responsables de la perpétuation de la situation, puisqu’ils permettent une exploitation adoucie, donc tolérable. Les abolitionnistes mettent en avant le parallèle entre la situation actuelle et la traite des Noirs.

Cette analogie avec l’esclavage vous paraît-elle judicieuse ?

Elle correspond à un fait historique, ce qui ne rend pas l’argument pertinent pour autant. Au temps de la traite des esclaves, les exploitants argumentaient selon la même rhétorique que les industriels de l’élevage aujourd’hui : « C’est mieux pour eux, car dans la nature, dans la jungle africaine, leur situation serait pire. »

Les mêmes outils sont utilisés : esclaves et bétail parqués avec la même rationalité, les mêmes chaînes, le même procédé de marquage. Mais que faire de cet indéniable parallèle historique ? Au plan philosophique, il faut passer du fait à la valeur, de ce qui est à ce qui doit être. Ceux qui pensent obtenir la fin de l’exploitation animale parce que l’esclavage a été aboli se trompent.

Les Noirs étaient traités de la sorte précisément parce que les Blancs les considéraient comme des animaux. Or nous ne parviendrons jamais à établir que les animaux n’en sont pas… Il vaut mieux montrer la continuité entre les vivants et les responsabilités qu’elle implique.

(…)

Dans un monde idéal, quelles pourraient être nos relations ?

Pour moi, à défaut de grandes victoires radicales, il serait important de s’unir pour obtenir quatre ou cinq mesures importantes comme la fin de la corrida, de l’enfermement de bêtes sauvages dans les cirques et les zoos, de la maltraitance des animaux de compagnie… On devrait aussi inculquer le respect aux enfants, éviter les représentations de boeufs et de cochons souriants, réjouis d’être transformés en cornedbeef et en saucisses ! Voilà vers quoi devrait tendre un monde idéal.

L’article reste lisible sur le site du Monde pendant un temps limité…

La France est la lanterne rouge du bien-être animal, Le Monde, 05-09-08

Ethique animale

S’il arrive encore que l’on me demande pourquoi je suis végétarienne, ma réponse se réduit à un mot seul : éthique. En réalité, ce laconisme dissimule une explication bien plus longue, que j’évite en général de donner, tant le terme « végétarien » dérange. J’attends ensuite le trait d’humour – toujours le même – les plantes elles aussi souffrent quand on les arrache ; et l’argumentaire suivant : tradition alimentaire ; cruauté de la nature et des animaux eux-mêmes ; équilibre nutritionnel ; nécessité économique. Somme toute, le souci du bien-être animal contreviendrait à l’humanisme. Vraiment ? Quelle validité ces arguments ont-ils ? Ne seraient-ils pas, à la réflexion, des alibis ? Etrange que je doive justifier mon choix, et non l’inverse.

Aussi bien, le végétarisme est trop souvent assimilé à un certain sentimentalisme, qui le discrédite aussitôt. Une actrice déchue prenant la défense de mignonnes créatures ; une autre qui affuble son petit chien de tenues coûteuses ; un tabou sur la consommation de viande de chien, chat, ou cheval. La gêne face aux expérimentations pratiquées sur les grands singes, les chimpanzés. Des images perturbantes, volées, parfois, à la télévision ou sur internet, de maltraitances en abattoir, d’animaux élevés dans l’obscurité, la fiente et le sang (un déni de réalité laissant croire que, en règle générale, l’élevage et l’abattage s’effectuent « proprement »). Il y a aussi le dégoût qu’inspirent certaines pratiques religieuses, cruelles aux yeux de ceux qui semblent ignorer ce qu’autorise leur propre aveuglement. Des catégories, des préférences, des règles, du sentiment. Tout se mélange et renvoie à un mode de penser commun : le spécisme (discrimination selon l’espèce qui consiste à assigner différentes valeurs ou droits à des êtres sur la seule base de leur appartenance à une espèce).

Un seul critère fonde l’éthique animale : la souffrance.

Le philosophe et spécialiste en droit Jean-Baptiste Jeangrène Vilmer propose, avec Ethique Animale, d’établir les contours d’une question bien plus tortueuse que ne laisse supposer son actualisation quotidienne.

Le livre se divise en deux parties. La première replace l’étude de la responsabilité morale des hommes à l’égard des animaux dans une perspective historique. Depuis l’Antiquité, cette question, tantôt en marge d’une pensée, tantôt en son cœur, s’enrichit de débats, de points de vue contrastés, qui reflètent évidemment les problématiques morales, sociales, religieuses et politiques du contexte dans lequel elle s’inscrit. Comment l’homme se définit-il ? Sa supériorité intellectuelle lui octroie-t-elle les pleins pouvoirs sur les autres espèces ou, au contraire, le charge-t-elle d’une lourde responsabilité à l’égard des plus faibles ? La seconde partie du livre, sobrement intitulée Problèmes, dresse un panorama de la situation des animaux dans des domaines concrets : élevage, domestication, divertissement, expérimentation, travail, chasse, armement…

L’Ethique Animale n’est pas un livre militant. Son but est d’établir un panorama clair, neutre, d’une question éthique essentielle. N’éludant ni le terrorisme animalier (ALF / Animal Liberation Front) ni les questions limites (l’expérimentation médicale), l’ouvrage tend simplement à décrire un domaine commodément ignoré, dissimulé sous des discours-alibis et des stratégies d’exclusion, pour l’évacuer de la conscience collective. Bien sûr, je sais que le simple fait de mettre certaines réalités à jour peut se révéler extrêmement perturbant, déstabilisant. Vient un moment où l’on doit se confronter à la disproportion entre le tort causé (souffrance, mort) par rapport au bien visé (plaisir culinaire).

En ce qui me concerne, ce livre m’a littéralement ouvert les yeux. Auparavant, j’étais ce que je pourrais qualifier de « végétarienne intuitive ». Le traitement systématique du sujet m’a confrontée à mes propres préjugés et indulgences, m’offrant par ailleurs une grille d’analyse bien utile. L’Ethique Animale ne s’adresse pas en particulier aux végétariens, aux convaincus, mais à toute personne soucieuse d’éthique en général. Certes, certains jugeront qu’avant de se préoccuper des animaux, il faudrait d’abord s’intéresser aux nombreux domaines où les droits de l’homme ne sont pas respectés. Certes. Mais pourquoi les uns et les autres devraient-ils s’exclure ? Y a-t-il concurrence en matière de souffrance ? Il faut reconnaître que souvent, la désolation humaine conditionne celle des animaux. D’où cette conclusion :

« Autrement dit, plutôt que de vouloir libérer les bêtes, mieux vaut se demander ce qui conduit les hommes à agir de cette manière, et mieux vaut les libérer, eux, de la recherche perpétuelle du profit et de l’esclavage du productivisme à outrance. La libération des animaux a pour condition de possibilité celle de leurs geôliers humains.« 

Sans doute cette réflexion relève-t-elle encore de l’utopie. Il n’en est pas moins essentiel d’aborder l’éthique animale dans une perspective interdisciplinaire, où la philosophie complète les connaissances économiques, culturelles, politiques et sociologiques.

Quelques liens :

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Ethique Animale, Puf 2008

Les Cahiers antispécistes

(peinture en haut de la page ; Kandinsky, Le Cavalier bleu)