Ville intrinsèque de l’être

A propos de « L’Innocent », Ian McEwan (1990)

Berlin, 1955

Suivant les lignes accidentées du Berlin d’après-guerre, L’Innocent s’organise sur de multiples niveaux décalquant la géographie d’une ville en ruines, doublement occupée. Cette structure détermine une histoire plus déviante que celle d’un roman d’espionnage, laquelle se révèle ici parfaitement déceptive, rappelant un peu Les Espions. Mais à l’inverse du film de Saada, la fausse route n’est pas une fin en soi, c’est davantage une redirection de l’intrigue. Si la caractérisation des personnages semble tout d’abord convenue (jeune premier, femme fatale, membres des services secrets, Américains, Anglais, Allemands – tous potentiellement traîtres et rivaux), elle est  purement fonctionnelle et surtout, inopérante. Chacun sait ce qu’il devrait être mais demeure en deçà de son rôle. Le chaos ambiant contamine l’individu et exacerbe les solipsismes. Il se pense dans une solitude qui valide tous ses délires. Dans une société malade le vainqueur se confond au vaincu, l’intime au public, le privé au politique. Citant Kafka en exergue, et, plus précisément, un passage du Terrier,

« Le travail que nécessitait la plate-forme s’aggravait inutilement (…) de ce qu’à l’endroit où le plan voulait que je bâtisse, la terre était toute friable, toute sablonneuse, il fallait (littéralement) la damer pour pouvoir obtenir cette grande place bien voûtée et bien ronde. Or, je n’ai que mon front pour faire ce métier. C’est donc avec mon front que mille et mille fois, la nuit, le jour, je me suis jeté contre la terre, heureux quand ma tête saignait, car c’était une preuve que la paroi commençait à devenir solide ; on m’accordera (peut-être) qu’à ce prix j’ai bien gagné ma place forte. » (Kafka, Le Terrier)

Ian McEwan se réapproprie en un juste lieu l’héritage de la littérature du souterrain. Le qualificatif innocent adressé au personnage principal, Léonard, fait écho aux trois K. (Karl, Joseph K. et K.) de Kafka, dont le drame essentiel est, semble-t-il, d’avoir été accusé à tort. Analogie presque trop transparente, le point de départ de L’Innocent est le tunnel dans lequel Léonard effectue un travail secret. Nul autre endroit ne le comble davantage que ces galeries qu’il arpente à longueur de journée, sinon, durant les rudes mois de l’hiver berlinois, l’exaltation primordiale de l’initiation sexuelle, le confinement fétide de la chambre, la chaude obscurité du lit. Par un subtil transfert, dans un quotidien foncièrement paisible, l’imagination travaille contre elle-même. Sans menace extérieure, le bonheur et la volupté distillent leur propre poison. En pervertissant les mécanismes du roman d’espionnage, Ian McEwan montre qu’en dépit des apparences, l’individu conditionne lui-même sa perte. Léonard n’est pas la victime d’un système ou d’un conflit, il en est le fruit dégénéré. Tout comme Joseph K., qui ne cesse d’activer son procès jusqu’à l’extrême limite de l’auto-condamnation. Malgré ces similitudes, L’Innocent n’est pas un calque des romans de Kafka. Moins abstrait, il présente une narration assez classique qui alterne descriptions, dialogues et analyses. Un suspense inattendu s’invite dans le dernier tiers du livre, et c’est avec une certaine jubilation que j’ai pu vérifier qu’un bon écrivain ne doit nullement avoir recours au fractionnement des chapitres et à la démultiplication des personnages pour tenir son lecteur en haleine. Cependant, les tensions surgissant de ce resserrement d’intrigue ne déchargent pas le roman du poids de son contenu, et ne le font pas dévier de ses non-sens. Matrice urbaine de la Guerre Froide, Berlin est un organisme malade dont la fièvre est un désir de pénétration et d’ensevelissement.

Précédemment, sur Ian McEwan

Reviens-moi (Atonement)

Défaire et nouer (Sur la plage de Chesil)

Journal d’un écrivain (1)

Notes sur Le Mausolée des AmantsJournal 1976-1991, d’Hervé Guibert et les Journaux de Kafka.

« L’écriture est ma faculté d’amour, ma faculté humaine. Il y a un mystère dans la faculté érotique, dans son mélange de banalité extrême, et de ravalement total, de souffle d’importance, dont il ne reste rien, comme un souffle. »

« Il est heureux que j’aie la possibilité d’une évacuation quotidienne, par le journal, d’une écriture, même mineure, même déviée ou recouverte, sans elle je serais désespéré, peut-être déjà mort. »

Hervé Guibert

« La création littéraire se refuse à moi. D’où mon plan d’enquêtes autobiographiques. Non biographie, mais recherche et découverte d’éléments aussi réduits que possible. C’est là-dessus que je m’édifierai ensuite, tout comme un homme dont la maison est branlante veut en construire une solide à côté, si possible en se servant des matériaux de la première. Ce qui est toutefois fâcheux, c’est que les forces lui manquent au beau milieu de la construction et que, au lieu d’avoir une maison branlante mais entière, il a maintenant une maison à moitié détruite et une autre à moitié achevée, c’est-à-dire rien. Ce qui s’ensuit est pure folie, c’est-à-dire quelque chose comme une danse de cosaque entre les deux maisons, danse dans laquelle le cosaque gratte et déblaie la terre avec les talons et ses bottes aussi longtemps qu’il faut pour que sa tombe se creuse sous lui. »

Franz Kafka (1922)

Ce qui caractérise d’emblée le Mausolée des Amants, c’est une complaisance pour  le sordide. Je n’ai aucune idée du travail de l’écrivain en dehors des  allusions réticentes,  distillées comme à regret dans le journal – et c’est étrange – je prends connaissance d’un artiste par tout ce qui reste extérieur à son œuvre, c’est-à-dire tout ce que je devrais ignorer de lui. Cela revient à se trouver sur le lieu de tournage d’un film qu’on ne verra pas. A regarder un vêtement à l’envers, uniquement par les coutures. C’est indécent, fascinant. Car cette partie cachée de l’homme, en l’occurrence l’artiste, modifie aussi le regard que je porte sur sa vie telle qu’il la décrit ; il y a tout de même le prestige, l’aura – est-ce que je lirais de la même façon ce livre si c’était le journal d’un anonyme – d’autant que justement, il s’agit encore d’écriture… Il y aurait là comme une œuvre secondaire, bâtarde, qui se fait avec les déjections du roman et des photos.

D’où la question : qu’attend-on du journal d’un écrivain ? Une vie semblable à un roman, un homme à la hauteur d’un personnage ? Ou, au contraire, la confirmation que l’auteur est, malgré tout, « comme tout le monde ». Selon le moment,  les prétextes abondent et fluctuent entre deux pôles qui finissent par se contaminer :  considérer  que le journal est  le prolongement naturel – ou la préface –  de l’œuvre, quand celle-ci est trop brève pour nous contenter. Sous une seule identité littéraire, journal et fiction se reflètent avec intelligence.  A l’inverse, ne voir dans le journal qu’une forme prématurée, se repaître de ce calque dégradé mais plus accessible.  Créer une équivalence par le bas. Tendre vers la matière romanesque  à l’état brut, triviale de préférence, tragique. Certains éléments sont identifiés comme des indices, ils réveillent des désirs maniaques d’enquête : la part de réel devient le point  d’entrée dans la fiction, alors envisagée comme anecdotique et contingente.  On peut y relever des traces de médiocrité, infirmer le talent, assouvir l’admiration par un mépris souterrain. Mais aussi (je me souviens de ma lecture du journal de Kafka), lire encore,  lire jusqu’à l’excès, une annexe, un supplément, n’importe quoi, et nourrir l’avidité (l’amour ?) que fait naître  l’écrivain que l’on rencontre, que l’on approche, que l’on réfléchit, que l’on devient.