Varèse : portrait du musicien en personnage

Edgar Varèse (1883-1965), « Amériques » (1921) et « Déserts » (1950-1954), dans « The complete works », interprété par le Royal Concertgebouw Orchestra dirigé Riccardo Chailly (Decca 1994-1998)

Le rêve d’Edgar Varèse n’était pas de faire chanter les bruits, mais de faire bruire les chants. Ne l’intéressait pas, ou ne l’intéressait plus, ce périple séculaire que l’on nomme parfois, par euphémisme, retour à Ithaque, et qui, initié par un Ulysse sagement rusé, ne désigne rien d’autre qu’un retour à l’imaginaire par les voies du récit. Du concret à l’abstrait :  tel est le mouvement naturel de la pensée. Ce que je perçois, je veux le restituer ; ce que je conçois, je veux l’interpréter, lui donner du sens, le définir, l’aménager selon mon goût ou le généraliser pour atténuer ma solitude. De l’abstrait au concret : l’ambition de Varèse vise le contresens.

Se considère-t-il comme un prisonnier de l’esprit, détaché du réel, de l’être ? L’intuition et le refus peuvent-ils ensemble mener à terme un projet que leur affrontement constitue ? Ses études d’ingénieur interrompues pour celle de la musique, se méfiant des concepts mais toujours entouré d’intellectuels, familier des mécanismes et des spéculations – son ambition est positivement régressive:  retrouver – recréer – l’émerveillement des choses énigmatiques. Sous cet angle inversé, les notes agacent, des mouches, elles reviennent lorsqu’on les chasse, des mots, des lettres, éléments pauvres, cernes qui accablent le réel. C’est que les notes, solitaires, agglomérées, unies ou en lutte les unes contre les autres, semblent se trouver partout, on n’entend qu’elles dans la musique, elles monopolisent les sons, les bruits. Peut-on souffrir qu’elles aient une telle emprise sur le monde sonore ?

Toute l’œuvre de Varèse peut être lue comme une tentative d’échapper à l’autorité des notes. S’il le faut, par la mise en question de la musique, si tant est que celle-ci se présente de façon tristement désincarnée, construction maniaque répondant à un ordre – ordre décrété par qui ? ordre rationnel ou relationnel ou, en réalité, totalement relatif ? Le sérialisme intéresse très peu Varèse, des partitions, encore et toujours des partitions ! Varèse rêve de sonorités concrètes, mais son rêve renouvelle et renforce le règne des abstractions. Ce qu’il imagine ressemble un peu à ce qu’entreprend  Pollock avec l’action painting : primauté du geste (pour Varèse : du rythme), disparition du récit (les fibres mieux que le tissu), alchimie de la matière. La toile comme événement, l’événement sonore comme toile de métamorphoses. Que les sons adviennent, ouvrent un espace inouï, espace nullement imaginaire mais sensible.

Il s’agit donc moins de renier l’abstraction que de la priver de toute autre mise en forme que celle qu’imposent les sons. L’orchestre occupe une position équivoque, entre le vouloir du compositeur et l’autonomie que doit dégager l’œuvre. Dans les années 20, Varèse crée Amériques. C’est un nouveau monde qui se défend d’être une idée, sans Histoire, peuplé d’habitants-fantômes, tout en bruits et en secousses. Un état d’âme. Un programme constitué de conventions déroutantes. On dirait presque : le versant positif de L’Amérique (L’Oublié) de Kafka – publié en 27. Un continent imaginaire, paradoxal, saturé de projections et débordé de toutes parts, s’effrayant lui-même.

Amériques donne voix au pluriel ; trente ans plus tard Déserts donne voix au singulier. Subsiste l’espace, le vide d’idées pour que toute place laissée soit dévolue à la matière. Et celle-ci abonde, phénoménale ! A l’orchestre déjà agrandi dans Amériques viennent s’ajouter les bandes magnétiques de Pierre Henry, diffusant des enregistrements de bruits captés dans des fonderies et des scieries. Les déserts de Varèse ne sont pas propices au recueillement, à la quiétude : ce sont des plans industriels d’anxiété, d’effroi et de rage dont l’homme est absent, si ce n’est, une fois de plus, comme fantôme, spectre de celui qui écoute, de celui – on ne sait trop, peut-être – à qui ces effondrements s’adressent.

Varèse demeure dans la mémoire du XXème siècle comme sanctifié par son échec. Visionnaire, il n’aurait pas eu les moyens (techniques) de son rêve ; maudit, il se serait traîné de moulin à vent en moulin à vent, de tentative en tentative, sans jamais trouver séjour satisfaisant. C’est pourquoi j’ai aimé disposer de lui comme d’un personnage, mi-réel mi-imaginaire, créateur de structures sonores originales sur l’image de la musique désertée.

(détail de la partition de Poème électronique)

 

Edgar Varèse  « The complete works », interprété par le Royal Concertgebouw Orchestra dirigé Riccardo Chailly (Decca 1994-1998)

Entretiens avec Georges Charbonnier et création de Déserts, (1954-1955), INA Mémoire Vive, 2008

Edgar Varèse sur le site de l’IRCAM (biographie, etc)

A serious man: l’innocence en question.

Joel et Ethan COEN, « A serious man », Etats-Unis, 2008 (durée : 1H45)

« Il a l’air vieux et cela fait pitié de le voir aller tout seul après tant d’années, tant de jours et de nuits donnés sans compter à cette rumeur qui se lève à la naissance et même avant, à cet insatiable Comment faire ? Comment faire ?, tantôt bas, un murmure, tantôt net comme le Et comme boisson ?, du maître d’hôtel, et puis souvent se gonflant jusqu’au rugissement. Pour s’en aller tout seul en fin de compte, ou presque, par des chemins inconnus, à la nuit tombante, avec un bâton. (…) Oui, la nuit tombait mais l’homme était innocent, d’une grande innocence, il ne craignait rien, si, il craignait, mais il n’avait besoin de rien craindre, on ne pouvait rien contre lui, ou si peu. Mais ça, il l’ignorait sans doute. Moi-même, à condition d’y réfléchir, je l’ignorerais aussi. Il se voyait menacé, dans son corps, dans sa raison, et il l’était peut-être, malgré son innocence. Que vient faire l’innocence là-dedans ? Quel rapport avec les innombrables agents du malin ? Ce n’est pas clair. » (Samuel Beckett, « Molloy »)

Entre autres postures que Larry Gopnik partage avec l’anguleux Joseph K. de Kafka, l’innocence n’est pas la moindre : personne ne la met en doute, lui non plus. Qu’ai-je fait de mal ? ne cesse-t-il de répéter, et avec lui on serre les dents – cette  évidence d’une injustice existentielle, cette familiarité de l’absurde, cette cruauté ordinaire contre un homme bien gentil, à la figure ronde, à la voix douce, gentil fonctionnaire bien marié, gentiment logé, bien rangé, gentiment normé, respectable en somme. « On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin, lit-on à la première ligne du Procès. C’est entendu, tels des enfants, ils n’ont rien fait de mal, ils sont innocents. La comparaison entre les deux personnages peut aller très loin ou s’arrêter net, c’est selon. D’un côté, les frères Coen ont lu Kafka, mais ce film, A serious man, ne se réduit pas à la simple transposition cinématographique d’une figure  littéraire déjà galvaudée : avec  l’Amérique entre les deux, les éléments autobiographiques, la tradition juive – religieuse et séculaire – l’imaginaire, le contexte, les effets de style, etc, Larry Gopnik incarne à tout prendre un héritier mineur de Joseph K., mais plus encore, il se range au nombre des médiocres ridicules qui peuplent la filmographie des frères Coen. D’un autre côté, persister dans la comparaison peut s’avérer pertinent, parce que, en définitive, c’est Larry Gopnik qui nous intéresse. Or, à cause de tous ses ennuis, personne ne fait attention à lui ; les gens se focalisent sur ses problèmes, voilà, et c’est tout, ils le plaignent, mais c’est surtout pour souligner à quel point Larry Gopnik est l’instrument innocent d’un destin absurdement méchant, sur quoi tout le monde est d’accord, tout ceci est absurde (et notre vie et nos ennuis avec, cela va de soi). Comment peut-on avoir foi en un personnage que l’on connaît si peu, si mal ?  Il faut regarder le malheureux héros de plus près, il faut scruter son émouvante et pitoyable innocence de petit enfant si semblable à celle de Joseph K.. D’ailleurs, pour tous deux, ce mystérieux acharnement du destin devient l’objet d’une enquête : Joseph K. se précipite dans les tribunaux à tous les niveaux, sur des pistes poussiéreuses  écume l’administratif, rencontre des personnes qualifiées, des contacts obscurs, rentre dans des bureaux entrouverts ; suivant des conseils avisés, Larry Gopnik fait des visites aux rabbins. Impatient et irritable, Joseph K. veut savoir de quoi on l’accuse ; docile et mélancolique, Larry Gopnik cherche seulement à comprendre… Oui, comprendre – tout  court : il n’a pas de question précise, ne sait pas poser les questions, ce qui est, somme toute, préférable, puisque, comme Joseph K., les renseignements qu’il reçoit n’ont pas davantage de sens que sa propre histoire. Mise à distance, leur quête respective est souvent drôle, et plus elle est drôle, plus elle est cruelle. (Si tout le monde s’accorde à reconnaître que les frères Coen sont les maîtres du grotesque, on n’insiste jamais assez sur le fait que, comme Beckett, Kafka fait rire ; Beckett et Kafka sont sans doute des auteurs éprouvants, mais on les entend se moquer d’eux-mêmes, et du monde). Alors, la quête de Larry Gopnik s’achève-t-elle aussi mal que celle de Joseph K.? On serait presque tenté de répondre par l’affirmative, mais rien n’est sûr, n’est-ce pas… Les contrariétés se succèdent à un tel rythme, et ce, dès le début, qu’on a tendance à ne voir qu’elles, et à dispenser la victime de tout jugement. A nos yeux, Larry Gopnik incarne le parfait honnête homme, modeste, généreux, doux – un homme sérieux. Incidemment, quelques personnes ne semblent pas de cet avis, mais  leur autorité nous paraît problématique : l’épouse, l’amant, le père mécontent d’un étudiant en échec. Des lettres calomnieuses peuvent compromettre sa titularisation, avant toute preuve du contraire nous tenons à ne pas questionner la probité de notre malheureux héros. Lorsque Kafka affirme : dans le combat entre toi et le monde, assiste le monde, nous faisons exactement le contraire, nous assistons Larry Gopnik. Et pourtant. En quoi consiste vraiment la vie du professeur Gopnik, mathématicien de son état, homme rationnel et rigoureux, mesuré, intègre, dévoué à sa famille ? Que signifient ces formules dont ils noircit les tableaux ? D’où lui viennent ces cauchemars si prégnants, si vrais ? Et ce frère parasite, mauvais génie joueur, répugnant, malade et manipulateur : est-il, lui aussi, innocent ? Quelle est cette voisine effrontément séduisante  qui lui vaut un coup de chaleur lorsqu’il s’attarde sur le toit pour se rincer l’œil ? Chez Larry Gopnik comme chez Joseph K., l’innocence n’est guère qu’une surface lisse de bienséance. Dans les profondeurs, quelque chose bourdonne, quelque chose échappe, fuit, dénote, mais demeure enfoui, inavouable. Si les paroles des rabbins restent énigmatiques, c’est peut-être que Larry ne les entend pas, tout comme Joseph K. échoue devant les portes de la Loi… Il faut se méfier des Larry Gopnik justement parce que leur innocence semble irréfutable. Son entourage lui fait-il écho ? A-t-il des doubles ? des troubles ? A force de s’en référer exclusivement aux instances extérieures, Larry Gopnik laisse entrevoir une certaine ambiguïté. Aussi, je crois, le talent des frères Coen consiste à nous faire prendre sans réserve le parti de leur anti-héros, nous invitant à adopter aveuglément son point de vue. Le menu de sa déchéance nous fascine par sa trivialité. Son malheur se pose sans perspective, sans recul, nous ne songeons  pas à regarder  ailleurs ou autrement que dans la direction  qu’indique  le regard clair et franc de Larry Gopnik. Et si ce regard, comme son innocence, n’était qu’une vitrine ? Le film est introduit par un conte yiddish – peut-être une histoire vraie. Nous voici en Pologne, au siècle passé. Dans une chaumière, un couple reçoit la visite d’un homme soi-disant mort. S’il est mort, mais un doute subsiste, ce ne peut être qu’un Dibbuk, un mauvais esprit : inquiète, incrédule, la jeune femme finit par plonger un tournevis dans le cœur de l’ importun. Ainsi agissent les innocents… ils sont prêts à tout plutôt que de douter de ce qu’ils savent. A nous de ne pas nous laisser abuser, et d’inverser cet homme sérieux, cet étrange Larry Gopnik, de sonder son innocence bien trop manifeste, et tellement encombrante.

Précédemment les frères Coen :

Burn after reading

No country for old men

Journal d’un écrivain (2)

Morbidité et écriture : Kafka et Hervé Guibert. La maladie est un lieu – dans la vie, dans le monde – un espace d’individuation où l’écriture s’actualise.

« L’impression que ma vie est un roman forclos, avec tous ses personnages, ses amours éternels – définitivement : avec ce que cela peut avoir de sinistre et de jubilatoire -, ses fantômes, et qu’il ne me reste plus aucun rôle à pourvoir, que les places sont prises, murées. Et l’impression simultanée que c’est un roman de mort… »

Hervé Guibert, Le Mausolée des Amants

« Aveu, aveu sans restriction, porte qui s’ouvre brusquement, à l’intérieur apparaît le monde dont jusque-là le reflet terni restait dehors. »

Kafka, Journaux (dernière entrée, 1923).

Morts, tous deux, prématurément, d’une maladie longuement désirée. Mollement convoquée, la résolution survient sous une forme adoucie, qui laisse le temps. La tuberculose et le sida, considérés comme  suicide différés. L’inéluctable issue devient condition de  création.

Le fantasme d’infection diffère de celui du suicide en ce qu’il s’étire – et se nourrit, et se complaît – de temps et d’inertie. Le suicide, même sous la forme veule de la tentative, se réduit à un bref instant. Aussi, il impose un acte ; si minuscule soit-il (absorber des cachets, se jeter dans le vide), il exige une décision, une exécution, un geste. C’est déjà beaucoup, quand on veut moins être mort que mourir.

La maladie est reçue, on s’offre à elle. Le lent déploiement des symptômes se satisfait de la langueur du corps, de sa passivité. Tandis que la mal accomplit son œuvre organique de corruption, le fantasme initial se démultiplie. On se délecte de l’attention dont on devient l’objet, attention parfois plus essentielle que l’amour qui peut lui faire défaut. La dégénérescence de la chair la rend palpitante – son revers de viande crue – l’interne se manifeste et l’externe se déforme, s’individualise – exister par la révulsion.

Ces deux attitudes se décèlent avec force chez Kafka et Hervé Guibert. Bien sûr il y a la peur, bien sûr la souffrance – mais tout autour, vaporeux, délétère, un contentement, identification narcissique à la maladie. Être atteints leur permet, par un tour pervers de la conscience, de devenir eux-mêmes.

Ne pas se méprendre : il ne s’agit pas de masochisme sexuel ou religieux. Ne pouvant abolir le clivage entre la création et le reste, ils se construisent, dans la maladie, un niveau intermédiaire, un palier de survie.

Cet unique privilège de s’absenter – par la maladie. Lorsque la réalité reflue, que la conscience de l’immédiat se réactive, c’est une décharge électrique. Forme banale de l’angoisse. Il est possible que l’écriture ne soit une nécessité que dans la mesure où elle dispense, par le vide qu’elle fait autour de soi, d’affronter l’incapacité  à vivre. C’est-à-dire la conscience coupable d’un désintérêt. Le désengagement subi comme une fatalité. L’écriture isole mentalement ; la maladie isole physiquement. Le cercle se referme.

Précédemment : Journal d’un écrivain (1)

Le spectateur de la galerie.

Je continue à insérer dans ce blog des fragments moins connus de Kafka. Sans raison particulière, si ce n’est que Kafka figure tout en haut de la liste hypothétique de mes écrivains préférés, liste qui n’existe pas. Le texte est construit sur deux phrases, la première est au conditionnel, la seconde à l’indicatif. Si l’on considère que Kafka propose, là encore, un tableau de la condition humaine, l’inversion est judicieuse : le conditionnel exprime le vrai, l’indicatif  l’illusion. Ce récit, dense et concis,  provoque un effet de fascination. Entraîné dans la spirale des mots, au milieu d’un cercle ascendant qui ne s’achève jamais, le lecteur / spectateur, pris de nausée, devient le sujet d’une reprise perpétuelle.

« Si quelque écuyère fragile et poitrinaire était poussée sans interruption pendant des mois autour du manège par la chambrière impitoyable de M. Loyal sur le cheval qui tangue en rond devant un public inlassable, si elle passait pendant des mois, sifflant comme une flèche sur sa bête, lançant des baisers, roulant des hanches, et que ce jeu se poursuivît, dans le rugissement incessant de l’orchestre et le vrombissement des ventilateurs, se poursuivît indéfiniment dans le futur gris qui ne cesserait de s’ouvrir devant son cheval, oui, si ce jeu se poursuivait accompagné des applaudissements comme de marteaux-pilons dont le bruit s’enfle et s’abaisse, peut-être alors un jeune garçon descendrait-il du haut de la galerie le long escalier du public, de banc en banc jusqu’au dernier, et lancerait-il enfin le « halte » dans les fanfares de l’orchestre à hauteur de toutes les situations.

« Mais comme il n’en est pas ainsi, comme une belle dame blanche et rouge surgit au vol entre les deux rideaux que les fiers laquais en livrée ouvrent devant elle ; comme le directeur, cherchant des yeux ses yeux avec un air d’esclave abandonné, vient à ses devants comme une bête, la soulève pour la faire monter avec des prudences de grand-père pour une petite-fille adorée qui entreprendrait un voyage périlleux ; n’arrive pas à se décider à donner le coup de fouet du départ, puis finalement, se faisant violence, fait claquer sa chambrière et court aux côtés du cheval, la bouche ouverte ; suit d’un œil que rien ne distrait tous les bonds de la cavalière et ne parvient pas à comprendre une telle virtuosité ; essaie d’avertir l’écuyère par des exclamations anglaises ; rappelle à l’ordre d’un air furieux les palefreniers qui présentent les cerceaux s’ils n’accordent pas à leur travail l’attention la plus passionnée ; conjure – en levant les bras – l’orchestre de se taire, avant le grand saut périlleux ; et cueille enfin de ses propres mains la petite femme juchée sur le cheval frémissant, l’embrasse sur les deux joues et ne trouve suffisant nul hommage du public ; tandis que, soutenue par lui, l’écuyère, dressée sur la pointe des pieds et entourée de nuages de poussière, veut partager, les bras ouverts et sa petite tête renversée en arrière, son bonheur avec tout le public – , comme il en est ainsi, l’homme de la galerie couche sa tête sur l’accoudoir et s’enfonce dans la marche finale comme dans un rêve pesant, et il pleure sans s’en douter. »

(Franz Kafka, traduction d’Alexandre Vialatte, Œuvres Complètes II, Bibliothèque de la Pléiade.)

Autres fragments sur ce blog:

Le Silence des Sirènes

Plus Robinson que lui

Plus Robinson que lui

Cette fois, Kafka parle de Robinson…

Photo de Vincent

… il a fallu que Robinson trouve de l’embauche, qu’il effectue un dangereux voyage, qu’il fasse naufrage et mille autres choses, moi il suffirait que je te perde pour être immédiatement Robinson. Mais je serais plus Robinson que lui. Il avait encore son île, et Vendredi, et toutes sortes de choses, sans compter le bateau qui est venu le chercher et qui a tout ramené à un rêve ; moi je n’aurais rien, pas même mon nom, je te l’ai donné, lui aussi.

Et c’est pourquoi, dans une certaine mesure, je suis indépendant de toi ; précisément parce que ma dépendance a dépassé toute limite. Le « ou bien ou bien » est trop grand. Ou bien tu es à moi, et c’est bien ; ou bien je te perds, et alors ce n’est pas, mettons, mauvais, mais exactement rien ; il ne me reste plus ni jalousie, ni souffrance, ni crainte, ni rien. Évidemment il est blasphématoire de bâtir ainsi sur un être : c’est pourquoi la peur rampe  autour des fondations, mais ce n’est pas une peur qui te concerne, c’est la peur de l’audace d’avoir ainsi bâti.

Kafka, extrait des Lettres à Milena, traduction par Alexandre Vialatte, la Pléiade.

Autre texte de Kafka: Le Silence des Sirènes

Le Silence des Sirènes

Une histoire peu connue de Kafka…

Photo Parallax(e) en mots et images

Comme preuve que des moyens insuffisants, puérils même, peuvent servir au salut :

Pour se préserver des Sirènes, Ulysse se boucha les oreilles avec de la cire et se fit enchaîner au mât. Tous les voyageurs, sauf ceux que les Sirènes attiraient de loin, auraient pu depuis longtemps faire de même, mais le monde entier savait que cela ne pouvait d’être d’aucun secours. La voix des Sirènes perçait tout et la passion des hommes séduits eût fait éclater des choses plus solides que les chaînes et un mât. Mais bien qu’il en eût peut-être entendu parler, Ulysse n’y pensait pas. Il se fiait absolument à sa poignée de cire et à son paquet de chaînes, et toute à la joie innocente que lui procuraient ses petits expédients, il alla au-devant des Sirènes.

Or, les Sirènes possèdent une arme plus terrible encore que leur chant, et c’est leur silence. Il est peut-être concevable, quoique cela ne soit pas arrivé, que quelqu’un ait pu échapper à leur chant, mais sûrement pas à leur silence. Au sentiment de les avoir vaincues par sa propre force et à l’orgueil violent qui en résulte, rien de terrestre ne saurait résister.

Et de fait, quand Ulysse arriva, les puissantes Sirènes cessèrent de chanter, soit qu’elles crussent que le silence seul pouvait encore venir à bout d’un pareil adversaire, soit que la vue de la félicité peinte sur le visage d’Ulysse leur fît oublier tous leurs chants.

Mais Ulysse, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’entendit pas leur silence ; il crut qu’elles chantaient et que lui seul était préservé de les entendre ; il vit d’abord distraitement la courbe de leur cou, leur souffle profond, leurs yeux pleins de larmes, leur bouche entrouverte, mais il crut que tout cela faisait partie des airs qui se perdaient autour de lui. Mais bientôt tout glissa devant son regard fixé au loin ; les Sirènes disparurent littéralement devant sa fermeté et c’est précisément lorsqu’il fut le plus près d’elles qu’il ignora leur existence.

Mais elles, plus belles que jamais, s’étirèrent, tournèrent sur elles-mêmes, laissèrent leur terrifiante chevelure flotter librement au vent et leurs griffes se détendirent sur le roc. Elles ne désiraient plus séduire, elles ne voulaient plus que retenir le plus longtemps possible au vol le reflet des grands yeux d’Ulysse. Si les Sirènes avaient eu une conscience, elles se fussent alors anéanties. Mais telles qu’elles étaient, elles restèrent ; seul Ulysse leur a échappé.

La tradition rapporte d’ailleurs un complément à cette version. Ulysse, dit-on, était si fertile en inventions que la déesse Destinée elle-même ne pouvait lire dans son coeur. Il est possible – encore que l’intelligence humaine ne puisse le concevoir – qu’il ait réellement remarqué que les Sirènes se taisaient et qu’il n’ait usé de la feinte décrite ci-dessus que pour leur opposer, à elles et aux dieux, une espèce de bouclier.

Franz Kafka (1917), dans Récits et fragments narratifs, La Pléiade, traduction Marthe Robert.