La caresse consiste à ne se saisir de rien.

« La caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme vers un avenir – jamais assez avenir – à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. Elle cherche, elle fouille ; ce n’est pas une intentionnalité de dévoilement, mais de recherche : marche à l’invisible. Dans un certain sens elle exprime l’amour, mais souffre d’une incapacité de le dire. Elle a faim de cette expression même, dans un incessant accroissement de cette faim. Elle va donc plus loin qu’à son terme, elle vise au-delà d’un étant, même futur qui, comme étant précisément, frappe déjà à la porte de l’être. (…)

A côté de la nuit comme bruissement anonyme de l’il y a, s’étend la nuit de l’érotique ; derrière la nuit de l’insomnie, la nuit du caché, du clandestin, du mystérieux, patrie du vierge, simultanément découvert par l’Eros et se refusant à l’Eros – ce qui est une autre façon de dire la profanation.

La caresse ne vise ni une personne, ni une chose. Elle se perd dans un être qui se dissipe comme dans un rêve impersonnel sans volonté et même sans résistance, une passivité, un anonymat déjà animal ou enfantin, tout entier déjà à la mort. La volonté du tendre se produit à travers son évanescence, comme enracinée dans une animalité ignorant sa mort, plongée dans la fausse sécurité de l’élémental, dans l’enfantin ne sachant pas ce qui lui arrive. Mais aussi profondeur vertigineuse de ce qui n’est pas encore, et qui n’est pas, mais d’une non-existence n’ayant même pas avec l’être la parenté qu’entretient avec lui une idée ou un projet, d’une non-existence qui ne se prétend, à aucun de ces titres, un avatar de ce qui est. La caresse vise le tendre qui n’a plus le statut d’un « étant », qui sorti des « nombres et des êtres » n’est même pas qualité d’un étant. Le tendre désigne une manière, la manière de se tenir dans le no man’s land, entre l’être et le ne-pas-encore-être. Manière qui ne se signale même pas comme une signification, qui, en aucune façon, ne luit, qui s’éteint et se pâme, faiblesse essentielle de l’Aimée se produisant comme vulnérable et comme mortelle. »

Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini.

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Photo : Camille Claudel (détail).

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Rituels de l’absence

Cela se passe très vite, confusément, l’image tangue, un homme se précipite hors d’une voiture en criant Marie, elle se tourne vers lui, indéchiffrable, il l’empoigne, elle se cabre, viens, on rentre, où ça, non, pourquoi, lâche-moi, il insiste puis renonce, remonte dans la voiture et la laisse seule, dans la foule. Une scène dont on ne comprend pas immédiatement les enjeux, éprouvante quoi qu’il en soit. Le film tout entier est sous tension, non pas une tension continue, croissante ou modulée, mais une somme de micro-tensions, halètements du récit par le montage. C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans les livres ou au cinéma, on crée du rythme. En particulier pour les sujets a priori ennuyeux (abstraits, compliqués, profonds) : on sectionne, recadre, interrompt, démultiplie : fabrication de suspense par assemblage de séquences très brèves. Facile, efficace. Pour concevoir Mary, Abel Ferrara ne procède pas autrement. Le scénario traite la question religieuse comme une matière malléable, scolairement répartie  sur plusieurs personnages (mystique, agnostique et  mécréant), visant une représentation sinon exhaustive, du moins ostensiblement plurielle : multiethnique, multiconfessionnelle, investissant divers domaines (médiatique, privé, politique), divers types de discours (biblique, télévisé, savant) au travers d’époques différentes, et cela de façon tellement schématique et superficielle qu’on ne peut guère qu’admirer les talents de cinéaste de Ferrara, (ainsi que celui de ses acteurs), pour ne pas trop insister sur une regrettable absence de contenu.

L’évocation de la foi s’inscrit dans l’évanescence – pour autant qu’elle ne sombre pas dans le fétichisme –  présence / absence du divin,  triangulation relationnelle récalcitrante à tout langage.  Ferrara  procède à une mise en abîme, et prend le risque d’amplifier les défauts de son film en y insérant un second. Aussi n’en montre-t-il que quelques extraits,  comme autant de tableaux sonores esthétiques et incantatoires, d’un Évangile selon Marie-Madeleine.  L’intensité de cette œuvre est celle de son actrice, Marie (Juliette Binoche) qui lui  donne son corps et sa voix, pour l’obséder ensuite par sa disparition. Ferveur du jeu contre ferveur religieuse, elle disparaît dans son personnage.  Son obstination pourrait donner une dimension sacrée à un film qui ne prétend qu’au succès commercial. Mais elle énerve le réalisateur (Matthew Modine). Loin d’elle, cynique et ambitieux, il  ne travaille qu’à exploiter le  scandale que suscite immanquablement toute nouvelle narration des Évangiles. A côté il y a encore Simon (Forest Whitaker), l’agnostique,  animateur plus convaincant que convaincu d’une émission religieuse, collection d’entretiens intimes avec des sommités religieuses du monde entier. Que fait Marie, depuis un an, à Jérusalem ? Nul ne le sait. Elle semble heureuse, apaisée,  éperdue de rituels.  Des symboles, des signes qui s’accrochent à son visage, à ses gestes, comme une lumière sans consistance. L’influence qu’elle exerce à distance sur Simon est du même ordre. L’un et l’autre finissent comme médiateurs d’un Dieu personnel – le Père – à qui l’on s’adresse dans la tourmente (avec une demande concrète), par la prière et le cérémonial. Le mystère est palpable, véritablement sensuel, mais contrairement aux cinéastes russes Tarkovski et Zviaguintsev, Ferrara échoue à suggérer un au-delà de l’image, véritable dimension de l’indicible. Simon et Marie sont la limite du film, et c’est assez triste : une conversion de désespoir et une autre de représentation : l’actrice sait que son absence est remarquée. Quelle valeur prend alors son retrait de la vie, sinon esthétique ?

La dimension même de la hauteur est ouverte par le Désir métaphysique. Que cette hauteur ne soit plus le ciel, mais l’Invisible, est l’élévation même de la hauteur et sa noblesse. Mourir pour l’invisible – voilà la métaphysique. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini.

Mary, d’Abel Ferrara (2005)

Voir aussi :

Le Bannissement de Zviaguintsev

Tarkovski et l’irreprésentable

L’autre et le reflet : jeu de miroirs sur l’oeuvre de Tarkovski