Marie NDiaye : la joie simple de l’activité préférée

L’auteur de « Ladivine » était à Bozar le 04 mai pour une rencontre avec l’écrivain Grégoire Polet. L’occasion de se demander ce que ce genre d’événement en marge des livres peut générer comme émotions.

Marie NDiaye 6

Biographèmes

    « — Mais si elle a éprouvé vis-à-vis de ces faits qui la concernent d’autres sentiments, ne serait-ce pas la traiter avec condescendance que de ne pas tenter d’en juger nous-mêmes au niveau exact où elle s’est toujours tenue ? — »

Ceux qui ne sont pas familiers avec l’auteur ignorent peut-être encore que Marie NDiaye a publié son premier roman à l’âge de dix-sept ans lorsque, l’ayant rappelée débordant d’enthousiasme à la réception du manuscrit intitulé, titre prémonitoire, Quant au riche avenir, Jérôme Lindon l’invita à rejoindre les Éditions de Minuit, à franchir, du même coup, les portes d’un milieu littéraire dont elle-même ne connaissait encore rien, pas même la notoriété, le prestige et la fougue avérée de l’éditeur qu’elle s’était choisi. L’événement remonte à 1985, mais il faut bien dire que cette reconnaissance, toute précoce qu’elle fût, ne fit qu’entériner une décision prise antérieurement de ne pas poursuivre ses études afin de se consacrer pleinement à l’écriture. Sa détermination d’alors, la radicalité dont elle fit montre autant par son refus que par l’affirmation d’une confiance extraordinaire en ses propres ressources, elle la regrette un peu aujourd’hui, jugeant que les choses accomplies auraient pu trouver leur place au sein d’une vie peut-être plus riche en expériences diverses. Non qu’elle eût aimé en apprendre davantage sur la littérature, la philosophie ou le droit, le savoir académique et sa mortelle pesanteur l’ont toujours rebutée, mais, à la réflexion, l’apprentissage d’une activité manuelle ne lui aurait-elle pas été également profitable ? À entendre cette confidence, je me dis que les critiques ont bien tort de vouloir à tout prix déceler dans son dernier livre, La Cheffe, roman d’une cuisinière, une transposition de son métier d’écrivain quand il ne s’agit, peut-être, que de l’expression directe, aussi littérale que possible, d’une certaine nostalgie à l’endroit d’un art qu’elle se serait bien vu pratiquer à côté (plutôt qu’en marge) de l’écriture, avec le même sérieux et un égal engagement de toute sa personne, sans que l’exercice d’une de ces activités ne porte jamais de l’ombre à l’autre.

Un autre élément biographique prêtant à discussions est la double ascendance de Marie NDiaye, française et sénégalaise, dualité dont elle aurait à répondre malgré elle, par les effets d’un visage et d’un nom qu’elle ne considère pas autrement que comme siens et que, pour sa part, elle se contenterait d’oublier s’ils ne lui revenaient pas sans cesse de l’extérieur par toutes sortes de questions portant sur le racisme et la condition d’émigrée. Il lui faut alors chaque fois rappeler ne s’être jamais définie comme étant noire, ne s’être jamais sentie atteinte par les jugements de cet ordre. « Ma mère est blanche, je suis aussi bien blanche que noire. ». Constat qui en mobilise un autre, de l’autre côté de l’Atlantique, par la voix de Chimanda Ngozi Adichie qui, dans son roman Americanah, remarque qu’aux États-Unis, l’inconscient raciste est tel qu’il suffit d’une minuscule goutte de sang noir pour qu’une personne soit considérée comme noire. Marie NDiaye, qui connaît à peine son père, reparti au Sénégal quand elle était encore trop jeune pour s’en souvenir, insiste sur le fait que ce pays auquel on la rapporte si souvent, n’existe dans son esprit que dans la brume d’un fantasme, lointain évanescent nourri du souvenir vague d’un voyage ancien. Aussi cette prétention à ne s’être jamais sentie offensée du fait de sa physionomie s’accompagne-t-elle d’un intérêt aigu pour les personnes qui, elles, des rapports conflictuels entre le Nord et le Sud, ont une expérience autrement plus terrifiante que la sienne. « Trois femmes puissantes », roman publié en 2009, consacre un chapitre entier au destin douloureux d’une Africaine, qui, rejetée par les siens, tente de quitter son pays. L’auteur précise que ces pages ne pourraient plus être écrites aujourd’hui tant la situation des migrants s’est aggravée. « Je ne me sentirais pas légitime » ajoute-t-elle. Face à la dureté d’un réel, dont la part ne cesse de croître au fil de ses récits, elle prend garde à se maintenir dans une position de retrait et d’observation, position contraire à la définition que Sartre donne de l’engagement. Aussi ne peut-elle que manifester son étonnement devant le fait que certains commentateurs aient cru voir dans sa dernière pièce, Honneur à notre élue, une préfiguration de la présidentielle de 2017. « Ce dont on souffre aujourd’hui, se sent-elle obligée de rappeler, ce n’est pas d’un excès de vertu tel qu’il s’illustre dans ce drame au fond moins politique qu’existentiel, mais au contraire du triomphe de la malhonnêteté. » Difficile en effet de la contredire sur ce point.

Des faits de conscience

    « — (…) qu’ils aient permis à une telle folie de structurer chaque moment de leurs journées, elle le comprenait, le respectait, sentant déjà en elle le germe d’une folie très semblable, plus souhaitable simplement parce qu’elle saurait en faire l’instrument de sa renommée, qu’elle se laisserait entraîner mais jamais dominer par cela, en tout cas jusque dans ses ultimes années d’exercice où cette folie l’a peut-être engloutie en effet. — »

« Lorsque j’écris, je tâche d’oublier qui je suis pour me mettre dans l’esprit d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’une  pierre… ». On en arrive, et peut-être aurait-on dû commencer par là, à l’écriture même, aux romans, pièces de théâtre, poèmes – peu importe  la dénomination puisque, quelque forme qu’elle emprunte, la manière ne change pas –, à ce qui, du moins selon moi, place le lecteur au regard de l’œuvre dans un rapport compliqué d’effroi et de secrète délectation. Il me semble d’ailleurs qu’on pourrait prendre les livres un à un, dégager quelques éléments d’intrigue, des récurrences, qualifier le ton, parler du style, en soi remarquable, de la phrase à mi-chemin entre Faulkner et Kafka, et ce faisant ne jamais même approcher de ce que c’est que cette écriture-là, et, au contraire, en donner une image presque fausse. Rien de déroutant à première vue, tous les ingrédients d’un roman classique s’y retrouvent : des personnages, des événements et une narration quasiment linéaire. Sauf que les personnages, sont des visages, au sens lévinassien du terme, Lévinas dont on pourrait ici reprendre la célèbre formule : « Nul n’est bon volontairement. » Ni bon ni mauvais, la morale est absente chez Marie NDiaye, de même que la psychologie ; il n’y a pas d’événements en tant que tels, seulement des visages, c’est-à-dire non pas des consciences mais des faits de conscience, des consciences traversées par les événements. Parler, à propos de cette œuvre, de behaviorisme des profondeurs serait sans doute une façon trop lapidaire d’évoquer sa singulière puissance, sa force d’envoûtement et de pénétration, le fait de se sentir happé par des mains insinuantes et d’une désagréable onctuosité, pour descendre, descendre et s’enfoncer dans des régions d’où ne sortent habituellement aucun son.

Je m’arrête ici car ce n’est là qu’une lecture personnelle d’une œuvre qui en suscite forcément d’autres, politiques (ce qu’atteste la tonalité générale des commentaires dans la salle), ou encore, formelles, symboliques, appelant au déchiffrement, plus détachées je suppose, que la mienne soucieuse de ne pas porter préjudice à l’intensité qu’elle recèle.

Qu’a-t-elle dit de plus ce soir-là ? Ceci par exemple, que son goût pour la littérature américaine tient au fantasme reconduit sans trêve de se mettre au monde soi-même en tirant un trait sur le passé. Un principe dont on suppose qu’il fonde tout désir d’écriture : disparaître et se réinventer. Dans l’évocation de ses personnages, elle ne cesse de retourner les jugements qui se formulent naturellement à leur égard, de dénouer en leur faveur les couples qui traditionnellement s’opposent : faiblesse / puissance, abnégation / orgueil, désir / dégoût… Évacué, dissout dans les méandres de la phrase tortueuse, il n’y a plus de regard proprement dit, le point de vue porté par une multiplicité de voix (toujours la même malgré tout), s’étire à l’infini jusqu’à  se donner l’illusion d’avoir pu parcourir ses sujets de part en part, et, s’étant dégagé du trop-plein des consciences, d’en ressortir plus démuni que jamais, faible, défait, laissant les personnages dans une solitude confortée par cette visite.

Tranfert

    « — C’était pourtant des matérialisations de rêves qui naissaient sous ses doigts durant ces nuits ondulantes, détachées de la nuit des autres aussi nettement qu’un monde parallèle de l’univers ordinaire. — »

« Pour rien au monde je ne voudrais rencontrer un écrivain que j’admire. Que pourrais-je lui dire ? » Comme dans un rêve éveillé, ces paroles, ce n’est pas moi qui les ai dites mais, dans un de ces faux paradoxes qui ne font en réalité que rétablir les lacunes de tout jugement, la personne à l’endroit de laquelle j’aurais pu moi-même les prononcer. Ainsi, l’admiration qu’elle peut susciter chez ses lecteurs, Marie NDiaye n’est-elle pas la dernière à l’éprouver à son tour lorsque, dans sa ferveur de lectrice insatiable et exigeante, l’idée qu’elle puisse elle-même demeurer interdite dans des circonstances similaires l’inciterait plutôt à se retrancher dans les livres. Que lui viennent aux lèvres les noms de Claude Simon, Joyce Carol Oates ou James Agee (elle tient Louons maintenant les grands hommes pour une des plus grandes œuvres jamais écrites) ne signifie pas qu’il n’y aurait pas d’autres écrivains susceptibles de briller à ses yeux, ceux-ci sont légions, plutôt, ce que ce bref inventaire indique, c’est que contrairement à ces derniers qui vont et viennent au gré de goûts et d’humeurs soumis à l’érosion du temps, les premiers n’auront jamais quitté sa table de travail, gage de leur primauté dans son cœur.

Ayant pris acte de la dissymétrie qui régit nécessairement ce type de rendez-vous entre un auteur et son public, il reste à s’en remettre à ce qui se produit malgré tout, à ce moment-là, un phénomène qui tient tout entier au pouvoir de l’apparition. Et puisqu’il est entendu qu’il ne peut y avoir de formulation générale d’une expérience aussi particulière, je dirais, en guise d’aveu, que le fait de me tenir à quelques mètres de Marie NDiaye, de pouvoir poser mes yeux sur elle, d’étudier sa gestuelle et de reporter ainsi mon attention, non pas sur des paroles dont aucune, après avoir lu énormément à son sujet, ne m’est véritablement étrangère, mais sur les détails de sa personne, au premier chef son regard étonnamment lointain, la douceur de sa voix, le grain vertigineusement oblique de sa peau, est venu creuser un manque que je ne me connaissais pas. Je veux l’écrire en toute sincérité, c’est là une conséquence profonde, pénible à admettre, de la curiosité naturelle qui, allant de l’œuvre à la personne, incite au rapprochement, et le manque qu’induit ce rapprochement quand il a lieu, d’être nécessairement trop fugace.

Est-ce pour pallier cette déchirure (petite sans doute mais intense) que tant de monde, lors de la séance de dédicace, demande à être pris en photo ? Le fait que l’auteur se prête au jeu comme s’il allait de soi que cette pratique somme toute récente découlait du protocole de la rencontre, cette disponibilité soudaine de la part d’une personne qui, en dépit de tout ce que l’on croit savoir d’elle, demeure une inconnue, révèle une facette de son caractère que ni les livres ni les échanges précédant la signature n’auraient pu laisser soupçonner : la bienveillance. Il y a, dans la tonalité de fond qui caractérise les écrits de Marie NDiaye, une incontestable délicatesse qui peut passer pour un niveau subtil de détachement voire, une forme de violence : « Tout lecteur doit apprendre à se méfier de la douceur en littérature, c’est souvent grâce à elle que la violence cache son jeu » l’avais-je entendue déclarer auparavant, et cependant, en la découvrant si bien disposée, si accueillante vis-à-vis des demandes de son public, je tends à la croire aujourd’hui lorsqu’elle affirme que cette violence qu’on lui prête, tient tout entière à la réalité de ses personnages qu’elle se contenterait dès lors d’accompagner, sans jamais prendre de la hauteur ni même de l’avance sur eux.

De la conversation qui s’est tenue entre l’écrivain et Grégoire Polet, et que le public est venue ensuite nourrir de ses propres interrogations, je me suis donc contentée de retracer les grandes lignes. D’une part, comme je l’ai dit, il ne me semble pas que ce fut là l’essentiel de cette soirée ; d’autre part, l’auteur n’ayant pas cherché à se départir de cette réserve inhérente à sa personne et qui maintient à ses écrits leur part de mystère, je crois pouvoir affirmer que c’est encore là, au cœur de ses incroyables constructions romanesques, qu’il convient de la retrouver, dans la forteresse intacte de ses propos.


Les citations et le titre sont tous extraits de La Cheffe, roman d’une cuisinière, Gallimard 2016

Le terme « biographèmes » est un emprunt fait à Roland Barthes : « Si j’étais écrivain, et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons des « biographèmes ». (Préface à Sade-Fourier-Loyola, 1971)

Un extrait de Trois femmes puissantes lu par Marianne Denicourt dans un documentaire de Thomas Lacoste, Notre Monde

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Une probable description

L’imagination est l’inverse de la pensée. Diffuse, elle ne peut se concentrer sans s’évanouir, de nature insaisissable et réticente. Illimitée c’est une rivière sans courant. Sur elle l’empreinte du savoir se liquéfie et fond très doucement – tout retour sur soi approfondit le néant.

De la réflexion elle se distingue en ce qu’elle ne s’épuise pas, subsistant seule elle se nourrit de sa propre substance. J’envie son autarcie contre mon indigence.

Non qu’elle soit un mode d’existence qui se manifesterait en moi. A l’inverse, je ne suis qu’un fragment accidentel de sa matière, le commentaire inutile d’une rêverie qui se poursuit sans moi.

L’intensité de mes perceptions doit très peu à la réalité. Mon imagination sent à travers mon corps, c’est elle qui dispose de mes mains, de mes yeux, de ma bouche. Sous des formes variées les réponses précèdent les questions – image, histoire, souvenir – qui me dissimulent la réalité, lui substituent la moire fascinante des interprétations.

Je suis absente au monde. Ma tristesse, comment puis-je en deviner la cause ? Substrat réel mille fois amplifié, à quelque niveau intermédiaire, ou léger décalage qui viendrait bouleverser la délicate édification de l’intégrité ? L’exaltation, tout aussi mystérieuse, je m’en méfie d’autant qu’elle émane, probablement, d’un faible court-circuit aux vertus euphorisantes.

Par la force de ces choses je deviens mystique du réel. Pour le grand nombre, l’au-delà est spirituel. Mon quotidien étant pure abstraction,  l’inaccessible pour moi git à la racine du concret.

Ma sensibilité est au comble de l’insensibilité.

Le sens de la vie a cessé de me manquer lorsque j’ai compris que j’étais l’hôte de la mienne. Je suis incapable de me comprendre, et l’idée d’y parvenir me révolte, mais je peux me raconter, m’inventer de diverses façons. Ce n’est pas un mensonge mais cela n’a rien de réel.

Notes de lecture

Sur quel critère infaillible se fonde mon admiration pour un auteur ? Chez lui j’adore jusqu’aux phrases qui me révoltent.

Seuls ne me lassent jamais les écrivains aporétiques.

En lisant je ne recherche pas mon reflet ni celui de ma vie mais des idées qui me heurtent et un style – oui, c’est l’essentiel – une écriture qui me procure des sensations physiques.

L’ennui et la frustration que m’inspirent les romans qui se contentent de raconter des histoires…

Une nécessité dans la lecture : ma praxis personnelle.  J’attends d’un livre qu’il me donne envie d’écrire, qu’il me fasse aimer les profondeurs dans lesquelles il m’enfonce. J’assume pleinement la cupidité intellectuelle de mon intéressement, sachant qu’il n’est pas pire que celui qui consiste à y  chercher une distraction. Même si l’un comme l’autre se rejoignent en ce qu’ils donnent tous deux le courage d’affronter l’Existence.

Liaisons déstructurées

Depuis sa scandaleuse parution au XVIII ème siècle, des Liaisons Dangereuses se détachent encore de nombreux fils, dont se saisissent cinéastes et dramaturges pour, d’un tissu épais, compliqué de lectures plurielles, envelopper leur imaginaire et s’y incarner à mesure que passe le temps et que les mœurs évoluent.

La perversion de l’âme, chacun le sait, ne transparaît que lorsque le corps, dont le vieillissement redessine la physionomie comme s’il transcrivait sur la peau son compte rendu moral, par son aspect la dénonce enfin. Ailleurs, son éclat maussade, trouble, la rend préférable à tant d’autres misères que le temps n’arrange ni ne compense. Le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil l’ont compris qui, loin de regretter leur vie de débauche, se complaisent dans sa répétition, à présent que la vieillesse ferme une à une les portes de la jouissance physique. Les voilà sur scène, flétris mais encore beaux, et fiers. Par la voix, ils distillent une venimeuse séduction- la parole est un redoutable moyen de pouvoir. Leur intelligence, toute consacrée qu’elle soit à cette unique activité qui semble remplir toute une vie, l’intrigue mondaine, les préserve d’éprouver trop douloureusement la réalité de leur situation, abjecte de solitude.

Telle est la posture, triomphale et sinistre, dans laquelle Heiner Müller place ce légendaire couple de libertins. Ni politique ni historique, le temps de Quartett est indéfinissable. Dans son manuscrit, l’écrivain indique que l’action se déroule dans un salon d’avant la Révolution ou dans un bunker après la troisième guerre mondiale, choix qui dénote moins une intention de liberté que celle, plus perfide, d’une annulation réciproque. La mention de ces deux événements est-elle une référence inclusive ou exclusive? L’un est avéré, l’autre n’a jamais / pas encore eu lieu. Je dirais – mais certains critiques sont de l’avis contraire – que ce choix, a priori indifférent, entre histoire et science-fiction, complété ensuite par la représentation d’une société figée, devenue fictive, témoigne d’un désir d’exclure ostensiblement la pièce de l’histoire en général, de l’époque en particulier, c’est-à-dire aussi bien le XVIIIème siècle de Laclos que le sien, celui, justement des grandes guerres.

Quelques mots ici au sujet de l’auteur, Heiner Müller. Né en Allemagne en 1929, il aura souffert de l’oppression nazie avant de subir, moins gravement mais plus longtemps, celle des communistes. Sa biographie tend à se confondre, dans cette désolation qui la caractérise, avec celle du dramaturge de La Vie des Autres : un auteur de théâtre, publié et apprécié à l’Ouest, éveille la suspicion de la Stasi, fait l’objet d’une surveillance secrète qui précipite le suicide de son épouse… Cette similarité manifeste entre le film et la vie de l’écrivain donne certes une vision claire d’un contexte idéologique oppressif, mais elle incite à succomber à une représentation romanesque peut-être mensongère. Du reste, rappelons que le nœud dramatique du film porte davantage sur l’agent de la Stasi, sur la modification profonde qui s’opère en lui, par mimétisme, par empathie, au contact de la vie des autres. Or, il faut le dire, c’est volontairement que Heiner Müller est resté en RDA après la construction du mur. Sans idéalisme, il a suffisamment cru à l’utopie socialiste pour ne pas renoncer à son pays. Sa relative bienveillance envers le communisme ne l’a pas préservé de toutes les persécutions attendues d’un régime totalitaire: exclusion, critique, interdiction, surveillance, interrogatoires. Lorsqu’il quitte enfin l’Allemagne, après la chute du mur, pour voyager en Europe, il doit encore se défendre contre la calomnie. Blanchi mais blessé, il meurt en 1996, laissant derrière lui une œuvre théâtrale essentiellement inspirée de pièces antérieures puisées dans le répertoire classique ou shakespearien: Hamlet-machine, Macbeth, Prométhée, Philoctète, etc.

Cet attrait pour la transposition, sans remettre en cause l’incontestable qualité de l’œuvre, renseigne sur son caractère apolitique. Sans l’évacuer, la dimension opprimante du régime politique figure comme un poids mort, un angle éteint de la réalité dont son théâtre se détourne. Toute la lumière se projette sur l’homme, sa chair et son âme, matières indéterminées, troubles, changeantes qu’on ne finit jamais de sonder. C’est ce qu’indique a structure même de Quartett, distribuée entre deux personnages qui en incarnent ensuite plusieurs, comme si l’être pouvait se déborder lui-même. Bob Wilson, qui a mis en scène la pièce en 2006, indique très justement que «Dans l’écriture de Heiner Müller, on n’a pas forcément besoin de personnages définis. On pourrait monter Quartett avec cinquante personnes ou tout aussi bien le traiter comme un monologue.» Est-ce dire que l’individu n’existe pas ? Après tout, le théâtre est une affaire de rôles, et le dramaturge ne prétend pas l’ignorer, dédaignant l’illusion naturaliste. La marquise peut se substituer au vicomte, celui-ci peut se glisser dans la personnalité de ses « victimes », la vérité psychologique y gagne en force. Plus encore, en radicalisant la démarche, on se retrouve, comme dans le cas présent, face à une scène dépourvue de décors, sur laquelle deux acteurs – assis – lisent le texte. Pas d’autre jeu que celui de la voix, surtout s’il s’agit d’un enregistrement. Ce dépouillement scénique met en valeur des qualités théâtrales autres que celles qui attirent immédiatement le regard, distraient, détournent de ce qu’un spectacle peut avoir d’unique, ou de dérangeant. C’est un face-à-face forcé, sans faste, sans apprêt, et surtout, sans distance. L’enregistrement de la pièce induit un violent effet de proximité, une amplification de la voix. À ce jeu, consciente de son pouvoir, Jeanne Moreau est sublime. Le timbre rauque module, avec une égale animalité, le masculin et le féminin. La phrase tient lieu de sexe, de corps, de geste, de musique. À ses côtés, la justesse de l’interprétation de Sami Frey semble malheureusement pâle, dépourvue de cette charge supplémentaire, machiavélique et suave, qui rend celle de sa partenaire exceptionnelle.

Mélange de crudité et de sophistication formelle, le langage, comme la mise en scène, se construit par contrastes et sans demi-mesure. Ce sobre expressionnisme impose l’architecture adéquate pour une représentation extrême des rapports homme-femme. Sans doute, par ses distorsions, Heiner Müller ne cherche-t-il pas l’universalité du propos, pas plus qu’il n’incite à l’identification. Valmont et Merteuil sont un non-sens, un écueil, une voie sans issue. S’ils existent, et vivent, et incarnent une certaine vérité humaine, ils s’anéantissent dans un solipsisme jouissif, qui se conclut par un cri ambigu: Maintenant à nous deux, cancer, mon amour! Dans ce lieu clos, obscur, anguleux, ils font sens, à condition de n’être qu’eux-mêmes, seuls, partout à la fois, de nier l’autre en se substituant à lui. Infime, ridicule à l’échelle humaine, leur mascarade magnifique s’amenuise avec la distance: c’est un détail, une aberration, un cancer. Néanmoins, ramenée aux dimensions qu’elle prétend se donner, telle un insecte grandi mille fois, sa monstruosité fait naître un frisson agréable chez celui qui la contemple.

Photos de Heiner Müller

Quartett, Heiner Müller

Quelques liens :

Lien 1 : Heiner Müller à la Médiathèque
Lien 2 : Faire défaut: un extrait de Quartett
Lien3 : La Vie des Autres, de Florian Henckel von Donnersmarck
Lien 4 : lectures de Sami Frey

Paul Auster Confidential

Très vite, la parole échoit à son épouse, Siri Hustvedt. Comme elle écrit, elle déchiffre, expose, instruit, analyse. Enfance, adolescence, antécédents familiaux : à partir des données dont elle dispose, elle définit des théories élégantes, argumentées, enveloppées d’une certitude que son cœur ne peut qu’étayer, puisque l’homme qu’elle commente ainsi, elle en est profondément amoureuse. Et cela aussi, elle le justifie : si, après tant d’années de vie commune, elle ressent encore  ce désir violent que le temps et l’habitude  entament, c’est qu’il demeure, malgré sa présence familière, une enigme. Entre eux la conscience de l’altérité préserve l’incertitude nécessaire à l’attachement, puisque notre besoin de l’autre se nourrit de la crainte de le perdre. Puis elle referme le livre : cette conception très proustienne de l’amour, présentée comme une confession personnelle, est en réalité extraite d’un de ses romans à elle… Il n’empêche, cette séquence de Paul Auster Confidential donne le ton général du documentaire, qui mélange volontiers lectures et récits personnels, posant d’emblée une équivalence entre l’œuvre et l’écrivain (et Siri Hustvedt). Or, malgré le plaisir de voir et d’entendre Paul Auster faire la lecture, il est assez déplaisant de constater avec quelle facilité il replace ses romans dans le sillage de son propre vécu. En oubliant la mode récente de l’autofiction, on sait pertinemment qu’un roman, quelque ressemblance qu’il puisse avoir avec la vie, quelque intime que puisse paraître le ton des propos qui s’y tiennent, n’est jamais qu’une création romanesque, de sorte qu’assimiler Proust au narrateur de la Recherche reviendrait à croire que Dostoïevski a tué son père ou que Kafka a voyagé en Amérique. Ajouté à cela, les décorticages psychologisants de Siri Hustvedt, quoique flatteurs, laissent penser qu’elle est, autant que sa compagne, son exégète et sa psychanalyste.

Néanmoins, comme le documentaire dure deux heures, ces irritantes confusions sont compensées par les qualités médiatiques de l’écrivain lui-même. Photogénique – on s’en doute – excellent orateur, il raconte, plaisante, présente, disserte et bavarde sur des sujets suffisamment diversifiés et indirects pour éluder le reproche d’égotisme que ce genre d’exercice induit presque naturellement. New York le seconde dans ce sain élargissement de l’image et du discours, soit que l’écrivain nous emmène en promenade, soit que la rue, filmée en dv, serve de respiration entre les scènes d’intérieur, de lecture ou de confidences. De nombreux extraits de films, ceux de Paul Auster ou apparentés à son univers, à son histoire, agrémentent un documentaire ambitieux, dont on rêverait qu’il en existe de pareils pour nos auteurs préférés…

Mais le désire-ton vraiment ? Que nous apporte en fin de compte cette proximité un peu artificielle avec un écrivain ? A mon sens très peu, et pas le meilleur! Les romans de Paul Auster me plaisent, en général, même si, mystérieusement, je les oublie très vite. Pour autant, ces deux heures passées en sa charmante compagnie semblent m’avoir éloignée de son œuvre. Je constate que mon intérêt pour un auteur préfère d’autres voix que la sienne lorsqu’il s’agit d’approfondir ou d’établir un contexte… Ce qu’un artiste communique révèle davantage sur lui-même  (et, en ce sens, n’est que la prolongation, moins intéressante, de son travail) que sur l’œuvre en tant que telle. La critique – l’analyse littéraire – demande une distance qu’on ne peut avoir sur soi-même. Aussi regrette-t-on que ce Paul Auster Confidential, pas une seule fois ne s’éloigne de son univers clos, et ce n’est certainement pas le discours extasié de l’épouse qui apportera la marge attendue. Gérard de Cortanze, co-auteur du documentaire, a bien écrit, il y a quelques années, une sorte d’essai sur l’écrivain (Paul Auster’s New York), ainsi qu’une longue interview (La solitude du labyrinthe), mais ici il semble plus enclin à laisser la parole à son ami, à se filmer à ses côtés, qu’à véritablement apporter un contrepoint qui ferait de ce film un document plus riche, plus formateur, plus pertinent que cet exercice d’admiration un peu vain.

Paul Auster Confidential de Guy Seligmann et Gérard de Cortanze (ARTE)

Filmographie de Paul Auster (scénariste et réalisateur)