L’Été de Giacomo / Alessandro Comodin

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Être sourd ne signifie pas être affecté d’un défaut. C’est la possibilité, la chance peut-être, de percevoir le monde autrement. Avec l’été et l’adolescence, la surdité permet une légère dérive utopique. La première séquence donne le ton : présenté de dos, implants bien en vue, Giacomo joue de la batterie. En tant que surface d’opposition, ce dos montré frontalement pourrait faire de la surdité le lot du commun : nous sommes tous sourds. Conciliante, cette image en entraîne une autre, qui la bloque. Giacomo c’est un diable. D’un côté il brouille les limites, annule les différences, de l’autre il génère du désordre, hérisse la généralité qui menace. Pure dépense, bruits. Il bondit des espaces auxquels il semble par nature assigné. La forêt, par exemple, lui va à merveille – n’est-il pas sauvage ? Il se récrie. Sa peau trop fine, trop délicate, refuse l’état de nature. La volupté est de son âge. À peine s’y enfonce-t-il un peu (image de la boue) qu’il fait trois pas en arrière : dégoût, enfantillages. De fait, la jeune fille qui l’accompagne, est un souffre douleur, voire quelque chose comme une sœur, une amie d’enfance… Le corps, la chair juvénile, la vigueur et la santé, s’effondrent en manies et embarras d’hygiène. Contradictions sur confirmations, Giacomo est tout sauf le modèle d’un roman d’apprentissage, d’une fable. Il n’est pas même le héros de sa propre histoire. Quelle histoire ? Que sait-on de lui ? Peau, salive, boue, eau, feuillage, épines, à travers lui l’été est en constante mutation. Le naturel disparaît comme un référent dès lors que frappé de surdité, il ne désigne plus guère qu’un amas complexe, bruyant, réfractaire. L’authenticité, c’est l’ultime assignation qui tombe. Alors, qui est ce Giacomo qui ne répond à aucun programme, qui ne remplit aucune condition, pas même celle de son âge ? De qui, de quoi est-il le sujet ? Pour le savoir, il faut se tourner vers le réalisateur, Alessandro Comodin. C’est-à-dire, s’écarter du film (rompre le contrat de croyance). Sans surprise, on apprend que le personnage est un personnage. C’est-à-dire une fiction. Mélange de souvenirs personnels, d’idées toute faites, de littérature, bref, rien d’autre que du cinéma. Serait-on tenté de jeter l’être avec l’illusion, de se désintéresser de Giacomo sous prétexte qu’il ne colle pas à ce qu’on imagine devoir lui revenir – le réel ? Peut-être. Mais ne ne dit-on pas aussi que toute fiction est un documentaire sur son acteur ? Réversibles à l’infini, les rapports entre un auteur et son sujet, entre le réel et sa représentation, renvoient au pari du cinéma dit de vérité : l’auteur assume son point de vue, assume le fait qu’il se trouve mêlé à qu’il filme, qu’il lui donne chair. En Giacomo, différents bouts de réalité et de subjectivité sont appelés à se rejoindre, faisant de lui un personnage plus vrai que nature.

L’Été de Giacomo, Alessandro Comodin (2011)

– avec Giacomo Zulian et Stefania Comodin –

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Son ombre

Elle m’a dépassée trois fois ce matin contre une seule les autres jours. Un problème de lacet défait. D’abord son ombre, d’emblée identifiable – un infime flottement – la voici devant, insaisissable. Bientôt elle s’immobilise, se penche sur son lacet, je la dépasse à mon tour, puis ça s’inverse. Au bout de la troisième fois je commence à m’interroger sur la qualité de l’ombre portée par l’éclairage : est-elle artificielle comme la lumière qui l’engendre ? Il me semble que non, il y a une autonomie de l’ombre, davantage qu’une simple projection elle est l’antithèse qui ne fait jamais défaut, elle valorise l’immatériel et va jusqu’à  compromettre la preuve de son contraire. Sans doute s’agit-il d’une mise en question purement émotionnelle, mais justement, c’est ainsi que je me représente la situation, c’est moins une affaire de bon sens que de jugement et, à mes yeux, l’ombre de cette jeune femme frôlée chaque matin (une fois, trois fois, toutes les fois), manque de consistance. On verra ce que sera son ombre au printemps, à la lumière du soleil, si on continue à faire ce bout de chemin ensemble. J’écris « ensemble », le terme ne convient pas. Nous suivons la même route, elle devant moi derrière, nous ne nous connaissons pas, ne devons pas nous connaître : nous sommes parfaitement détachées. Mais, en ce qui me concerne, pas sans rapport. Ainsi ce que je sais d’elle se développe peu à peu, à l’horizontale du temps, se complète et cependant ne construit pas une théorie. Je ne parviens pas à la lire. C’est-à-dire que moi je l’observe, mais je ne suis pas certaine qu’elle fasse pareil. Quand elle me dépasse rien ne se passe, je constate une introversion, je perçois une apparence dépourvue de rayonnement, un mouvement sans corps. Il ne m’arrive que très rarement de heurter un tel obstacle. En toute circonstance, même de loin, même à une heure équivoque, je suis un champ de vision ouvert à tout ce qui vient, en face ou de derrière, avec ou sans pensées, avec ou sans conversations, en couple, en groupe ou solitaires, amants, collègues, rencontres, je les laisse me traverser, je suis à peine un filtre. Très habilement cette jeune femme m’esquive, me contourne, elle-même sans accès. Pourtant, tout porte à croire que, quelque part entre nous deux, existe un point d’intersection. Les indices abondent. Par exemple, il faut admettre qu’elle me ressemble un peu… Même silhouette (elle légèrement plus grande), même allure vive (elle légèrement plus rapide), même type de vêtements sombres et – ce qu’il y a de pire – mêmes chaussures de marche. Ce n’est pas un détail, les chaussures de marche, ça nous relie, ça dit quelque chose de nous, deux jeunes femmes qui sacrifient l’élégance à la nécessité de marcher, qui n’ont pas d’autre choix que de commettre contre elles-mêmes cette détestable faute de goût. Mais peut-être, contrairement à moi, ne considère-t-elle pas que ses chaussures la trahissent. En ce cas, et je ne saurais l’affirmer, il ne s’agit là nullement d’un point commun. Pour le reste son visage se dérobe à ma vue, tout va trop vite,  tout est trop obscur, mais, si on s’en tient  aux lignes générales, si on nous place l’une à côté de l’autre, on peut vaguement conclure que nous sommes sœurs, tout au moins parentes. Mais en réalité, comme elle est devant et moi derrière, nous ne coïncidons pas. Aussi, elle a les cheveux coupés très courts tandis que les miens sont plutôt longs, sauf que le chignon que je porte quasiment tous les jours nous ramène à égalité. D’ailleurs en y réfléchissant, j’en viens à croire qu’elle a aussi les cheveux attachés. Décidément les indices s’alignent sur des voies parallèles, ne convergent pas. Inintelligible, elle passe près de moi plus secrète, plus négative que son ombre. Quelques notes d’un parfum quelconque, une démarche sans particularité, la tête droite, pas de cigarette, pas de téléphone portable, un sac informe, aucun signe extérieur de quoi que ce soit. Une énigme et aucune clef à disposition. Où va-t-elle ? Souvent je me demande ce que font les gens qui, comme moi, travaillent dans ce quartier. Médecins, avocats, comptables ? Elle n’a pas l’air de tout cela, elle n’a l’air de rien, je me retrouve dans l’incapacité de lui attribuer la moindre profession, la moindre définition, la moindre intention. Inhospitalière, inhabitable, elle résiste à l’identification. Après dix minutes de marche décalée (elle devant, moi derrière), je la vois emprunter une rue qui l’éloigne de celle que je  dois prendre. Comme à chaque fois, je me sépare avec une violente envie de rester derrière elle, son ombre.

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Photo : Alexey Titarenko

Sorrow is just wore out joy

La première séquence d’Old joy illustre un été idéalement accessible, assez fade malgré la bonne réputation de l’été en général, rien qu’une langueur bien proportionnée, une aquarelle, l’ennui dans un joli cadre. Vus de près, tout à leur tâche singulière les insectes chavirent les fleurs, l’humidité allaite les végétaux, les oiseaux se replient sur un coin de toit : toutes ces petites vies obstinées se fondent dans l’illimité de l’infime. Autant d’occurrences qui échappent, pour l’essentiel, à l’attention du promeneur. Non qu’il soit inattentif, ou indifférent. Simplement la forêt subjugue ses hôtes, les absorbe sans se laisser posséder. Cela est vrai aussi pour la ville, le désert, quelque lieu que ce soit ; ces grands corps ne sont qu’étreinte et indétermination. Différent du promeneur ordinaire, le cinéma possède les moyens de sa fascination. Il furète, isole, amplifie, réinvente l’identité d’un territoire, ce qui revient à en recueillir quelques morceaux, la totalité restant insaisissable. Ensuite la précision de l’image excède les capacités du regard, et le décalage subsiste, entre une netteté irréelle (encore subjective), et la faible attention qu’elle reçoit. Dans Old joy, le paradoxe est intégré au filmage, de sorte qu’il suscite deux forêts, l’une glissant sur l’autre comme les séquences d’un rêve, sauf qu’ici, c’est l’image intérieure qui chasse l’image réelle… La forêt substantielle, trop opulente, s’estompe avec le mouvement de la marche. Les promeneurs l’effacent, la relèguent à l’arrière-plan ; parasités de préoccupations domestiques et mutuellement distraits, ils cheminent dans un brouillard végétal. Retraite équivoque, voici  la forêt mise, tantôt en valeur, tantôt en déperdition.

La marche, qui agit comme un filtre, et un catalyseur, affecte les perceptions, elle décante la pensée, la précipite, la jette dans un état de précarité. Sur ce présupposé, la trame d’Old joy est très réduite, d’une consistance presque factice : une nuit et un jour, le temps d’une randonnée, des retrouvailles entre deux amis (Mark et Kurt). Illustration même du cheminement limité, clin d’œil à l’illusion d’une vie en continu. Une lecture possible consisterait à expliciter, très schématiquement, les différences qui opposent les personnages – analyse des caractères, modes de vie et considérations sociologiques. Approche raisonnable, qui cependant tourne court. Les flux de discours qui balisent le film, débats radiophoniques, conversations, bribes téléphoniques, s’entrecroisent de telle sorte qu’ils s’annulent, se court-circuitent. Alors que s’esquisse un désordre  généralisé, l’essentiel c’est la promenade… A partir de là, Mark et Kurt rappellent d’autres couples de marcheurs, Wendy & Lucy (de la même réalisatrice), les innombrables vagabonds de Beckett, les Gerry de Gus Van Sant, le Roi de l’évasion et sa belle amoureuse, tous, évidemment sous la figure tutélaire de Don Quichotte et Sancho Pança…

Mais il faut distinguer errance (Gerry et les personnages de Beckett)  et déambulation. L’errance est sans assignation ni contrepartie – nul ailleurs, plus d’ambition, c’est le degré zéro de l’existence. L’individu a perdu sa propre trace dont il cherche encore l’écho dans l’espace dilué. La déambulation se caractérise par un va-et-vient, un aller-retour : hoquet de l’individu qui se sent disparaître, piétine, se rejette de l’intérieur à l’extérieur. Parcours concret voire trivial : les zones opposées polarisent la montée du désir, entre attachement et affranchissement. De l’un à l’autre, la marche fermente la réflexion. Dans Fish Tank, la cité s’inscrit à la limite de la banlieue où commence la campagne, une nature ingrate, sauvagerie de la friche.  Même type de paysage dans Wendy & Lucy, au bord de la voie ferrée, quelques arbres, la broussaille, les confins de la ville pour les exclus du système. Dans Old joy et dans Le roi de l’évasion, cette topographie se présente sous un jour moins sinistre, quoique encore marginalisant : la forêt est le cadre d’utopies sexuelles : source chaude, dourougne… Ces zones extérieures, extra-urbaines, vaguement sauvages et parfois belles (bien que, nous l’avons vu, la beauté du paysage ne soit pas jamais pleinement appréciée) surgissent comme un sursaut de vie, irrigué d’un désir que la forêt fait monter par métaphore. Même s’il n’y a, en réalité, pas lieu de fuir et rien à rejoindre, on s’aperçoit que la nature décrit une figure abstraite, en aparté,  une figure composée de signes, de sensations, d’éléments pourvus d’ombre et dénués de repères, dans la matière taciturne, d’empreintes pressées, abstraites car toujours déplacées. Sans destination, le cheminement des personnages devient une enjambée sur le néant, pire, un cercle vicieux. Autant laisser la terre telle quelle, laisser là les impressions visuelles et olfactives, les laisser s’insinuer, autant se laisser aller. Puisqu’à ce qu’il semble, ce n’est pas tant le lieu, forêt ou ville, qui importe, que leur différentiel, dans la distance, l’écart, le fait de se maintenir en mouvement – nommément : la marche.

Sorrow is just wore out joy : citation extraite de Old joyLa tristesse c’est de la joie usée.

Kelly REICHARDT, « Old Joy » ,« Wendy & Lucy » (photo 1 et 3)

Andrea Arnold, « Fish tank » (photo 4)

Alain Guiraudie, « Le roi de l’évasion » (photo 2)

Gus Van Sant, « Gerry »