Vents de sable, femmes de roc

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Au Niger, un peuple de nomades, les Toubous, laisse chaque année partir ses femmes le temps d’une longue marche, seules, au travers du Sahara. L’objectif, éloigné bien que défini, est l’oasis, le haut lieu de commerce, le grand marché du désert où l’on vient récolter les dattes, le sel, vendre les chèvres. Sur des étals de fortune, on ne trouve rien de bien différent de ce que l’hypothèse nous suggère, huiles, parfums, étoffes, objets venus d’ailleurs – le nécessaire et le moins nécessaire de la vie courante. L’endroit donne donc davantage de raisons d’être rejoint que de satisfactions matérielles, lesquelles expriment un déplacement d’un autre ordre. Car pour celles qui, le reste du temps, ne travaillent pas moins dur, mais cela sous l’autorité des hommes et sans compensation autre que celle, fourbe, desséchante, d’accomplir leur devoir, ce repli nomade intérieur au nomadisme se prépare et se vit tel un événement intime.

La récolte des dattes, c’est de l’argent à gagner. Ni celui du père ni celui du mari, mais de l’argent à soi. Règle réjouissante que celle qui se contrarie elle-même : le voyage entre femmes présuppose une autonomie que le travail rémunéré rend seulement envisageable. On dirait que, chez les Toubous, cette longue marche des premières pluies fonctionne comme le carnaval chez les Romains : les cartes ne sont redistribuées que pour être plus fermement reprises. A l’issue du périple, l’ordre se réaffirme. Les femmes réintègrent en mieux le quotidien du soin familial. Le pas de côté fait la santé du foyer. Tout au moins le devrait-il.

La traversée du désert est à l’exacte mesure de ce qui l’investit : devoir, plaisir ou volonté. La tradition qui assujettit les femmes au calendrier engendre aussi son inverse, les en délivre. L’opiniâtreté est évidemment requise, en plus de la volonté. C’est-à-dire, s’il y a quelque chose d’autre à retirer du voyage que l’idée même du voyage, la rupture d’avec le quotidien, le dépaysement, la rémunération, cette autre chose va se construire dans le temps. Issue de l’ennui, cette opération féconde la durée. Le cadre rigide de l’aventure, son itinéraire précis, ses règles strictes, s’évasent discrètement dans la récurrence. Ne partir qu’une seule fois formulerait la vaine exigence d’une exception. L’héroïsme n’est pas tant de rigueur que la constance. Car de même que quelques-unes résistent, se refusent, luttent pour une intégrité physique et morale toujours compromise par le mariage, de même, les rapports conjugaux, s’ils évoluent, ne s’améliorent guère que de façon diffuse, dans la lenteur somnolante de la continuité. Aussi chaque déplacement a son importance, chaque voyage compte en son entier comme part d’une œuvre individuelle et collective.

L’émancipation ne fait pas date, sinon prétendument, parce que la commémoration maintient l’exigence. Si à cette occasion, elle prend la forme d’une histoire, c’est alors une addition scabreuse, de personnes et de volontés diverses, un enveloppement générationnel qui ne se comprend pas sans la confusion de l’instant. Car c’est véritablement ici que s’active la liberté de chacune. Il y a le plaisir, l’argent peut ne servir qu’à cela, à se faire du bien, à se récompenser, à prendre soi-même soin de soi. Ces conditions améliorées nourrissent le rêve, il prend de l’ampleur. On se dit qu’ailleurs c’est mieux, en Libye par exemple, pays où les femmes sont mieux équipées pour leurs tâches ménagères, nanties, aidées. Il y a la décision. La volonté de s’instruire pour pouvoir prétendre à un travail de toute l’année, un travail, également, bien à soi. Ou le foyer rejoint, le quotidien pas forcément aussi difficile que la difficile conquête de l’autonomie. Nombreux sont les déterminismes à vaincre pour accéder à une forme d’indépendance, laquelle n’est certainement pas encore cette zone de confort pour laquelle on risquerait tout. L’écart existe entre les femmes, autant de vues différentes, de projets, d’envies singulières, de bonnes raisons de faire ou ne pas faire. Là-dessus, pas de jugement, pas de classement au mérite. Il n’y a rien à en dire sinon qu’on leur souhaiterait de ne pas avoir à payer si cher ce choix-là. Parce qu’elle est progressive et relativement pacifiée, l’évolution de la condition des femmes Toubous s’appuie sur une solidarité qui s’accommode fort bien des trajectoires de chacune.

Mis à part ces quelques considérations générales, on ne s’engagera pas plus loin à commenter la situation que décrit Vents de sable, femmes de roc. On se doute seulement que le sort des femmes Toubous ne coïncide pas forcément avec l’impression qu’on en retire. Non que le documentaire ne se montre pas suffisamment précis, plutôt, il ne lui manque rien. Plan par plan, Nathalie Borgers donne l’impression qu’avant même de filmer, elle se raconte une histoire à elle-même. Ce qu’elle propose, c’est une aventure, un paysage sans dissonance. Usant de l’âpre splendeur du désert et du corps sculptural des nomades, le documentaire ressemble presque à une parabole. Ici, la traversée du désert raconte un état du mariage. Il en est de la coutume comme depuis toujours, elle devient la métonymie d’une société et de son évolution. L’oasis, c’est ce point du désert où les femmes vont récolter des bouts d’elles-mêmes. Dans sa matérialité, le déplacement aboutit à un enrichissement. On glisse vers un sens figuré, éden, île d’abondance, fraîcheur de l’eau, du végétal. De là, on entend bien le hors-champ du voyage : des femmes mariées de force, battues. Et marchandées. Comme les chameaux dont elles valent moitié moins à la vente, qui comme elles ont les pattes liées pour éviter qu’ils ne s’échappent. Entraves et fin du désert : ce pourrait être une épure. Nathalie Borgers en fait un spectacle.

Les hommes (plus précisément : les maris) restent hors-champ. Tout s’agence de manière à ce que l’éviction confirme l’écart, insurmontable, lequel en retour, par le montage, par la narration, confirme l’éviction. Vents de sable, femmes de roc met en œuvre une tautologie de cet ordre. Le divorce, s’il laisse entrevoir une issue, dépend au final du seul vouloir masculin, possibilité de se débarrasser à moindres frais d’une épouse embarrassante. De même, les femmes apparaissent à l’écran sous autorisation maritale et toujours sous surveillance. C’est l’affaire de quelques-unes, vraisemblablement choisies pour leurs aptitudes à se mettre en valeur, à incarner le rôle qu’on attend d’elles. Pourtant, au regard d’un hors-champ aussi décisif, les femmes sont plus que jamais des objets. L’attention exclusive que le documentaire leur consacre est un leurre séduisant. En premier lieu pour le spectateur. L’air de rien, cette représentation articulée sur la séparation, agit comme un renforcement. Sans interactions, sans frottements, sans contacts, la situation n’est que pur moteur de cinéma, pas loin du divertissement. Les belles du désert sont chair de l’aridité, émouvantes statues, à l’arrière plan leur vie fait décor, le voyage donne le mouvement.

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« Vents de  sable, femmes de roc », Nathalie Borgers, Belgique, Autriche, France, 2010

La modification

C’était un dimanche, je me trouvais assez loin de chez moi. Après une journée entière à marcher le long d’une rivière sans rencontrer personne parce que, malgré le soleil qui m’avait donné chaud, c’était encore l’hiver, j’étais parvenue à un village connu pour ses nombreux bouquinistes. Dans une cave sentant l’humidité, après avoir constaté qu’aucun des livres que je cherchais ne s’y trouvaient (je suis toujours en quête de livres parce que j’en achète rarement…), les étagères poussiéreuses croulant sous d’improbables empilements de vieux romans inconnus de moi, peut-être illisibles aujourd’hui,  aux couvertures aussi laides que leurs  titres sont assommants, je finis par en choisir un que j’avais pourtant déjà lu, mais qui ne se trouvait évidemment pas dans ma bibliothèque, puisque, comme tant d’autres, je l’avais emprunté. C’était La Modification de Michel Butor et, incidemment, l’occasion de refaire ce voyage en train dans une narration qui interpelle d’emblée son lecteur par l’emploi impératif de la deuxième personne du pluriel : c’est le mécanisme que vous avez remonté vous-même qui commence à se dérouler presque à votre insu.

Bien sûr, il m’impressionne beaucoup moins aujourd’hui que lorsque je l’ai lu la première fois. A l’époque, de longues phrases sensibles, ciselées, et un style élégamment désenchanté pouvaient encore me contenter. Ce n’est malheureusement plus aussi simple à présent, mais en revanche je goûte mieux les détails d’une écriture parce que je n’en dispose plus comme d’un miroir. C’est pourquoi, j’aime être subjuguée, quand, dans une phrase – dans toutes les phrases – survient un intrus, une dissonance, un élément inexplicable qui ressemble à une faute de grammaire mais n’en est pas une. Que la phrase déborde, enfreigne les règles, les lois du langage, qu’elle s’évade hors de la langue et m’emporte loin d’elle… C’est un plaisir rare que me donne, par exemple, Faulkner

Autant dire tout de suite que le ton raffiné de La Modification n’encourage absolument pas mon désir de baroque. A l’image du voyage en train qu’il décrit, c’est un huis clos certes en mouvement, mais hermétique. Malgré ce vous si engageant qui prétend inclure son lecteur, non pas simplement l’inviter à l’intérieur de sa fiction mais lui signifier qu’il s’y trouve déjà, la forme et le fond sont à ce point mesurés, travaillés, déterminés, qu’ils ne laissent pas davantage de liberté au lecteur qu’à son pitoyable personnage, pas plus de jeu que s’il  était lui-même enfermé dans un train filant d’une ville à l’autre, dans une illusoire transition. C’est d’ailleurs ainsi que je perçois les films du Dogme (Lars Von Trier et autres) : en échange de plans accidentés et d’un éclairage maussade, on nous fait miroiter une authenticité, une intensité émotionnelle, qui ne sont en fait que le résultat d’un scénario cadenassé particulièrement manipulateur. Aussi, dans La Modification, cet homme de cinquante ans parti rejoindre sa maîtresse à Rome, il se suffit à lui-même. Le détail du récit, l’écriture précise, pointilleuse, excluent, par épuisement de l’imaginaire, l’identification. Effet paradoxal. Vous vous dites : s’il n’y avait pas eu ces gens, s’il n’y avait pas eu ces objets et ces images auxquels se sont accrochées mes pensées de telle sorte qu’une machine mentale s’est constituée, faisant glisser l’une sur l’autre les régions de mon existence au cours de ce voyage différent des autres, détaché de la séquence habituelle  de mes journées et de mes actes, me déchiquetant, s’il n’y avait pas eu cet ensemble de circonstances, cette donne du jeu, peut-être cette fissure béante en ma personne ne se serait-elle pas produite cette nuit, mes illusions auraient-elles pu tenir encore quelque temps, mais maintenant qu’elle s’est déclarée il ne m’est plus possible d’espérer qu’elle se cicatrise et que je l’oublie, car elle donne sur ma caverne qui est sa raison, présente à l’intérieur de moi depuis longtemps, et que je ne puis prétendre boucher, parce qu’elle est en communication avec une immense fissure historique. Je ne puis espérer me sauver seul. Tout le sang, tout le sable de mes jours s’épuiserait en vain dans cet effort pour me consolider.

L'Avventura, d'Antonioni (1960)

Le voyage n’en est pas moins agréable, en surface. Rome dans les années cinquante, les amants qu’on imagine aussi beaux que dans un film d’Antonioni, l’élégance, les conventions désuètes et le temps nécessaire, alors, pour franchir cette distance qu’un avion annule désormais presque instantanément. Le temps décomposé en strates qui finissent par s’enchevêtrer, comme rêve et réalité, fantasme d’une vie nouvelle traversé bientôt par les sillons déprimants de la raison, réseau de possibilités, lignes, droites, toile, rails… Chaque femme est une ville, et tout ville dans laquelle on séjourne trop longuement, finit par ennuyer : N’y aurait-il plus là pour vous de repos, ne vous serait-il plus possible d’aller vous y replonger, vous y rajeunir dans la franchise d’un amour clair et neuf ?

La Modification, Michel Butor 1957 – Éditions de Minuit

Les textes en italiques sont extraits du livre.


Les portes brûlent dans leur cerveau

Qu’y a-t-il, sous les hurlements, la colère, les pleurs ?  Que dissimulent les rires et les étreintes, les yeux fermés ? Que renferme une maison bien rangée, un joli jardin, des murs solides ?

Revenons en arrière de quelques décennies, prenons un jeune couple et leurs deux enfants.  Donnons-leur la chance de ne pas avoir de problème majeur, ni souci financier ni maladie grave.  Osons, sans méchanceté, les identifier comme représentatifs  d’une classe moyenne modérément instruite, travailleuse et saine. Bien sûr, son rêve à elle, son rêve ancien déjà, est d’être actrice. Elle imaginait les triomphes, les personnages au-travers de son corps, sa voix portant loin,  créatrice et voyageuse, toujours au-devant d’elle et l’entraînant ailleurs, dans des lieux, des vies nouvelles. Plus modestement, lui ne désirait qu’une chose : ne pas marcher dans les pas de son père, employé anonyme d’une société indifférente, ouvrier de l’ennui et de la routine. Mais les enfants sont apparus, il a fallu trouver la  jolie maison en dehors de la ville, arranger, ranger, organiser, entretenir. A présent c’est tout le contraire du rêve. La désespérante morosité. Je t’aime devient supplique, résignation, locution abusive et constat d’impuissance ; je t’aime et je ne t’ai jamais aimé ; désir pour soi non pas de l’autre.

Autant filmer jusqu’à l’impasse, sans craindre l’actualité du sujet. Laisser les acteurs livrer leurs excès ;  montrer l’insoutenable dissolution. Distiller, dans un récit sans originalité, les lueurs de la pénombre, les fulgurances regrettables, le fou qui dit la vérité, les insultes peut-être fondées, et les ironies du sort qui  sait si bien compléter l’incapacité humaine.

Revolutionary Road, de Sam Mendes, avec Leonardo DiCaprio et Kate Winslet , d’après le livre de Richard Yates – à voir au cinéma.

Lien 1 : autres films de Sam Mendes

Lien 2 : Qui a peur de Virginia Woolf ? de Mike Nichols, avec Elizabeth Taylor et Richard Burton.

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Trop tard dans la pluie fallacieuse

Les voici réunis ceux que l’amour a séparés

Les fenêtres se déversent dans leur cœur

Et les portes brûlent dans leur cerveau.

Dylan Thomas

(Anniversaire de Mariage)

Un dimanche sous la pluie, la montée du sentiment

Trop noir, trop sombre, le cinéma des frères Dardenne suscite l’appréhension qu’un sujet difficile ne manque jamais de soulever à la seule lecture d’un résumé. Pourtant, il existe une  noirceur qui, ne cherchant ni à plaire ni à générer l’adhésion, gagne en force, en profondeur, dépassant de fait son propre pessimisme. Personnellement, le cinéma dit « social » ne m’attire pas outre mesure, et les grands drames qui empoignent le cœur me laissent le plus souvent sceptique… les scénarios « arrangés », didactiques, historiques, dénonciateurs, représentatifs – je les vois venir, avec leur message en bannière, déployé, prévisible… Ce n’est pas cela que j’attends d’un film.

Aussi bien, le cinéma des Dardenne, c’est tout autre chose. Je n’ai jamais oublié le jour où j’ai vu L’Enfant. Cette possibilité de transcender le réalisme en le poussant à bout, par l’épuisement de sa substance. La caméra collée à la peau des personnages, si près que le décor – les rues laides, la crasse, le délabrement – se plaque directement contre les corps, sur un même plan, sans profondeur de champ, à faire étouffer l’image. Très peu de paroles, pas de musique mais beaucoup de bruit; du souffle, de l’organique. L’intrigue tendue comme un nerf, sans digression, sans distraction. Style concis jusqu’à l’ellipse, épure qui précipite le sujet, le cristallise sur un point (une entame, une brèche) , toujours le même,  une obsession,  déclinée de film en film, à mille lieues de cette noirceur indûment reprochée : la montée du sentiment.  Comprendre : le moment de grâce d’un personnage soumis à l’abjection de son milieu, tenu, haletant, coincé – contre toute attente, alors même qu’on ne l’identifie plus qu’à ses actions, le reste étant impénétrable, interdit. Brusquement, sans explication, au risque de se perdre, il rompt ses chaînes.

Cette fois, il s’agit de  Lorna, jeune albanaise – prête à tout – qui se compromet  dans un trafic de mariages. Une armure en mouvement qui ne laisse rien entrevoir; une créature abrupte, indifférente, calculatrice, comme ses relations humaines qui toutes se chiffrent en euros. Entre un mari drogué dont la détresse l’écœure, et un amoureux lointain qui l’encourage dans la voie de l’illégalité, quel espoir ? Une vie éprouvante que seule l’idée fixe d’une amélioration sociale – la régularisation – rend tolérable. Pour y parvenir, un pacte avec le diable, qui, de là où elle se trouve, n’en paraît presque pas un. Sans ménagement mais sans contradiction, tout s’inverse, viscéralement : c’est un avènement, jamais  une rédemption.

Le film s’achève au crépuscule, dans une cabane au fond de la forêt. La réalité  apparaît comme infiniment moins importante que Lorna –  c’est elle, et non la réalité, qui nous mène étrangement jusqu’à la fin. Et la cruauté tant redoutée se résorbe dans une douceur inattendue…

Il me reste de ce film une impression tenace, au-delà de la tristesse, une émotion difficile à formuler. Que dire de plus ? Ne pas se  prononcer, ni en pensées, ni par écrit ; là où le film impose le silence.

Le Silence de Lorna, Jean-Pierre et Luc Dardenne – Cannes 2008: prix du meilleur scénario.

Autres films des frères Dardenne à la médiathèque.