Abruzzes

 

Abruzzes Gran Sasso 6 bis

Abruzzes Gran Sasso 2

Abruzzes refugio Franchetti

Abruzzes refugio Franchetti 3

Abruzzes refugio Franchetti 7

Abruzzes refugio Franchetti 5

Abruzzes Teramo 1

Abruzzes Castel Del Monte 2

Abruzzes chardon

Abruzzes Gorges de Salinello

Abruzzes Santo Stefano di Sassanio

Abruzzes Pennapiedimonte

Abruzzes refugio Franchetti 4

Abruzzes Madoninna 2

Abruzzes Gran Sasso 3

Abruzzes fleurs

Abruzzes arc en ciel

Abruzzes Gran Sasso 9

Abruzzes Aquila

Abruzzes Chieti

 

 

 

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– Porter une montagne en soi –

(À propos de l’exposition A few mountains, E.D.M, Jozsa gallery du 07 mai au 02 juillet 2016)

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« C’est vrai, je ne parviens pas à m’intéresser vraiment à ces montagnes dont je m’inspire. Je ne retiens pas leurs noms ni où elles sont situées. D’ailleurs je n’y suis allé qu’une seul fois. C’est dangereux, la montagne. »

E.D.M. Entretien avec Sylvie Canonne, 3 juin 2011

De leur origine incertaine – quelques photos trouvées dans des livres – les montagnes orphelines portent le deuil, un noir et blanc nuancé de gris. Peintes à l’huile sur des tableaux en bois de petite dimension, elles semblent aussi bien légères, presque immatérielles ; fussent-elles nées d’un rêve qu’elles n’auraient pas l’air moins sûres d’elles. Une apparence de fragilité qui ne rencontre pas l’image que l’on se donne ordinairement des montagnes. Seulement quelque chose de plus profond se dit à travers elles, quelque chose de moins audible et de rare : un sentiment.

Ce sentiment pourrait être la peur. E.D.M. le premier évoque une menace. Comme objet de pensée, la montagne conduit au sublime qui invite à la chute. Son immensité ruine l’œil qui ne peut la saisir tout entière, encore moins la pénétrer. Comme lieu de pensée, la montagne se montre peu hospitalière. Vertige de l’altitude et des gouffres lacérants. Loin du paradigme vital promu par Nietzsche, on lui préfère plutôt la chambre (Woolf, Kafka, Proust). Mais pour E.D.M. l’inspiration ne vient que par voies détournées. Ce qui, pour certains, se présente  comme un idéal de hauteur et qui, pour d’autres, relève de la nostalgie (pays d’enfance ou horizon imaginaire), restent étrangers au surgissement de ce motif dans son travail ; à croire que ce qu’il cherche à traduire en langage visuel n’a pas d’ancrage particulier, ni en ce monde ni au-dehors. Si le nom de Lovecraft finit par revenir, il ne s’agit pas d’un lieu qui serait associé à l’auteur du Necronomicon mais d’un état d’esprit. S’étant peu intéressé à la nature sinon pour en démasquer les contours illusoires, l’écrivain de Providence livre par analogie une hypothèse de ce que porter en soi une montagne peut vouloir dire. C’est avoir toujours froid. Le froid étant cette sensation par laquelle le corps, ne se reconnaissant plus lui-même, souffre ne de pouvoir se reconstituer en abri. Informe, le froid dont on dit qu’il ronge les os achève de déposséder son hôte de sa chair. Avec son tracé pauvre et sa matière assombrie où vient mourir la lumière, la montagne telle que la figure E.D.M. n’a pas grand-chose à offrir sinon cette épreuve : peau de roche qui frissonne.

Peau, elle n’a de vie que de ce qu’elle révèle. Car pour le reste, il n’y a personne. La montagne est nue, déserte, inhabitée. Rien ne l’anime, ne la trahit que ce qui vibre en surface, cette peau, c’est aussi, sous un versant plus favorable, la terre qui se soulève et respire doucement. Les nombreuses couches de glacis qui la constituent lui conservent un caractère irrésolu. On comprend que cette physionomie problématique se prête aux échanges, sans qu’aucun parti ne soit privilégié. Dedans, dehors, expulsion, expropriation, repli, dévoilement, identité, altérité : la peinture est un milieu poreux.

20160610_141727Ce qui arrive à ces montagnes – et par là ce qu’elles signifient – advient de façon très subtile. Elles palpitent, grondent, on dirait que c’est là le peu que le peintre leur demande. En les travaillant sur des durées très longues, non seulement il leur incorpore les temps de pause, parfois considérablement étirés, requis par l’huile, mais surtout il défie les normes de vitesse et de productivité qui dominent le marché de l’art. Cette mécanique de la rentabilité, E.D.M. n’en a que trop souffert à ses débuts. Aussi, pour survivre en tant qu’artiste n’a-t-il eu d’autre choix que de rompre avec le milieu et de se mettre à faire exactement le contraire de ce qui l’occupait précédemment : de l’huile au lieu de l’acrylique, du noir et blanc en place de la couleur et du figuratif.

Glissés sur des rails puis disposés le long d’une ligne horizontale, les tableaux imposent un rythme cinématographique déliquescent. Ici un flanc ouvert révèle un  réseau de veines à vif, là une symétrie colonise l’eau taciturne, ailleurs quelques traces de rouge déjà noyé parlent d’une époque où, peut-être, l’obscur n’avait pas totalement éteint la brûlure du sang.

Ce ne sont pas des natures mortes, ce sont des natures sans événement visible. La forme montagneuse en elle-même témoigne d’une agitation souterraine, un drame toujours latent. Et cela suffit à dire l’angoisse. On ne trouve pas non plus de traces de lutte contre la nature pour la représenter. Les réalités auxquelles E.D.M., travaillant d’après photos, se mesure sont tout autres. À ces dernières, des vues trouvées dans des livres achetés d’occasion, des images sans âme, sans âge et surtout sans nom peuvent servir de levier d’expression. Les photos ne sont guère que des amorces, un peu comme les encres de Rorschach. « J’ai essayé de peindre sans modèle. C’était impossible. Je faisais toujours la même chose. » affirme-t-il. La montagne n’est décidément pas le sujet de sa peinture. Il y a, dans cette succession d’êtres solitaires, une béance. Ne s’est-on pas trompé ? Ces formes qu’on s’acharne à considérer comme massives et pleines et lourdes, ne seraient-elles pas plutôt – un espace vacant ?

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Le site de la Jozsa gallery

L’ange de l’épaule droite

Djamshed Usmonov, « L’ange de l’épaule droite », Tadjikistan, 2002 (durée : 88’)

La mère

Asht – ce village personne ne le connaît, si ce n’est ceux qui y vivent. Découvrir un lieu caché, c’est se demander ce qu’il signifie, comment il se révèle. Un point d’invisibilité sur la carte, quelque part au fin fond du Tadjikistan, autant dire non pas le bout du monde, mais son centre, un minuscule plateau que les montagnes ont eu l’obligeance de céder à des femmes et à des hommes valeureux, contraints de souffrir toutes les aridités du climat, toutes les âpretés de la terre avare, femmes et hommes pourtant toujours insuffisamment préparés à soutenir du regard cette aberration secondaire qu’est l’absence d’horizon – Asht donc : un endroit bâti à même les épaules de ses habitants, un village qui ne peut exister ni durer sans accabler ceux qui le font tenir, paradoxe temporel, figure de la persistance contre l’aberration même de l’existence

Là-bas on raconte qu’au Jour du Jugement, on ne pèse pas les âmes mais les livres. Ceux-ci sont l’œuvre de deux anges (un à chaque épaule), chargés de consigner bonnes et mauvaises actions. On sait qu’après la mort, les livres sont remis à saint Aouf afin qu’il procède à la pesée. Somme des péchés ou des bienfaits, le volume le plus lourd décide de l’enfer ou du paradis.

De cette version du Jugement, on retient la rigueur mathématique. Il n’y a pas de marge d’erreur, ni tendresse ni rémission : des mots sur une balance et la valeur absolue de l’écrit.

Les légendes sur l’au-delà ne guident pas tant le comportement d’un homme qu’elles n’éclairent, à rebours, sa magnifique inconséquence.

Hamro

Et voici l’histoire d’Hamro qui, après une dizaine d’années passées dans une prison russe, revient à Asht, parce que c’est là qu’il est né et que sa mère à présent s’y meurt. Sur place, il ne tarde pas à s’apercevoir que  la maladie maternelle n’est qu’une mise en scène destinée à le livrer à ses trop nombreux créanciers. Parmi ceux-ci, le maire du village, le raïs, n’est pas le moins véreux. Hamro fait l’épreuve de la menace, du tabassage et de la déception : puisque sa mère en pleine santé s’est  relevée de son lit, il ne peut même pas compter sur l’héritage et la vente de la maison pour honorer ses dettes et repartir en Russie. Accessoirement, on lui confie le soin d’un enfant de dix ans, son prétendu fils, mais qui sait, peut-être un bâtard. De plus en plus abîmé, Hamro cherche à s’acquitter de toutes les manières, le vol s’avérant un lamentable expédient. Dans ses tristes affaires, son petit garçon le suit de près, ombre culpabilisante et regard rédempteur ; d’un peu plus loin,  sa mère l’épie, vieille femme toute en rides et replis, rugueuse et renfrognée, mais ô combien belle, et vive et courageuse – déterminée à demander l’impossible pour sauver le fils prodigue, le fils ingrat.

Le fils

A Asht, les rues sont à vif, terre sèche ou terre gelée, les maisons sont en pierres épaisses, ce qui fortifie mais ne rend pas le foyer plus doux. On dort sur la paillasse, près des animaux ; il y a peu de lumière, peu de meubles, ni eau courante ni électricité. Le confort ne s’imagine pas, il faut se réchauffer à la vodka. A elles seules les robes des femmes monopolisent toutes les couleurs, sinon c’est gris, brun et cendre, les hommes portent du cuir sombre, la neige repeint le paysage en blanc. A tous, les montagnes infligent leur âpreté rocheuse ; c’est une beauté sidérante qui ne nourrit même plus l’âme.

Il importe de noter ces détails, de regarder L’ange de l’épaule droite d’abord comme un paysage, puis comme un documentaire, et accessoirement comme une fiction. Rien ne doit distinguer ce lieu de son âme et de son imaginaire. Car Djamshed Usmonov filme ici sa terre maternelle, son village natal, et le fait qu’il soit parti depuis longtemps, la distance et le temps passés ailleurs font de son retour davantage qu’une visite de courtoisie : c’est une introspection. Le récit met en question le devenir du village et de ses habitants ; le recours aux légendes ne tend qu’à l’intériorité. Hamro, la mère et l’enfant forment une trinité signifiante. L’homme qui approfondit son origine, sa structure, sa foi, ses traditions, se dédouble, comme Asht se dédouble sous le regard du réalisateur : archaïsme et modernité, liberté individuelle et destin, autonomie et filiation. Matière rassemblée et mystérieusement répartie entre deux épaules, deux anges, deux livres. Le symbolisme affleure, étant déjà contenu dans le réel, participant de la vie courante. : L’ange de l’épaule droite donne à voir un fantastique immanent au naturalisme, une fiction inscrite au cœur du réel. Pour un peuple fervent, les légendes ne sont jamais vestiges, jamais écailles ; elles sont opérantes. L’imaginaire est ce qui constitue un peuple moralement, en proportion égale avec l’environnement, la société… Aussi tout ce qui arrive à Hamro et à ses proches s’explique par un mystère plus grand, qui n’est rien d’autre qu’une forme spirituelle de la vie. A Asht, le naturel est intrinsèquement surnaturel.

Revenir sur soi-même, sur son passé –  peser les âmes : aberration, folie, cruelle rêverie ? Dans un certain sens, juger relève de l’injustice. Comment départager le bien du mal ? Le passé du présent ? Soi d’autrui ? L’ange de l’épaule droite démontre que le Jugement, quantification de l’insaisissable, est impossible. Il faut que le Jugement ne soit ni arbitraire ni déterminé. Seulement puisqu’il est nécessaire, souhaité –  point de fuite, extériorité et distance – Saint Aouf  est garant de l’impartialité. Peut-être est-ce une façon de dire que le Jugement, même  injuste, est préférable à l’absence de Jugement. Ou encore, peut-être qu’à l’insu de tous, les anges sont cléments et que, dans le secret des épaules, ils suspendent leur geste et finissent par ne rien écrire… Si les livres restent blancs, tout retourne à  l’impondérable… Le Jugement est vide.

La terre

 

L’ange de l’épaule droite, Djamshed Usmonov.

En contrepoint : Djamshed Usmonov joue le rôle d’un réalisateur atypique, dans La route de Darejan Omirbaev (Kazakhstan).