Sang blanc

Photos de Vincent

L’année passée…

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Triangle d’amour parfait

Difficile, au début, de s’y retrouver : deux jeunes filles se confondent, l’une d’elle porte le nom d’un garçon mort dont l’autre est la veuve, deux villes s’effacent sous la neige. Le temps de différencier les personnages, d’assigner à chacun  son rôle, on se laisse doucement porter par une agréable confusion, car certains signes confortent la patience et promettent des éclaircissements dignes de l’attente. Puisque la première image est celle d’un visage offert à la neige, d’une fragilité, d’un abandon si manifestes que le cœur se serre, oui, dès la première image. Peu à peu le récit s’éclaire ; par bonheur son élucidation n’appauvrit pas l’histoire qui, jusqu’à la fin, garde en elle suffisamment de mystère pour sembler infinie.

Un amour né trop tôt, mort prématurément. Une jeune fille inaccessible dont l’âme se déporte sur une autre. La plus aimante n’est peut-être pas celle qui fut le plus aimée. Un jeune homme qui préfère l’écriture à la parole, imprimant son nom et celui de l’autre qui ne font qu’un, sur des livres qu’il ne lit pas. Un triangle spirituel parfait dont chaque côté se touche sans envie dans la juste prolongation du sentiment. A présent j’écris ces phrases un peu folles en toute sincérité, avec la prétention non moins extravagante de rapporter très précisément un récit rationnel. Mais,  pour savourer comme j’ai pu le faire, la délicatesse et la rareté de cette histoire, je crois qu’il vaut mieux la laisser se déployer d’elle-même. Il suffit d’espérer des voix très douces, des mains fines, des lettres étranges, des petites choses enfantines et acidulées (parce que c’est un film japonais et que les collégiennes dissimulent leur timidité sous des gloussements rose-bonbon), des floraisons de neige et des flocons tourbillonant dans le ciel, la dentelle des  montagnes au lever du soleil, un écho qui transcende la mort, et comprendre que l’incarnation n’est qu’une étape éphémère dans le déploiement de l’amour.

Love Letter, de Shunji Iwai, avec Miho Nakayama (1995)

Protections éphémères

Blankets – le titre – a été  traduit, de façon quelque peu péremptoire,  en un joli Manteau de Neige. L’image ne ment pas, elle évoque l’hiver, sa beauté cruelle et sidérante dans laquelle s’encastre le récit, mais elle n’en trahit pas moins la polysémie essentielle du terme blankets. Couverture déployée ou pliée, étreinte, protection matérielle et immatérielle, chaleur, refuge, dernier vestige du souvenir tissé par des mains amoureuse … Ou encore, métonymie du roman –  assemblage graphique de pans  mémoriels, enfance et adolescence entremêlés dans le devenir…

Suffisamment libre pour laisser respirer l’imaginaire, Blankets, d’un trait délicat et rêveur, trace le passé de son auteur, Craig Thompson. Plusieurs lignes narratives s’enchevêtrent. La famille, l’amour, la religion. Au fin fond de nulle part, dans une campagne austère du Nord des Etats-Unis, Craig et son petit frère grandissent au sein d’une famille évangéliste. A la dureté du climat s’ajoute celle d’une éducation sévère, fondée sur l’effroi d’une lecture littérale de la Bible. Ce regard intérieur, critique et sensible, apporte un éclairage pertinent sur ces communautés difficiles à comprendre, dont les médias se servent, avec leur subtilité coutumière, pour diaboliser une certaine Amérique. Le tableau que présente Craig Thompson est certes terrifiant : enseignement dogmatique, régressif, intolérant et culpabilisateur. Craignant l’autonomie de la pensée, l’évangélisme n’apprend pas aux enfants à réfléchir ni à interroger leur expérience personnelle, au contraire, il  impose une vision du monde hermétique  et figée. Dans ce contexte, les adultes font triste figure, malheureux, pervers ou carrément méchants, rivés aux interdits qu’ils ne cessent eux-mêmes de transgresser. Craig Thompson illustre ce milieu délétère avec la candeur d’un croyant sincère ; son point de vue sur l’intégrisme prend valeur de témoignage : voilà ce qu’il a traversé, voilà ce qu’il a quitté, sans haine et sans amertume. A quoi bon les accabler, ces prisonniers de la foi ? Sa propre traversée spirituelle se conclut par la reprise du mythe platonicien de la caverne, de l’aveuglement à la douloureuse conscience.

L’émancipation spirituelle est enchaînée à l’apprentissage amoureux. La progression du sentiment affaiblit l’autorité des adultes,  l’âme est prise d’un bouillonnement irrépressible qui ne souffre aucune résistance, c’est le  ravage bénéfique par la découverte de l’autre – de la chair. Craig, habitué à la solitude, découvre une nouvelle forme de solitude, intenable celle-là, un manque, une soif qui se manifeste avec violence. Du sentiment métaphysique au sentiment amoureux, il fait  enfin l’expérience de lui-même : les questions qu’il se posait depuis toujours ne se braquent plus contre lui mais l’entraînent au-delà, dans l’ivresse de l’inconnu. Enroulé en spirales et tourbillons, le dessin de Craig Thompson épouse ses émotions. L’apaisement viendra plus tard, pour l’instant, ça se déchaîne trop, à l’intérieur ; la passion renferme un tel amalgame de désirs, frustrations et peurs que, faute de la comprendre, de pouvoir même l’exprimer par les mots, il faut l’extraire brutalement , entière, indistincte. Ce jeune homme, Craig, a l’air si gentil, si doux, mais le graphisme dit le contraire. L’apparence déborde toujours son sujet, dans le dessin ou l’écriture, jamais un personnage ne se limite à son corps! Craig transparaît dans la neige, les arbres, les chambres, les murs, et souvent tout cela se mélange furieusement, dans un élan de vie magnifique, une tempête salutaire. Sans doute fragile, le manteau lui sera encore nécessaire, mais au moment voulu, il fera de cet ultime refuge un feu magnifique.

Blankets / Manteau de Neige, de Craig Thompson – 2004

Casterman écritures pour la traduction