Le ballon rouge

A propos de : Albert LAMORISSE, « Le ballon rouge », France, 1956 (dvd : Cinéart, durée : 36’)

Aux yeux d’un petit garçon, la ville devient parfois un lieu étrange. Tenez Paris. C’est une ville fantastique, un terrain de jeu incroyable ! D’accord, on peut enlever toutes les couleurs, un peu de gris avec du bleu ça devrait suffire ; tant qu’à faire, on enlève aussi les magasins. Ca ne sert à rien, de toute façon, les magasins. Attendez, tous les magasins ? Ah non, on garde les pâtisseries, tout de même, il faut bien acheter le quatre-heure. Les gâteaux à la confiture, les petits pains dorés, on garde, et le reste on oublie. Juste les trottoirs et les feux rouges pour s’arrêter de temps en temps, regarder les grandes automobiles, observer les gens tout autour, tellement sérieux, tellement occupés – des  pantins ces gens-là !  Paris c’est plein de rues qui tournent dans tous les sens et qui renvoient toujours ailleurs, des larges et des très étroites – évidemment c’est celles-là qu’on préfère. Il y a des gros pavés pour trébucher ou non, seulement si on veut danser sur place, goûter le froid du sol, sentir la rondeur de la pierre mouillée. Et puis ça monte et ça descend, comme les montagnes mais en moins loin, puisqu’on finit toujours par rentrer à la maison pour dormir. Surtout, il y a les escaliers, c’est magique les escaliers, il arrive qu’on puisse cueillir, dans un coin secret, invisible aux gens pressés,  un ballon. Un beau ballon rouge, sans doute le plus beau ballon du monde. Et le plus gentil aussi, le plus fidèle : il va même jusqu’à suivre le petit garçon partout. Il traverse la rue, passe par les fenêtres, clandestinement c’est plus drôle. Parfois il attend dehors, quand ça arrange tout le monde, mais il peut prendre le parti de taquiner les importuns afin de précipiter un départ. A l’église, à l’école… Qu’est-ce qu’on s’ennuie à l’école, on n’apprend rien, le temps passe lentement, on rêve au plus beau ballon du monde qui attend dehors pour faire les quatre cents coups – tiens, une bonne idée ça, les quatre cents coups, peut-être pour un autre petit garçon, qui sait ? Attention tout de même, ne rencontre pas son ballon rouge qui veut ! Tout le monde n’est pas capable d’aimer son ballon rouge. Ça demande du temps, beaucoup de temps. Pour flâner, errer, aller et venir sans but. La promenade, c’est essentiel à la santé du ballon, il a besoin de beaucoup d’espace, et de grand air, de ciel, de vent, de mouvement, de liberté. On ne traite pas un ballon comme un vulgaire objet. Tenez, quand il pleut, on doit l’abriter sous un parapluie, ou deux, ou trois. C’est simple, les parapluies sous la pluie c’est comme les cailloux pour traverser une rivière, il suffit de les enchaîner. En guise de remerciement, le ballon pourra nous tirer d’embarras. Quand le ballon prend quelqu’un en grippe, autant dire qu’il ne le lâche pas, c’est très drôle de voir les gens sérieux faire mille manières pour un simple ballon ! Bon, aussi quand il a le coup de foudre, c’est plus embêtant. Comme cette fois-là, avec le ballon bleu ! En plus, le ballon bleu semblait apprécier… Et la petite fille qui tenait le bleu, le rouge qui n’arrêtait pas de les suivre. Une rencontre entre ballons, et puis quoi encore, on a mieux à faire, on est bien à deux, non ? Parce qu’ensuite, il devient coquet. A la brocante, on peut le surprendre en train de se regarder dans un miroir. Rien que ça ! Malheureusement, un petit garçon avec un si beau ballon, ça ne passe pas inaperçu, ça se remarque, ça fait des envieux. Les gamins du quartier se mettent à tendre des embuscades, les lâches ! Jaloux bien sûr, et pas courageux, ni très malins, toujours en meute, comme ça le nombre compense la bêtise. D’abord ils cherchent à le capturer, ça  dure assez longtemps parce qu’avec le ballon on sait se défendre ! Ensuite, ils se rendent compte justement que le ballon ne se soumettra jamais à leurs jeux violents. Alors ils le crèvent, sous les yeux du petit garçon. Qu’est-ce qu’on peut faire pour le défendre ? Et si on ne réussit pas à le protéger, on est coupable ? Ce serait bien, si tous les ballons étaient solidaires les uns des autres, et qu’ils se rassemblaient pour composer, en quelque sorte, un parachute multicolore. Alors,  le petit garçon pourrait s’envoler, très loin, très haut.

Albert LAMORISSE, « Le ballon rouge »

François TRUFFAUT, « Les quatre cents coups »

Voir aussi le bel hommage de Hou Hsiao-hsien, Le voyage du ballon rouge.

Un autre hommage, très récent ? Là-haut…

Un peu de soleil dans l’eau froide

Vous pouvez choisir de suivre Suzanne.

Une voix qui ne se pose jamais, nerveuse, tumultueuse – une voix à son image ; des corsages bizarrement ceinturés et décolletés, des couleurs agressives, qui crissent et se froissent; une coiffure comme un brouillon d’extravagance, aussi improbable sur cette belle femme que celle d’Isabella Rossellini dans Wild at Heart, pour laquelle je n’ai jamais pu décider si Lynch avait délibérément cherché, par cruauté, à l’enlaidir, ou bien s’il la préférait réellement ainsi, vulgaire et chiffonnée, écho pervers au mannequin lisse posant pour des marques de luxe. Suzanne ne semble épanouie que lorsqu’elle travaille. Elle fait les voix d’un spectacle de marionnettes, et la sienne, si proche de la caricature, anime à merveille les poupées grotesques qui occupent la scène pendant qu’elle reste dans l’ombre. Par sa présence disproportionnée transparaissent les frustrations anodines d’une vie ordinaire, qui, mises ensemble, confinent à l’amertume.

Ou bien Simon

Comme beaucoup de petits garçons de son âge, Simon a un visage d’ange ; il en a aussi la chevelure bouclée, derrière laquelle disparaît un regard singulièrement brouillé, comme des fenêtres battues par la pluie. D’une façon bien particulière, il est souvent seul et, s’il pouvait se poser la question, il devrait aussi admettre qu’il est un peu triste. Il a sept ans. En attendant le retour de sa grande sœur, qui vit dans un autre pays, il déambule dans Paris avec sa baby-sitter, il va à l’école, bien sûr, mais prend également des leçons de piano auprès d’une très belle jeune femme. Cependant, livré à lui-même, c’est à ses jeux qu’il retourne, sur la console, qui semblent le dédommager des absences imposées. Il arrive que sa maman débarque en coup de vent ; c’est alors une bouffée de vie, un éclat de lumière et de bruit, qui le fait vaciller un moment, des petits gâteaux, une étreinte passionnée qui sent le parfum et la cigarette, mais l’instant d’après tout a disparu. Le calme et le silence, dans l’appartement en désordre, devant la fenêtre duquel est suspendu un mystérieux ballon rouge.

Ou bien Song

Sa silhouette longiligne, son corps droit, sobre, tellement étrange dans tout ce désordre. Calme, posée – du moins en apparence… Il émane d’elle une sérénité trouble, opaque, ou est-ce un effet d’optique, parce qu’elle vient d’ailleurs ? Derrière sa caméra : Paris, Simon, le ballon rouge.

Et si tout cela n’était, après tout, que du cinéma ?

Ou encore, vous pouvez choisir Paris, le ciel, les arbres, l’appartement, le soleil, la musique, un quotidien merveilleux d’insignifiance, les querelles et l’amour, la solitude.

Inconnue, elle était ma forme préférée

Celle qui m’enlevait le souci d’être un homme

Et je la vois et je la perds et je subis

Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.

Paul Eluard

Le Voyage du Ballon Rouge, Hou Hsiao-hsien

à revoir, tous les autres films de ce magicien de la lumière.