Son éclat, à la lisière du monde

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« C’est sans doute ce que voulaient dire tous ceux qui ont souligné le fait qu’aimer l’autre, c’est toujours être fasciné par un monde, c’est aimer son monde et, pourrions-nous ajouter, à travers son monde, accéder au monde même. Dans l’amour, se donne soudain sur le mode intuitif ce qui excède l’ordre de l’intuitionnable. Mais encore faut-il s’entendre. Cela ne signifie pas que l’amour est de l’ordre de l’intuition, comme si en l’autre devenait soudain visible l’invisible du monde. Cela signifie plutôt que nous avons affaire, dans l’amour, à une expérience absolument singulière, celle d’une percée du monde en l’autre ou d’une traversée de l’autre vers le monde. Il ne faut donc pas dire qu’en l’autre l’invisibilité du monde se visibilise mais plutôt que l’amour nomme une épreuve qui n’a pas d’autre nom, l’épreuve de cette percée, de cette quasi-présence du monde en l’autre. Aimer c’est pressentir en l’autre le visage du monde et tendre vers lui comme vers celui qui m’en délivrera la clef, comme s’il concentrait en lui soudain la puissance phénoménalisante du monde. Cette expérience singulière est donc aussi une expérience limite, ou plutôt est la saisie d’une limite : précisément de celle, à la fois irréductible et disparaissante, qui sépare le monde de ses manifestations mondaines. Dans l’amour, le monde semble refluer sur lui-même et l’éclat que l’autre y acquiert tient finalement au fait qu’il semble se tenir à la lisière du monde, au point de ce pur excès qu’est le monde. Dans l’amour, l’illimitation semble se rassembler en son sein, se concentrer à sa propre limite, là où peut surgir un être fini, qui vient comme témoigner de sa profondeur. »
Renaud Barbaras, La vie lacunaire.

Précédemment : Ne pouvant se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore.

Une lutte avec la vision : l’innommable ne peut apparaître que par la poésie.

Chaïm Soutine (1893-1943), Poulet mort (1923)

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« Si paradoxal que cela puisse paraître, la peinture est une lutte avec la vision. Elle cherche à arracher à la lumière les êtres intégrés dans un ensemble. Regarder est un pouvoir de décrire des courbes, de dessiner des ensembles où les éléments viennent s’intégrer, des horizons où le particulier apparaît en abdiquant. Dans la peinture contemporaine, les choses n’importent plus en tant qu’éléments d’un ordre universel que le regard se donne comme une perspective. Des fissures lézardent de tous côtés la continuité de l’univers. Le particulier ressort dans sa nudité d’être.

Dans la représentation de la matière par cette peinture, se réalise d’une manière singulièrement saisissante cette déformation – c’est-à-dire cette mise à nu – du monde. La rupture de continuité sur la surface même des choses, ses préférences pour la ligne brisée, le mépris de la perspective et des proportions « réelles » des choses, annoncent une révolte contre la continuité de la courbe. A un espace sans horizon s’arrachent et se jettent sur nous des choses comme des morceaux qui s’imposent par eux-mêmes, des blocs, des cubes, des plans, des triangles, sans qu’il y ait transmission des uns aux autres. Éléments nus, simples et absolus, boursoufflures ou abcès de l’être. Dans cette chute des choses sur nous, les objets affirment leur puissance d’objets matériels et atteignent comme au paroxysme même de leur matérialité.  Malgré la rationalité et la luminosité de ces formes prises en elles-mêmes, le tableau accomplit l’en-soi même de leur existence, l’absolu du fait même qu’il y a quelque chose qui n’est pas, à son tour, un objet, un nom ; qui est innommable et ne peut apparaître que par la poésie. Notion de matérialité qui n’a plus rien de commun avec la matière opposée à la pensée et à l’esprit dont se nourrissait le matérialisme classique, et qui, définie par les lois mécanistes qui en épuisaient l’essence et la rendaient intelligible, s’éloignait de plus en plus de la matérialité dans certaines formes de l’art moderne. Celle-ci c’est l’épais, le grossier, le massif, le misérable. Ce qui a la consistance, le poids, de l’absurde, brutale, mais impassible présence ; mais aussi de l’humilité, de la nudité, de la laideur. L’objet matériel, destiné à un usage, faisant partie d’un décor, se trouve par là même revêtu d’une forme qui nous en dissimule la nudité. La découverte de la matérialité de l’être n’est pas la découverte d’une nouvelle qualité, mais de son grouillement informe. Derrière la luminosité des formes par lesquelles les êtres se réfèrent déjà à notre dedans – la matière est le fait même de l’il y a. »

Emmanuel Lévinas, De l’existence à l’existant (texte rédigé en captivité, entre 1940 et 1945)