Derrière tout ce qui s’écrit, cette fragilité infinie où je disparais.

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« Il me semble que les textes écrits ont comme une absolue nécessité. Ils en donnent au moins l’effet à qui les lit (mal peut-être). Écrire ensuite d’après eux (après eux), c’est vouloir poursuivre ce qui est achevé déjà, c’est se condamner à la répétition ou, sinon, à un travail épuisant et infini, comme si jouait une nécessité inverse – ou le contre-chant de la précédente -, comme si rien ne pouvait s’écrire de nouveau maintenant (au commencement), parce que quelque chose est écrit déjà, où tout est dit. Mais on sait aussi que lire est une liberté et que pas un conte n’est absolu. D’où vient cependant qu’une insupportable gratuité menace sans cesse l’acte d’écrire : elle dépossède lentement – on se perd, on s’enfonce dans ce qu’on n’a pas voulu. Peut-être est-ce elle qui tremble secrètement dans les livres – derrière tout ce qui s’écrit, cette fragilité infinie où je disparais d’une manière bien plus effrayante que dans un rêve (n’était-ce qu’une maladroite allégorie ?) – ce qui ne s’achève pas, ne s’achèvera jamais… »

Philippe Lacoue-Labarthe, « Préface à la disparition »

Précédemment : Un événement de la pensée pour l’effroi devant les choses.

Un événement de la pensée pour l’effroi devant les choses

« Difficile à saisir, quelque chose en eux avait sans doute une importance qu’on n’a pas su reconnaître, ou bien a réveillé l’écho d’un souvenir, d’un sentiment, d’une sensation même qu’on a voulu cependant garder à moitié enfouis – dont on a eu peur. Mais peut-être y avait-il en eux simplement une certaine perfection et, même si le sens était pauvre (même si, plutôt, on l’avait cru tel – n’ayant pas su lire), c’est par l’achèvement un peu miraculeux, l’étonnante nécessité de la forme qu’ils s’étaient imposés de manière presque physique, et sont désormais présents – mais sans qu’on puisse ressentir quoi que ce soit de cette présence – comme certaines parties du corps dont on n’a pratiquement aucune conscience, sauf si quelque maladie ou douleur la suscite ou la ravive : alors brusquement – ou peu à peu – on s’étonne de ressentir quelque chose là où rien, auparavant, ne semblait exister (où cela, plutôt, existait moindrement – car il ne s’agissait pas d’un pur vide mais d’une absence un peu opaque et sombre, un effacement, une limite, à la façon des choses habituelles à quelque distance, qu’on ne regarde plus que dans l’indifférence de leur présence et qui demeurent ainsi longtemps entre le visible et l’invisible jusqu’au jour où, les apercevant soudain, elles apparaissent terrifiantes et révélatrices de quelque chose d’insupportable) ; on a peur. On peut supposer que le rêve – certains rêves au moins – jouent pour eux un rôle analogue à celui que joue la maladie pour certains organes ou un événement de la pensée pour l’effroi devant les choses. »
Philippe Lacoue-Labarthe, « Préface à la disparition ».

Capture (détail): Pieter Brueghel, Le retour de la chasse, tableau filmé par Tarkovski dans Solaris.

Voir aussi : Derrière tout ce qui s’écrit, cette fragilité infinie où je disparais.

– Paysage mutuel –

Il n’empêche que ce qui se passe, et nous passe, demeure l’énigme.
Philippe Lacoue-Labarthe, Phrase.

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Son nom se traverse, perd le pas qui se pose
Abrupt en crevasses presque
Comme s’il ne tenait pas
Ensemble s’efface où l’on s’arrête
D’accidents pèle en chutes
Forces de se fendre
Son nom par le trébuchement
Façonne un paysage mutuel
Monde, monde rejoint
A l’étroit rivage de l’événement
(est-ce
A nous que ce mouvement s’adresse ?)
Et ce qui en dérive – est-ce seulement là ?
Les récits fuient notre mémoire (se dire,
en cela, nul abri ne fut jamais)
Epars déjà, empreintes à demi
Hier encore ils s’enlaçaient
Parcourant des distances infinies
Au balancier des mains – poème
Doigts de langue noués
Est-ce aux amants le piège ? Qu’ici donc
Resserré l’espace
Semble de plus belle se fissurer
L’aube d’une lune excessive
Leur arrache le prochain soleil
Un matin c’est le printemps
Quelle chance, quelle chance
Tombe d’une nuit immense
En elle en nous
On sait l’obscur veille
Oh il peut bien cacher le sommeil là
N’est pas n’est pas le lieu non
Même le soir
Litige son nom défait
Perd le regard
L’attendant l’imaginant
Se tait
Probablement jeté
A l’un de leurs vertiges

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capture : Nostalghia, A. Tarkovski.

Pas même mon nom, je te l’ai donné.

Un poème est toujours involontaire, comme l’angoisse et l’amour, et même la mort que l’on se donne. (Ce don de rien).

« Il n’y a pas d’expérience poétique au sens d’un vécu ou d’un état poétique. Si quelque chose de tel existe, ou croit exister – et après tout c’est la puissance, ou l’impuissance, de la littérature que d’y croire ou d’y faire croire -, en aucun cas cela ne peut donner lieu à un poème. A du récit, oui ; ou à du discours, versifié ou non. A de la littérature, peut-être, au sens où tout au moins on l’entend aujourd’hui. Mais pas à un poème. Un poème n’a rien à raconter, ni rien à dire : ce qu’il raconte et dit est ce à quoi il s’arrache comme poème. Si l’on parle d’émotion poétique, il faut la comprendre comme émoi, ce qui veut dire : absence ou privation de moyens.

(…) Mais le vouloir-ne-rien-dire d’un poème n’est pas un vouloir ne rien dire. Un poème veut dire, il n’est même que cela, pur vouloir-dire. Mais pur vouloir-dire le rien, le néant, ce contre quoi et par quoi il y a la présence, ce qui est. Et parce que le néant échappe à tout vouloir, le vouloir du poème s’effondre comme tel (un poème est toujours involontaire, comme l’angoisse et l’amour, et même la mort que l’on se donne), c’est rien qui se laisse dire, la chose même, et se laisse dire en et par celui qui s’y porte malgré lui, le reçoit comme l’irrecevable et s’y soumet. L’accepte, en tremblant que lui se refuse, étant si étrange, fuyant, insaisissable, comme l’est après tout le sens de ce qui est.

S’il n’y a pas d’ expérience poétique, c’est en somme tout simplement parce que l’expérience est le défaut même du vécu. C’est pourquoi l’on peut parler, au sens rigoureux, d’une existence poétique, si l’existence est ce qui troue la vie et la déchire, par moments, nous mettant hors de nous. C’est pourquoi aussi, l’existence étant furtive et discontinue, les poèmes sont rares et forcément brefs, même lorsqu’ils s’amplifient pour tenter de conjurer la perte ou l’évanescence de ce qui les a contraints de naître. Et c’est pourquoi encore il n’y a rien d’obligatoirement grandiose dans le poétique, et l’on a tort en général de confondre poésie et célébration : au plus extrême de la trivialité, dans l’insignifiance, à la limite même de la frivolité (où il est arrivé toutefois à Mallarmé de se perdre), il peut y avoir ce pur – jamais pur – insolite, ce don de rien ou ce présent de rien, comme on peut dire d’un cadeau sans importance : ce n’est rien. »

Philippe Lacoue-Labarthe, La poésie comme expérience.