Le chocolat noir, lui aussi, nous enlève beaucoup de plaisir (mille lettres)

« – Kitsch à mort, c’est l’effet recherché ?
– C’est exactement l’effet que je recherche. »

« – Du chocolat noir ? Mais qu’est-ce que j’ai fait moi pour mériter ça ?
– Oui, je sais j’ai merdé, j’ai acheté du 75%, je m’excuse j’ai déconné.
– Tu sais très bien que le chocolat noir lui aussi nous enlève beaucoup de plaisir !
– … indice mineur de la nature autodestructrice de l’homme.
– Cela ne doit plus arriver, ça fait partie de la liste de choses qui ne doivent plus nous arriver ! »

« J’ai dû écrire mille lettres cette fois-là, mille.  »

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Captures et citations : Laurence anyways, Xavier Dolan (2012) –

L’amer du plaisir

"Le cabinet interdit".
Capture du Fil Rouge d'après "Barbe-Bleue", Sarah Moon, Quatre Contes.

«Une menace pèse sur notre bonheur : un risque, non pas tant de suppression ou de disparition que de dévaluation générale, de disqualification globale. Car le risque de perte n’est guère inquiétant, comparé au risque de dévaluation généralisée : on peut toujours espérer remplacer ce qu’on a perdu, au lieu qu’il est impossible de remplacer une fortune que l’on possède toujours mais dont on s’aperçoit qu’elle consiste et ne peut consister qu’en objets sans valeur. La plus irréparable des pertes concerne ainsi  ce qu’on n’a jamais cessé de posséder. Le malheur de la perte offre une prise à la résignation ; celui de la possession sans valeur est sans appel. Frappant de nullité à la fois les biens que l’on possède et ceux que l’on pourrait posséder, il signifie la fin à jamais de tout bonheur. Tous les bonheurs à venir seront oblitérés par le rappel d’une vérité amère qui viendra en toute circonstance perturber la dégustation du réel: au cœur de la source des plaisirs jaillit quelque chose d’amer qui, au sein même des délices, vous reste dans la gorge*.

«Une vérité amère se manifeste ainsi au cœur même du plaisir. Étant logée à l’enseigne du bonheur, elle occupe un site imprenable puisqu’elle contrôle cela même qui lui semble le plus réfractaire : et c’est pourquoi aucune sagesse ne peut la prendre en défaut, aucune philosophie la résorber. tout ce qui se peut faire est l’ignorer, ou l’oublier. C’est d’ailleurs ainsi qu’on peut définir en premier lieu cette amertume, de manière toute négative : elle désigne quelque chose qui n’a pas à être connu, quelque chose qu’on a intérêt à ignorer. Elle concerne un sujet à propos duquel toute curiosité serait fatale, comme dans un conte célèbre de Perrault, La Barbe-Bleue. »

Clément Rosset,  Le réel. Traité de l’idiotie, (Editions de Minuit 1994/2004, p. 66)

*Lucrèce, De rerum natura, IV.

Sur un texte absent

Je crois avoir compris récemment que la lecture est moins une activité intellectuelle qu’une relation. Cette qualification étant posée, je serais par contre bien en peine d’en préciser les termes. Une relation entre qui et quoi ? C’est à peine si je parviens à déceler en moi la trace d’un échange ; par contre j’identifie très précisément l’intimité qu’elle suppose, qui se développe marginalement, dans la restriction. Sans cette attention extrême que je porte à tout ce qui touche aux conditions du plaisir, forcément plus sombres et instables que ses brèves manifestations, je n’aurais jamais isolé la lecture du domaine qui prétend la contenir et qui, cependant, ne fait que l’épuiser. Paradoxalement le langage joue ici un rôle fourbe, telle une invitation à poursuivre un chemin qu’il ne domine pas. Je ne peux m’y référer dans une conversation, avec les mots dont j’userais pour traduire une idée ou pour rapporter un événement. S’il m’arrive quelquefois de parler d’un livre, je décris rarement ma lecture sans frustration. En prenant de la distance, il me semble que, coincée entre le visible et l’invisible, elle échappe aux regards, aux représentations. Piégé dans cet état le visage est pour le monde extérieur totalement hermétique – et d’autant plus fascinant qu’il se dérobe tout en se révélant dans sa nudité. Lire c’est ne pas exister ou exister davantage, selon le sens que l’on accorde à la présence. La relation lorsqu’elle a lieu, s’anéantit aussitôt ; sa molle durée résiste à la fragmentation. Je comprends qu’on parle d’un ailleurs quand on s’abîme dans la lecture, à condition d’admettre qu’il ne s’agit ni d’un rêve ni d’une activité consciente. Entre les deux, dans une déflagration de mots et d’images, de sensations et d’interprétations, des simulacres de vie nous maintiennent en apesanteur et nous détachent de tout. D’autres  plaisirs nous jettent dans un état d’égale dépossession,  tous aboutissent au dénuement, à la solitude, signes infaillibles de la relation.

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Les textes et poèmes regroupés dans la catégorie Fractions (fragments de fiction), sont des travaux personnels compris dans un projet plus vaste qui se développe en dehors du blog.