Comment regarder un match de foot en s’amusant ?

Bruno Podalydès, « Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) »

Si l’on ne s’intéresse pas au foot (tout en y étant, à son cerveau défendant, sans cesse intéressé), on n’en apprécie pas moins que le cinéma  en parle, du moment que le discours n’est pas sans distance, sans ironie et, mieux encore, lorsqu’il sert comme prétexte, qu’il subit  un détournement. Il y a ainsi, dans Versailles-Chantiers, un tour de passe-passe assez fin dont la valeur subversive, quoique légère, déborde même le champ médiatique sportif.

L’histoire se passe dans la jolie ville de Toulouse.

Ce jour-là, Albert Jeanjean, en dépit d’une constitution clairement déficiente tant au niveau énergétique que circulatoire, se laisse convaincre de faire un don de sang ; l’effet n’étant pas étranger à la cause, il succombe aussitôt au charme de la belle assistante qui lui tient la main pour faciliter l’épanchement, cette commotion devant être aussitôt suivie d’une syncope, sans doute due au conflit interne provoqué  par un afflux de sang indésirable  vers d’autres veines que celle dans laquelle la seringue citoyenne est engagée ; plus tard, remis d’aplomb, Albert l’indécis, le timide, le maladroit ose faire usage du numéro de téléphone que lui a discrètement abandonné sa prévenante infirmière. Le voici contraint de se rendre, non pas au tête-à-tête torride qu’il escompte, mais à une simple soirée « entre copains », au prétexte – c’est là ce qui nous intéresse – de regarder la retransmission d’un match de foot.

Le repas achevé, tous se serrent devant l’écran de télévision. De mémoire, je dirais qu’ils sont une dizaine, la masculin étant largement majoritaire. Bien sûr Albert n’a eu, jusqu’à présent, aucune occasion d’intimité. Au bout de quelques minutes, la belle infirmière propose un jeu. Il s’agit, pour chaque homme présent, de tirer au sort le nom d’un joueur ; celui dont le joueur marquera un goal aura droit à un baiser de l’hôtesse. A la lueur verte de l’écran, on devine l’anxiété d’Albert. Les noms sont tirés, il reçoit le sien (qu’il ne connaît pas plus qu’un autre), accepte un échange qu’on lui promet favorable. La tension monte. Et si le joueur auquel Albert est désormais associé ne marquait pas ? S’il manquait sa chance ? Si un autre remportait le baiser de la belle sous ses yeux ?

Le procédé est efficace. Au départ, le match ne nous mobilise pas plus qu’il n’intéresse Albert, il nous ennuie même en parasitant le temps et l’espace de l’intrigue amoureuse. Magie du cinéma qui crée du suspense à partir de petits riens : dès lors que la satisfaction du désir d’Albert se met à dépendre du déroulement de la rencontre sportive, nous suivons avec attention les allées et venues des joueurs sur le terrain… Eh oui, si l’enjeu du foot n’est plus la victoire de l’équipe mais celle de l’amoureux, tout se pervertit. L’écran filmé de biais nous hypnotise, exactement comme il hypnotise les véritables amateurs.

Cette séquence a presque valeur d’expérience psychologique : captation de l’attention = vulnérabilité intellectuelle = champ potentiel de manipulation. La publicité ne fonctionne pas différemment quand elle associe des objets et des affects qui n’ont aucun rapport entre eux.

Heureusement, ces voies perfides ne sont pas celles qu’emprunte le cinéma de Podalydès. Avec lui, le procédé reste purement fictionnel, poétique et amusant, fondé sur le constat que tout spectacle médiatique peut servir de prétexte à un détournement artistique. Puisque, hélas, l’inverse est bien plus fréquent (événement artistique détourné en spectacle médiatique), dans un juste retour de choses, c’est ici de bonne guerre que Podalydès infiltre un match et nous gratifie d’un magnifique jeu dans le jeu.

Versailles-Chantiers (Dieu seul me voit), Bruno Podalydès avec Denis Podalydès et plein d’autres, dont l’exquise Jeanne Balibar.

Invention pour un Homme Seul

Bruno Podalydes, « Bancs publics (Versailles rive droite) », France, 2009 (durée : 110’)

On hésite : ce film est-il une représentation du réel, avec les quelques dissonances et artifices sans gravité qu’entraîne inévitablement toute tentative de ce genre, ou à l’opposé, s’agit-il d’une pure invention ? Cette distinction est loin d’être spécieuse : on ne juge pas une œuvre avec les mêmes critères selon qu’elle prétend à l’un ou à l’autre. Sans qu’il soit question d’indulgence ou de penchant personnel, je mentionnerais, pour résumer, que les mécanismes et subterfuges propres à chaque procédé diffèrent essentiellement en ce qu’ils servent des fins inconciliables, l’un allant dans le sens du réel, l’autre dans le sens contraire.

Vif et astucieux, Bancs publics est beaucoup plus intéressant que la vraie vie, très différent d’elle malgré une certaine ressemblance : fugacité des instants, hasard folâtre qui, malin génie, emboîte les scènes, en dispose comme d’un jeu de coïncidences et d’attentes informulées, provoque les rencontres, accorde les pointillés, les doutes, la confusion. Mais tout cela n’est peut-être qu’un prétexte, c’est-à-dire également un alibi : ni enquête ni mise en question, prétexte simplement à un jeu, un jeu dans le jeu, comme on dit un jeu de clefs – mais justement, il n’y a pas de clefs. Une invention du réel donc, seule capable de porter au maximum et sans contradiction, l’insignifiance et la nécessité. A l’intérieur du film, dans son univers sensible – un grand nombre de portes ouvertes en facilitent l’accès – l’indétermination circule et les possibilités prolifèrent, principe d’une autarcie saine, non totalisante.

Il se peut que le réel, avec ses revers et ses éblouissements, soit l’œuvre du hasard ou d’un malin génie ; Bancs publics, avec sa désarmante galerie de personnages, son inépuisable réserve d’anecdotes, d’infimes variations sur le mal-être et la solitude urbaine, mais aussi de désirs prêts à éclater comme si, suspendus aux regards et aux lèvres, ils attendaient d’arriver à maturité pour s’offrir plus généreusement, ne peut être que l’œuvre d’un démiurge bienveillant. Le film s’ouvre sur la découverte ébahie, hilarante, de l’existence de l’Homme Seul. Ce dernier, las de sa condition, a eu l’idée saugrenue de suspendre à sa fenêtre une banderole faisant état de sa situation. En face, trois femmes, toutes trois employées dans un même bureau, s’en émeuvent et en font leur cause, leur quête.

Autant oublier les noms trop prestigieux des acteurs pour ne prendre en considération que les personnages ; savourer les bons mots, les rimes, les métaphores, la densité des expressions, la sérénité d’un climat sans pluie, le confort d’une cruauté qui cesse de faire mal… Autant rêver qu’on se réveille tout en continuant à dormir. Découpé en trois parties, matinée au bureau, midi au parc et après-midi au magasin de bricolage, l’espace s’organise en autant de théâtres légèrement burlesques. Sur ces planches un peu bricolées, parfois bancales, les plans-séquences glissent d’un personnage (ou d’un groupe) à l’autre ; certaines histoires se lient, d’autres pas : rien ne doit être systématique, il faut entretenir l’illusion du spontané, telle est la ruse de l’invention. Les décors sont très proches, presque superposés, ils s’imbriquent, on ne s’étonne pas si une explosion se produit, l’événement en tant que tel sera sans gravité : seule l’anticipation fait peur (crainte, par exemple, que l’Homme Seul ne se suicide…). Logique de l’irréel, renforcée par une circularité qui semble annoncer l’éternel recommencement de la même journée. Celle-ci est d’ailleurs illustrée par le plan final, qui s’élève au-dessus du parc, mettant en évidence le dessin concentrique du bassin entouré de ses allées. Les personnages sont façonnés par leurs habitudes, leurs manies, leurs rituels autour desquels la vie s’articule si bien qu’ils ne peuvent guère changer… Cette géométrie ne se veut pas désespérante, au contraire. Comme toute invention, Bancs publics est peut-être aussi une utopie ; son fonctionnement, quelque inconséquent qu’il puisse paraître, témoigne de la possibilité d’une société jumelle, divertissante, un peu exagérée, naïve parfois, mais d’une profonde cohérence. Unifiée, fluide, communautaire. La quête de l’Homme Seul menant à la résolution de l’énigme et de là, à une heureuse intégration, son existence cesse aussitôt d’être un événement pour devenir un cas de figure, mieux : un stimulant. L’histoire doit se répéter. Et, dans un équilibre très optimiste, l’état de manque des uns devient détermination à agir pour les autres.  Une utopie ?

Bruno Podalydes, « Bancs publics (Versailles rive droite) »

Œuvres de Bruno Podalydes

Enthousiasmée par ce Versailles rive droite, je me suis attaquée aux six heures de Versailles -Chantiers – fort différent, mais un régal également.