Uccello, uccello !

à chaque déconvenue sa prophétie

dont ayant fui

le tracé nous scrute

sans autre densité

que la vigilance

de notre œuvre contraire

 ce geste

de restitution

dans la continuité de la perte

 signe cercle des cercles

l’invétéré de toute croyance

espaces réticents

nous nous sentons

au bord du réel

à l’enfreindre

 pensivement

libres

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Anxieuses, terreuses figures

Quand nous reverrons-nous ? Quand le goût terreux de tes lèvres viendra-t-il à nouveau frôler l’anxiété de mon esprit ? La terre est comme un tourbillon de lèvres mortelles. La vie creuse devant nous le gouffre de toutes les caresses qui ont manqué.

Antonin Artaud, L’Art et la Mort

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Murder victim et Mountain with eye – lithographies de David Lynch

David Lynch – Circle of dreams – estampes et courts-métrages – du 23/02/13 au 19/05/13 au Centre de la gravure et de l’image imprimée de La Louvière.

et parfois je suis comme l’arbre

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« J’aime les heures sombres de mon être

où s’approfondissent mes sens ;

j’ai trouvé en elles comme en de vieilles lettres,

mon quotidien déjà vécu,

vaste et surmonté, comme une légende.


Elles m’apprennent que je possède

l’espace suffisant pour une vie seconde

et large et hors du temps.


Et parfois je suis comme l’arbre

qui, mûr et bruissant, accomplit sur la tombe

le rêve que l’enfant d’autrefois

(que ses chaudes racines enserrent)

perdit dans les tristesses et les chants.


Qu’un jour, un seul, se fasse le silence.

que le fortuit et l’imprécis

se taisent, et les rires d’autrui,

que le bruissement de mes sens

ne m’empêche plus de vieillir


Je pourrais alors en pensée multiforme

te penser jusqu’à tes bords,

te posséder, (serait-ce le temps d’un sourire),

à toute existence t’offrir

comme un remerciement. »


Rainer Maria Rilke, extrait du Livre d’heures, traduction Jacques Legrand.

Antschel

« … une langue, de toujours, sans Je et sans Toi, rien que Lui, rien que Ça, comprends-tu, Elle simplement, et c’est tout. » (Paul Celan, Entretien dans la montagne)

« … le poème qui parlait de moi, parle de ce qui concerne un autre ; un tout autre ; déjà il parle avec un autre, avec un autre qui même serait proche, qui serait tout proche… » (Lévinas, …de l’être à l’autre).

Il a fallu qu’il s’anéantisse, c’était déjà fait, il mit un terme au non-lieu, un terme au non-dit. Ce fut une avance prise sur le temps, dégénérescence en paysage et renaissance en perspective, un recul forcé dans le devenir. Il se greffa sur l’instant, à son saisissement, se greffa sur le brouillard, à sa végétation rare, défaillante, se greffa c’était déjà trop tard.

Antschel l’orphelin, issu de la Terre Noire, à jamais maculé, tache de naissance, et marqué, talisman. Par elle il sut qu’il pouvait arracher les aiguilles, blanchir les cadrans ; par elle ordonné vagabond, il se voulut sec et se voulut désert. Puis osant davantage, du lait tourné faisant bouillir le vin, osant le revers de l’outrance y trouvant l’absence, tandis qu’elle, autre et pareille, scintillait ses nuits successives ; lui, enragé, suivant telle pente, telle ascension ; elle le masquant – aux yeux des faux enracinés – mirage. En ses amalgames et miroirs, métaux aberrants de lumière, Antschel, enfant de la Terre Noire, était déjà poussière.

Sur lui pleuvaient les lambeaux de la lumière ouverte. Celle-là telle une peau et la durée telle une peau et l’infini tel un dôme, il voulait les crever, les éventrer, les vider. Et voilà le diffus, l’insaisissable se répandaient, le nimbaient, éclats du ciel effroyablement inconsistant. Lui le récalcitrant, lui dehors, regard acéré, sable exaspérant la lumière, ce fut elle sa prisonnière. Etirant ses cheveux, serpents et nœuds coulants, tirant, tirant jusqu’au hurlement, c’est cela, il fit pleurer la lumière.

Noirci en cendre, illuminé en sable, alourdi en plomb – sa métamorphose ne fut pas l’œuvre du destin mais son verbe. Cela, ce n’est pas le temps qui passe, c’est cela le temps qui Est. Impossible oubli, impossible souvenir, devant l’innommable faire mieux que se taire : éclore le silence, extirper le bruit, les interjections, les halètements. Ces cris coagulés sous la terre, coagulés dans l’air, c’est encore, ni vent ni cimetière, c’est encore, ni sang ni éther, c’est encore – la vie. Qu’ils fleurissent enfin, verbe de lilas, verbe sauvage et martagon, œillet et tournesol. Détressant les barbelés retressant treillis d’épines, un fil pour un autre jusqu’à la corde qui attend, paraît-il, tendue vers le haut ou vers le bas, nul ne le sait, qui attend là comme un hameçon.

Antschel le taciturne, nul ne le récite, et songe cependant qu’il est verbe articulant silence. Oh ! cette vaine proximité du langage frayant avec le désir, et ses affinités avec les lèvres, ses caresses formant murmures et ses étreintes de souffle – toutes retenues intactes et jamais reçues. Antschel cela ce n’est pas l’œuvre du destin c’est le lot commun.

Et son nom n’est rien, cependant, c’est son nom là dans le fleuve, lui le protégé de la Terre Noire, c’est à l’eau comme aux chiens qu’il l’a jeté, la Terre ayant pris le reste, le sable, la cendre, le plomb – la Terre ayant pris le reste, la floraison, le bruit, la lumière en débris.

Va, pensée (Ingeborg Bachmann)

« Va, pensée, tant qu’un mot clair est ton aile

pour l’envol, te soulève et s’en va là-bas

où les métaux légers se bercent,

où l’air est pénétrant

dans un esprit nouveau,

où les armes parlent

d’une seul façon.

Bats-toi pour nous là-bas !

« La vague soulevait un bois flotté, elle retombe.

La fièvre te serrait contre elle, et puis te lâche.

La foi n’a fait que déplacer une montagne.

« Laisse debout ce qui est debout, va pensée !

pénétrée de rien d’autre que notre douleur.

Sois notre pleine équivalence. »

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Ingerborg Bachmann, Poèmes (traduction : François-René Daillie).

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Photos : Armando Salas (Portugal,1916-1995),  Trois photographies de la pensée (1968).