Hadriatique

.

Je rêve d’un amour pareil à la mer

Un enveloppement total

Et continu le corps rencontré

Saisi de partout porté et soutenu

Dans l’extase cependant que libre

Par la nage de se mouvoir

Loin des rivages connus

Et dans cet abîme descendre

M’enfoncer suivant le désir

D’une autre connaissance

Au frôlement d’une faune invisible

Je rêve de la mer

Étreinte absolue

Jusqu’à la dissolution

De la peau terrain originaire

Où le corps se différencie

De cela qui l’atteint

A l’acmé de la sensation

L’horizon chavire là-bas

Loin du littoral assermenté

Aux terres raisonnables

Je m’en vais jusqu’à la noyade

Voie seule

Indiscernable à l’accession

De cet au-delà qu’est l’amour

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– la douceur –

Moi aussi maintenant je devais présenter cette apparence éperdue.

(Jonathan Littell, Une vieille histoire)

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et soudain c’est la douceur

comme venue se poser là

où ça blesse

un mot un pan de peau

à l’ourlet des lèvres

sans égard sans

projet

un possible frôlement

avant de se transporter

ailleurs je le sais

sauf à discerner

accueillir par la voix

les yeux l’ouïe

sa part de folie

sa part d’invention

de désastre et d’ennui

peut-il encore s’étendre

l’espace

où rêveuse s’installe

l’émotion sans s’amoindrir

fût-elle alors

renvoyée à son origine

comme

dépossédée d’elle-même

la douceur serait

en cet espace je le vois

éperdument souveraine

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Son reflet meurtri au petit matin 

 

 « L’internet expose précisément une étendue intime de l’esprit. C’est pourquoi il est de nature à susciter le songe que l’esprit est habitable, qu’on pourrait le parcourir, s’abriter en lui et y faire son salut. »

Maël Renouard, Fragments d’une mémoire infinie

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Internet, nous dit-on, a tout changé. Le monde, la vie, la mort, l’amour bien entendu, mais aussi les formes de la recherche, du savoir, et, plus profondément encore, celles de nos représentations. Le catalogue de ces changements offre une rampe solide pour l’analyse sociologique. Mais, pour qu’elle nous touche, la réflexion demande parfois, en pleine ascension, à opérer un mouvement de retour vers l’intime. Une voix, un point de vue sensible, voilà peut-être ce qui manquait à l’abondante littérature que motivent les nouvelles technologies. C’est donc un essai en mode mineur, sans chiffres et sans enquête si ce n’est celle qui se pratique en chambre et que chacun peut pratiquer sur soi-même, l’introspection. À tel point que l’on pourrait, non sans agacement, rebaptiser l’essai de Maël Renouard Portrait de l’intellectuel en internaute. Certes, mais il faudrait alors rendre des comptes au Roland Barthes des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux, ouvrages dont celui-ci reprend quelque peu l’esprit. Ou à Marcel Proust, référence majeure dès que la notion de mémoire affective rentre en jeu. Barthes, Proust, mais aussi Valéry, Platon, Nietzsche et bien d’autres encore : loin de servir d’argument d’autorité, ce que nous disent de telles figures, c’est qu’une réflexion honnête, c’est-à-dire éprouvée, vécue, mûrie, commence souvent par soi-même, la subjectivité d’un artiste n’étant jamais qu’un refuge ou un tremplin pour la nôtre.

Malgré la presse en ligne, les blogs, les sites personnels et, dans une certaine mesure facebook, la forme du livre semble encore à ce jour la plus adéquate pour penser sur internet. Le travail demande une prise de distance, une certaine dose de détachement. Pays mouvant, constamment modifié, internet est ce vertige que tout le monde habite, un espace infini de flottement. Le voyageur conscient de son état ne s’attarde pas à scruter le paysage de sa dérive, sinon que verrait-il ? À la fois tout et rien. Rien, une abstraction, un territoire insaisissable, sans contours, sans point fixe. Tout, c’est ce que nous y avons déposé et ce qui nous aspire, avec notre consentement, à l’intérieur d’un dispositif conçu pour nous renvoyer, avec autant d’empressement que de profit, ce que nous y avons laissé, nos visages, nos voix emmêlées, nos effusions, nos aigreurs, nos désirs, nos gestes, esquissés ou accomplis. C’est ici une source nouvelle de mélancolie que ce déracinement, la nostalgie ne tenant qu’à ce léger écart qui subsiste encore entre le réel et le virtuel. Écart qu’il nous revient de sonder, d’investir physiquement, sensuellement, avant qu’il ne se résorbe et ne se laisse plus percevoir.

Cette opération de creusement peut prendre l’apparence facétieuse de l’anecdote. À ces heures, les Fragments d’une mémoire infinie puisent sans vergogne dans le vécu de l’auteur et dans les confidences de son entourage. Philosophe normalien, professeur, écrivain, traducteur et, de 2009 à 2012, plume du Premier ministre François Fillon (le fait vaut la peine d’être mentionné à la veille des présidentielles), Maël Renouard dispose d’une matière foisonnante qui, bien que prélevée de sa propre expérience dans un milieu privilégié, met à jour l’universalité (parfois synonyme de bêtise, il faut bien le dire) des comportements liés à internet. Ainsi, sous l’étiquette « Psychopathologie de la vie numérique » nous reviennent des histoires entendues mille fois, de cœur, de retrouvailles, de fierté blessée, de tweets, de likes assortis de ces comportements stéréotypés, autant de preuves, indique l’auteur, de «  la  bêtise des gens intelligents ». Sur le même ton de légèreté, on tombera aussi sur des portraits à la manière de La Bruyère, surgissement de figures banales affublées de pseudonymes pittoresques : Chrysostome, Théagène, Euphorion, Ménippe, Orante, etc.

Il est vrai que chez certains, la sensibilité se confond avec la culture. Maël Renouard est de ceux-là. Classique dans le style et dans le choix de ses références, son érudition nous fait considérer internet selon une perspective épanouissante. Internet n’est pas cette invention orpheline qu’on nous vend sous la formule tapageuse de « révolution numérique ». Cet enracinement structurel de la toile, qu’il soit méconnu ou postulé, fait l’objet de développements brillants, par exemple chez l’historien des religions Milad Doueihi. Celui-ci illustre bien le fait que le discours sur les nouvelles technologies n’a pas à faire l’impasse sur ce qui le précède et qu’il y a des comparaisons à tenter, des ponts à tendre vers le passé, des mises en relation plus ou moins audacieuses entre des événements et des faits puisés dans l’histoire politique, économique et religieuse et dans les lettres. Même reconstruite a posteriori, une telle hypothèse de pensée enrichit considérablement le regard que l’on pose sur le numérique, lui confère une accessibilité, mais aussi une noblesse, une gravité, une beauté que bien d’autres approches, des plus technophiles aux plus férocement critiques, manquent de lui accorder. Maël Renouard quant à lui prend le parti de conduire cette démarche sur le seul argument de la poésie :

« […] cette étendue numérique [est] si omniprésente et si familière que nous n’en percevons pas l’étrangeté, laquelle est pourtant assez grande pour qu’il ne soit pas absurde de recourir pour faire sur elle un peu de lumière à des métaphysiques anciennes – comme si notre condition nouvelle nous incitait à une immense rétrospection où les spéculations scolastiques les plus ardues ou les plus oubliées regagnent la fraîcheur d’une esquisse et subitement résonnent davantage avec notre époque qu’avec les âges obscurs qui les avaient engendrées. »

Au cœur de Mémoire de fille (2016), Annie Ernaux fait mention de la recherche Google qui lui permettra d’obtenir des nouvelles fraîches de l’amant dont elle consigne le souvenir. Avec une charge affective aussi forte, de nombreux films intègrent aujourd’hui à l’image textos, chats et conversations menées sur skype. Passé le seuil de la représentation, le moindre élément du quotidien devient un objet esthétique. Il est temps qu’internet soit regardé pour lui-même et connaisse, lui aussi, l’assomption du poème. Maël Renouard se livre à quelques essais ludiques. « Internet = Mon gosier de métal parle toutes les langues + J’ai plus de souvenirs que s’y j’avais mille ans ». Ou encore, sur six pages, un collage de citations prélevées dans les commentaires sur YouTube. L’effet d’accumulation est triste et beau comme une zone industrielle vue d’avion. La beauté étant moins l’horizon du poème que la capture brute du réel, dans sa nudité crue et terrifiante. De tels exercices fondés sur le rappel du passé, la prise de distance avec le présent et ses modes, ses manies, ses émotions, ouvrent une voie de mélancolie dans les Fragments, voie qui est celle de l’expérience intérieure : « Il y a dans l’internet une fontaine de jouvence où l’on plonge d’abord son visage en s’enivrant, puis où l’on voit son reflet meurtri par le temps, au petit matin. »

 

 

 

Disparessence des jeunes filles (suite)

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Un jour de Saint-Valentin, il y a plus d’un siècle, quatre jeunes filles disparaissent. L’événement se produit à Hanging Rock, plateau verdoyant surplombé d’un mont rocheux, cadre idéal pour un pique-nique. Laissant leurs camarades à leur délicieuse torpeur, quelques collégiennes entreprennent l’ascension du rocher. Quand vient la nuit, tandis que les insectes s’affairent à débarrasser la pelouse des derniers restes de gâteau, les promeneuses n’ont toujours pas reparu. Le lendemain des recherches sont organisées. On ratisse Hanging Rock en long et en large. Ni les clameurs effrayant la faune ni la végétation qu’on piétine ne livrent le moindre indice. La police sait se faire discrète pour ne pas troubler l’ordre et les usages, valeurs plus précieuses que la vérité. Du malaise qui envahit peu à peu le collège, l’origine semble  simultanément reculer, remonter non pas de Hanging Rock, mais des murs même du collège. Seulement à l’inverse de la maison Usher dont la décrépitude, à tout moment sensible, se propage au rythme d’une conscience qui se résigne, l’honorable établissement se dore jusqu’à l’ultime de ses illusions, de l’aura des jeunes filles.

Aussi le traitement esthétique outrancièrement mièvre du film doit-il faire l’objet d’une appréciation circonstanciée. La pâleur voilée des images, la musique sirupeuse, les ralentis portent la candeur régressive d’une révolte qui s’étrangle. Contre une éducation bête et mensongère, l’imagination des jeunes filles, sorte d’intelligence séminale progressant à l’aveugle, s’agrège de sensations, de secrets échanges, de motifs saisis au hasard et réinvestis avec passion. Le registre du mièvre est grave comme une maladie. Non sans une certaine duplicité, il se retourne et renvoie ses excès à la face des adultes qui l’encouragent. Dans cette ambiance indécise, rose et noire d’abjection, c’est le cinéma de Lynch qui se profile, Twin Peaks et son monde innocemment dépravé. (Sans doute est-ce aussi la marque de Sophia Coppola et de ses Virgin Suicides, mais cela nous intéresse moins). C’est dire qu’à Hanging Rock comme à Twin Peaks, on ne sait pas ce qui agit dans l’invisible. Est-ce un pur effet d’optique, un écho de soi-même que l’ignorance défigure, le geste d’une hystérie collective, l’empreinte d’un surnaturel, tout cela,  à parts égales, monstrueux et grotesque ? On ne sait pas, au fond, ce qu’est le mal, comment le définir, comment le situer. Partant, on ne peut davantage le conjurer.

L’étonnante douceur de Pique-nique à Hanging Rock n’est donc pas si naïve. Ni pose ni cache, elle demande certes d’ajuster son regard, d’envisager les choses par le dessous, obliquement.

Croire, espérer, rêver ne sont plus des manières d’aborder le monde. La disparition est un gouffre, une menace pour ceux qui se tiennent au bord et ont le malheur de regretter. Ainsi d’un jeune homme qui, s’étant aventuré jusqu’au rocher sous la dictée d’un songe, est retrouvé inconscient, couvert d’égratignures. Autre victime, une jeune orpheline, fidèle à la mémoire des disparues, trouve la mort dans une serre. A partir de ces deux exemples, la question à poser n’est donc pas d’où vient le mal – puisqu’il y a coupure, basculement, on ne peut qu’émettre des hypothèses -, non, ce qu’il faut interroger c’est ce qui se met en place. Qu’arrive-t-il, quel est le visage de l’actuel ? Est-il plus vrai, plus réel ? Ou seulement plus impérieux ? Contre quoi la peau des jeunes filles faisait-elle écran ? Si tant est qu’à leurs visages d’anges succèdent des grimaces.

Tandis que la directrice du collège, incapable d’affronter une ruine qu’elle a initiée, noie son chagrin dans l’alcool, c’est à un personnage parfaitement secondaire que revient la plus saine analyse de la situation. Il s’agit d’une domestique, sorte de lien feutré entre tous les mondes et tous les âges, car elle n’en possède aucun. Je plains les filles, dit-elle, celles qui ont disparu mais surtout celles qui restent. En effet, les disparues se sont, à leur manière, pleinement réalisées. La disparition est paroxysme, extase (le temps s’arrête à midi). Peut-être existe-t-il pour elles, sous une autre forme, un devenir, animal, spirituel, et même charnel, s’agissant de celle qui revient vêtue de rouge. En tout cas, ce sont des pistes que le film suggère. Les autres, celles qui restent, sont vouées au déclin : envie, haine, folie.

Hanging Rock n’est pas un paysage pour Sisyphe. Le rocher ne marque pas ce point limite du monde où l’homme négocie sa vie contre sa liberté, mais celui, plus scabreux, de la fin du poème, cet autre lieu de la négociation. L’attirance qu’il exerce, sur les jeunes filles en particulier, s’ente sur celle de la mort, peur et émerveillement, poison et remède à une existence inauthentique, privilégiée non moins que détestable. Il ne se réduit cependant pas aux affects et aux projections convenues qu’il suscite. Car s’il se présente comme un écran de fantasmes, désirable, redoutable, c’est qu’en réalité personne ne le voit tel qu’il est. Ce qu’il est reste à inventer. Tout hasard se travestit de sens, participe d’une emprise imaginaire. Les oiseaux traversant le ciel par nuées sombres sont-ils un langage ? Et la lumière qui supprime la netteté des contours, les insectes forts de leur nombre, de leur appétit vorace ? D’où vient cette douce panique qui court sous la peau des jeunes filles ? Le rocher qui dégringole se colle au corps du colosse, le pétrifie, l’humanise, l’écrase mais l’épouse. Hanging Rock fait l’apologie du contraire, fascine, exalte le refus du monde. Sa hauteur exige la légèreté, veut la transparence, la blancheur, la blondeur… Vraie menace encore bien que confuse, ce rocher-là ne tombe pas, son pouvoir est de ne pas tomber, de signifier le dernier degré de l’éblouissement avant la dissolution.

Picnic at Hanging Rock, Peter Weir (1975)

Ce qui fit le plus plaisir à Don Quichotte (un tableau)

Alejandra Pizarnik (Buenos Aires, 1936-1972)

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« La chambre  était sobrement meublée : le bureau, un lit, quelques livres et un petit tableau noir sur lequel elle ébauchait ses poèmes, à la façon d’un sculpteur, entaillant à petits coups un bloc qu’elle savait receler quelques mots essentiels et précieux. Tout son art consistait à parvenir à ce noyau caché au cœur d’une masse complexe de pensées, d’images et d’intuitions, en décomposant un argument poétique afin d’en atteindre le dénominateur fondamental. Elle écrivait des phrases au tableau et puis, jour après jour (ou nuit après nuit de veille), elle effaçait un mot après l’autre, en remplaçait certains, en supprimait d’autres jusqu’à ce que finalement, au prix d’un effort physique considérable, elle laissât subsister quelques vers, durs et étincelants comme des diamants, qu’elle copiait alors dans ses carnets de son écriture minuscule et régulière d’écolière. Écrire, c’est donner un sens à la souffrance, notait-elle dans son journal en novembre 1971.

Tout ce qu’elle faisait paraissait obéir à une méthode de rognage, qu’il s’agît d’essayer de comprendre les souffrances de son corps et de son esprit ou d’exprimer par des mots les illuminations de son art. Elle appliquait à sa psychanalyse les règles de sa poésie, s’efforçant de trouver à sa maladie ce qu’elle appelait un cœur esthétique avant de laisser les vérités expulsées par son inconscient se distiller sur le papier ; de sa voix rauque et essoufflée, elle commentait un récit de Kafka ou un poème d’Olga Orozco, telle plaisanterie de Silvina Ocampo ou tel procédé stylistique de Borges, La Chartreuse de Parme ou une boutade d’Alphonse Allais, comme si elle suivait une spirale ascendante jusqu’au point de convergence. Un jour, comme si c’était la chose la plus évidente au monde, elle me récita une phrase de Michaux qui résumait la question de cette quête de noyau : L’homme, son être essentiel, n’est qu’un seul point. C’est ce point que la mort avale.

Mais elle se rendait bien compte que même ces stratégies de sublimation ne pouvaient guère qu’approcher la vérité centrale de ce qu’elle tentait de dire. J’ai eu l’idée d’un genre littéraire qui pourrait convenir à mes poèmes, et je crois que ce serait celui des approximations (en ce sens que les poèmes sont des approximations de la poésie), écrivait-elle dans une lettre de 1969. Elle acceptait de telles limitations comme inhérentes au lot du poète.

En dépit de sa souffrance, le souvenir le plus vif que j’ai gardé d’Alejandra est celui de son humour. Si elle voyait le monde comme un lieu monstrueux et sinistre, cette vision suscitait en elle, en même temps que l’angoisse, un rire presque extatique, une exultation apparentée à celle de la littérature de l’absurde ou à l’humour noir des surréalistes. Qu’elle rendît compte de l’atroce histoire de la comtesse Báthory, de Valentine Penrose, ou qu’elle commentât les cauchemars érotiques de Georges Bataille, Alejandra distinguait sous l’horreur la plaisanterie, la colossale sottise de notre condition humaine. Même lorsque la douleur l’assaillait dans sa propre personne, Alejandra la transformait en objet de moquerie. Terreur d’aller bien, d’être punie pour chaque minute pendant laquelle je ne souffre pas.

Dans son journal, le 30 octobre 1962, après avoir cité Don Quichotte (Mais ce qui fit le plus plaisir à Don Quichotte fut le silence merveilleux qui régnait dans toute la maison…), elle a écrit : Ne pas oublier de me suicider. Le 25 septembre 1972, elle s’en est souvenue. »

– Alberto Manguel, Postface à Alejandra Pizarnik, Œuvre poétique (extraits), Actes Sud, 2005 (traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf).

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peur de ne plus être / celle que je ne fus jamais

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Présence

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ta voix
là où les choses ne peuvent s’extraire
de mon regard
elles me dépouillent
font de moi une barque sur un fleuve de pierres
si ce n’est ta voix
pluie seule dans mon silence de fièvres
tu me détaches les yeux
et s’il te plaît
que tu me parles
toujours

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Alejandra Pizarnik, Les travaux et les nuits (1965)
traduction : Silvia Baron Supervielle

– Κασσάνδρα –

« Je crois que si elle est atteinte, elle l’est gravement. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ce que je sens. Elle vivra vraiment, ou pas du tout. Elle aura, ou perdra tout. Et je ne crois pas qu’elle aura tout. »

Henry James, Les Ailes

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Par cent, par mille – atteinte

Vont lignes tracées vite

Arrière-sons relents

Évitées vont

Valeurs en mouvement

– Signes –

Maintes raisons refoulées

– Telle en un seul – effacement –

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Tenant secrètes ses nerveuses adresses

En de soucieuses places

 Laissant s’exercer

Des immunités sages la nécessaire impasse

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Si c’est rallier l’irrésolu

Elle parle en confusion

Chahut doutes clameur

S’écoute  fourbe exécration

Bruit rompu – splendeur –

 O sublimes parentés

En l’indistinct – signes

 Réprouvés ceints d’un unanime – oubli

.

Par éclats prodigieux

L’anticipé se déchire

Lames bris tranchants
Vont graves et déjà tard – aveux

L’empreinte énonce le tournant

Insiste claire atteinte

Par cent par mille prémices

Tel en un seul – inachèvement

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Capture d’écran : Le Sacrifice, A. Tarkovski