Quand le sombre se fait attendre

.

Vestige du pressentiment

.

 

déposées les hardes déchets de la vision

du vague rien du jour rien ne transparaît

nacres contrastes couleurs adverses

 tons mauves et tons rougeâtres

quand le sombre se fait attendre

 les nuances régressent

le temps de s’y laisser descendre

 ces heures promises à l’extase

 dont ne demeure que sable et cendre

 il n’y a plus à combattre

 l’irruption de la nuit

qui d’un long roulis d’images digresse

loin des anciens gestes

 ne reste du regard

qu’un peu de bruit

vestige du pressentiment

vigile ou légende

s’y prépare

sa violente épiphanie

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Exutoire (la cérémonie)

Jeu de cartes

.

Les doigts en méduse c’est toi nommément que je regarde maintenant je

Tombe

Entortillée dans la nasse de mes gestes indéchiffrable l’idée de ton visage

S’abandonne

La nuit frôleuse mes doigts détiennent la clé des songes secousse après secousse à main levée se

Dessine

Une forêt face nord face sud je dresse des arbres le firmament arrache d’en haut le ressac

L’emporte sur ma rêverie

Un geste sans contours fondu au noir courroie des tourments l’anonymat de ma peau le paysage me

Fuit

La chambre exutoire s’effondre l’asymétrie te propage ce mouvement à travers moi tu

Voyages

Hors des zones relationnelles cérémonie qui propitiatoire me

Rejoue

Sa valeur solitairement chorégraphiée

Le poème, lieu de la rencontre

 

Le poème est le lieu de leur rencontre, à mi-chemin entre le monde matériel et la pensée, le concret et l’abstrait, le signe et le signifiant, le dedans, le dehors, le passé, le présent et l’avenir… S’ouvre un territoire d’échanges qui ne se réduit pas aux seuls mots prononcés. Les phrases dites à cet endroit désignent un lointain que les mots ne peuvent atteindre mais dont ils font entendre (par retentissement) l’existence.

 

Sayonara 8

 

>  Allez, partons ! (« Sayônara » de Koji Fukada)

 

 

– En ce sens la pensée est toujours pensée d’amour –

Francesco_Hayez_Il bacio (détail)

Il bacio, Francesco Hayez, 1859 (détail)

« (…) c’est l’accord ou l’adoption par nos facultés intellectuelles de l’intelligence du monde qui déclenche la pensée. Celle-ci est en quelque sorte illuminée par des images. Mais il ne suffit pas que les formes soient imaginées, il est nécessaire qu’elles soient désirées. D’où l’importance paradigmatique du sentiment amoureux, modèle et sommet de cette fusion génératrice. En désirant les images et en imaginant le désir – et qu’est-ce que la poésie amoureuse sinon cela ? – le sujet s’approprie la pensée qui, en ce sens, est toujours pensée d’amour. Ce primat du désir renvoie également à la notion de fantasme, à sa prosopopée singulière, qu’on retrouve chez Dante avec la figure de Béatrice. Le fantasme fait le plaisir propre au désir, écrivait Jacques Lacan dans Kant avec Sade. En paraphrasant cette thèse limpide on peut dire que, selon Averroès et les poètes d’amour, le fantasme par le désir fait l’intelligible propre au sujet. La pensée m’appartient parce qu’elle a été imaginée et désirée. Faire de l’amour le lieu par excellence de l’adoption de la pensée, l’idée est audacieuse, elle semble paradoxalement très en avant de nos horizons bornés. De même que celle d’une convergence de notre faculté de comprendre et de l’intelligence du monde. »

Extrait de « Connaissance du désir », Le journal des idées de Jacques Munier, France Culture 12/10/18 – à propos de « Intellect d’amour », Giorgio Agamben, 2018

La fin de l’été (au secret)

le secret

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Longuement s’écoule

la lie de l’été

aux pores pâlis

des errements

fussent-ils révolus

dans le temps dit-on

tout revient la traversée

continue cette trahison

on bat le rappel

des signaux contraires

déferrés au manque

l’évidence est une tanière

une solitude vorace

sous les apparences

de la dénudation

la surface

du visible confond

la peau dans la sensation

et la pensée

conduite à sa limite

aveugle de clarté

retourne au secret

.

Hadriatique

.

Je rêve d’un amour pareil à la mer

Un enveloppement total

Et continu le corps rencontré

Saisi de partout porté et soutenu

Dans l’extase cependant que libre

Par la nage de se mouvoir

Loin des rivages connus

Et dans cet abîme descendre

M’enfoncer suivant le désir

D’une autre connaissance

Au frôlement d’une faune invisible

Je rêve de la mer

Étreinte absolue

Jusqu’à la dissolution

De la peau terrain originaire

Où le corps se différencie

De cela qui l’atteint

A l’acmé de la sensation

L’horizon chavire là-bas

Loin du littoral assermenté

Aux terres raisonnables

Je m’en vais jusqu’à la noyade

Voie seule

Indiscernable à l’accession

De cet au-delà qu’est l’amour

.

– la douceur –

Moi aussi maintenant je devais présenter cette apparence éperdue.

(Jonathan Littell, Une vieille histoire)

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.

et soudain c’est la douceur

comme venue se poser là

où ça blesse

un mot un pan de peau

à l’ourlet des lèvres

sans égard sans

projet

un possible frôlement

avant de se transporter

ailleurs je le sais

sauf à discerner

accueillir par la voix

les yeux l’ouïe

sa part de folie

sa part d’invention

de désastre et d’ennui

peut-il encore s’étendre

l’espace

où rêveuse s’installe

l’émotion sans s’amoindrir

fût-elle alors

renvoyée à son origine

comme

dépossédée d’elle-même

la douceur serait

en cet espace je le vois

éperdument souveraine

.