Dans la brume électrique

« Je ne pouvais pas voir le fond, mais je pouvais voir très loin dans le mouvement de l’eau avant que mon œil ne devînt impuissant, puis j’ai vu une ombre suspendue comme une flèche épaisse au fil du courant. » William Faulkner, Le Bruit et la Fureur

Opinion sacrilège,  détournement d’un genre qui ne me divertit plus depuis des années et dont les codes finissent par m’ennuyer, lassitude peut-être –  toujours est-il que pour moi, les meilleurs policiers, films ou romans, sont ceux dont l’enquête n’est que la mise en forme, le substrat d’une œuvre parasite, qui est réellement son objet principal, inavoué : une idée, une histoire, un portrait… Je pourrais longuement parler  de Faulkner, des romans monstrueux de Dostoïevski, Crime et Châtiment, Les Frères Karamazov, Les Démons, de ces intrigues dont la dialectique s’accorde à un questionnement abstrait (le suspense comme agrément philosophique) ; je pourrais encore évoquer le recyclage , opéré par Lynch, d’éléments disparates  (fantasmes, objets transitionnels, interdits, paranoïa) comme déroute profonde et interne de la rationalité, mais je me contenterai ici d’aborder le dernier film de Bertrand Tavernier, qui, d’emblée par son beau titre, voile évidences et gestes et instille une énergie artificielle dans une langueur délétère.

C’est d’abord un lieu, la Louisiane. Un mythe : le Sud, ancestral, appauvri, raciste ; une atmosphère humide, poisseuse, alcoolisée. Sur cette région le regard d’un étranger est précieux, en cela qu’il en éprouve plus intensément, plus avidement  le climat, le mystère, n’étant habitué à rien, ni aux bruits ni aux odeurs ni aux coutumes. Tavernier filme la Louisiane avec une profusion de détails qui enchante le récit. Il descend dans le bayou (et l’on prolonge mentalement ses images de  celles du magnifique Louisiana Story de Flaherty avec le raton laveur en trait d’union), il plonge dans la vie sociale typique de cette région, indolente mais intranquille, se décalant juste un peu – par honnêteté – vers un plateau de cinéma, mise en abîme de son statut d’observateur. Seul hiatus : l’accent. Les personnages – Tommy Lee Jones en premier, pourtant excellemment lui-même comme toujours – parle un américain moyen, sans couleurs ni relief. Là-bas, on le sait, les mots s’étirent à l’infini, les voyelles s’ouvrent en plein milieu, les r se confondent aux w, les inflexions chantent leur paresse et la langue n’attend pas le souffle pour s’alanguir sur la parole. Manifestement Tavernier n’en a pas voulu, c’est dommage.

Puis il y a l’histoire, l’Histoire et l’histoire. La première c’est la nécessaire toile de fond : crimes sexuels immondes, riches libidineux, vieux flic tourmenté, femmes angéliques et désirables, beauté, pourriture… Déjà vu. La seconde gagne en pertinence à mesure qu’elle dérange les époques, bouleverse les réalités, trouble les nostalgies : que reste-il de la splendeur du Sud ? Un racisme tenace encore virulent ou la fierté du pionnier, intègre, courageux et juste ? La dernière histoire enfin, celle que j’ai préférée, je l’ai peut-être rêvée… En tout cas elle ne se raconte presque pas. Immanente, elle se sent, palpite langoureuse et mélancolique, pourtant si différente des atmosphères à la Tennessee Williams qui me sont chères… Les hauts chênes tortueux, la mousse qui s’effiloche des branchages, les maisons en bois avec leurs porches paisibles, l’eau stagnante et les cris angoissants de la forêt. D’une certaine façon, Tavernier filme ses sensations, il choisit des musiques adéquates, des visages fatigués, puis il laisse la poésie du milieu œuvrer à sa place, de sorte que sa contemplation nous remplit d’émoi.

In the Electric Mist / Dans la Brume Électrique de Bertrand Tarvernier, avec Tommy Lee Jones, John Goodman, Kelly MacDonald, Peter Sarsgaard, Mary Steenburger – au cinéma.

Filmographie de Bertrand Tavernier sur le site de la médiathèque.

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Loin d’être parfait

Un peu de roman, un peu de cinéma – beaucoup, beaucoup de vide. La bande dessinée m’intéresse en ce qu’elle est elliptique. Un texte minimaliste et des images comme des instantanés, d’où s’écoule un récit, un morceau de vie, parfois goutte à goutte parfois à flot, furieusement, texte et images n’étant que traces d’un flux, qui ouvre un espace infini à l’interprétation, au ressenti. En ce sens, Blankets de Craig Thompson m’avait profondément touchée, tant par la qualité du dessin que par la sensibilité de son auteur, sa façon désarmante d’accueillir la complexité, le trouble, les hantises, de retracer enfance et adolescence avec un regard écarquillé,  chaviré encore mais mûri, fortifié, suffisamment distant  pour envisager le passé sans colère.

Aussi, Loin d’être parfait – quelle déception! Tous les éloges qui accompagnent le livre et son auteur ne font que confirmer ma propre déconvenue. Les éléments auxquels j’accorde une si (trop?) grande importance, sont ici sérieusement dépersonnalisés. Une absence de style qui s’accorde à un récit sans âme. Pourtant, comme Blankets, Loin d’être parfait s’écrit à la première personne. Mais je n’y vois jamais le jour. Ben, personnage central et anti-héros, est américain et japonais… Contrairement à sa compagne, qui a également cette double origine, son physique – sa différence – le tourmente. Ressentiment, envie, désirs contradictoires, jalousie, duplicité ; Ben se réduit à sa seule obsession :  reflet déformé parmi les reflets, d’un  narcissisme sans issue. D’autant que  son angoisse revêt la forme d’un vulgaire fantasme sexuel – séduire une blonde – auquel se greffent des angoisses secondaires concernant ses capacités sexuelles et l’inévitable problème de « taille ». Ben est donc loin d’être parfait… De quelle perfection s’agit-il au juste ?  Intégration triomphante (socialisation) ou réalisation de soi (individuation) ? Le racisme n’est même plus condition nécessaire de dévalorisation dans ce mode d’existence limité à l’image.  Serait-ce l’ultime stade du racisme : son intériorisation ? En réalité, Ben, et avec lui les autres personnages (clichés allons-y : les blondes superficielles mais compliquées, la lesbienne ultra chaude) sont englués dans un tel système de projections qu’ils en perdent toute raison d’être – tout intérêt. Ils sont tristes, insatisfaits, bien sûr! A se mesurer aux autres, on est toujours perdant… Cette pauvreté incruste le dessin, soi-disant épuré mais pour moi presque laid,  inexpressif, standard, machinal. Un univers pareil, ça me glace! Où sont les lignes de fuite ? les échappées ? la distance, l’air frais ? Ce qui est pitoyable, ce n’est pas tant la situation d’échec dans laquelle se trouve Ben que son incapacité à remettre en cause le système qui le rend malheureux. En fait, le livre adhère si bien à cette vision étriquée qu’il semble lui-même conditionné, sous influence, incapable d’en sortir. Dans un tel cloisonnement, j’étouffe! La critique finit par manquer son objet. Si Loin d’être parfait s’achève sur le vide et les larmes, il échoue à remettre en cause la véritable raison de ce vide et de ces larmes, et celles-ci,  impersonnelles, m’agacent et me laissent froide.

Loin d’être parfait, Adrian Tomine, Editions Delcourt