Son éclat, à la lisière du monde

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« C’est sans doute ce que voulaient dire tous ceux qui ont souligné le fait qu’aimer l’autre, c’est toujours être fasciné par un monde, c’est aimer son monde et, pourrions-nous ajouter, à travers son monde, accéder au monde même. Dans l’amour, se donne soudain sur le mode intuitif ce qui excède l’ordre de l’intuitionnable. Mais encore faut-il s’entendre. Cela ne signifie pas que l’amour est de l’ordre de l’intuition, comme si en l’autre devenait soudain visible l’invisible du monde. Cela signifie plutôt que nous avons affaire, dans l’amour, à une expérience absolument singulière, celle d’une percée du monde en l’autre ou d’une traversée de l’autre vers le monde. Il ne faut donc pas dire qu’en l’autre l’invisibilité du monde se visibilise mais plutôt que l’amour nomme une épreuve qui n’a pas d’autre nom, l’épreuve de cette percée, de cette quasi-présence du monde en l’autre. Aimer c’est pressentir en l’autre le visage du monde et tendre vers lui comme vers celui qui m’en délivrera la clef, comme s’il concentrait en lui soudain la puissance phénoménalisante du monde. Cette expérience singulière est donc aussi une expérience limite, ou plutôt est la saisie d’une limite : précisément de celle, à la fois irréductible et disparaissante, qui sépare le monde de ses manifestations mondaines. Dans l’amour, le monde semble refluer sur lui-même et l’éclat que l’autre y acquiert tient finalement au fait qu’il semble se tenir à la lisière du monde, au point de ce pur excès qu’est le monde. Dans l’amour, l’illimitation semble se rassembler en son sein, se concentrer à sa propre limite, là où peut surgir un être fini, qui vient comme témoigner de sa profondeur. »
Renaud Barbaras, La vie lacunaire.

Précédemment : Ne pouvant se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore.

Ne pouvant se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore.

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« Or, telle est exactement l’essence du désir : il se distingue du besoin par le fait que rien ne le comble, que cela qui l’apaise le frustre tout autant, de telle sorte que ce qu’il atteint se donne toujours comme en défaut vis-à-vis de ce qu’il visait véritablement, dessine une transcendance dont il est la négation. C’est ce qui arrive au sujet vivant qui, en raison même de l’irréductible profondeur du monde, ne peut se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore : son aspiration est vouée à demeurer insatisfaite, là même où elle est satisfaite, et c’est pourquoi elle est désir. Enfin, s’il est vrai que le sujet ne s’affecte que sous la forme de cette dépossession qu’il accompagne de sa lumière – de sorte que, pour lui, il n’y a pas d’alternative entre se saisir et voir le monde – il faut conclure que le désir, affect premier du sujet est l’autre nom de l’intentionnalité. Dire en effet que rien ne le comble, c’est reconnaître que le désir n’est désir de rien (de déterminé) et c’est justement la raison pour laquelle il peut tout accueillir. Son incessante insatisfaction est tout autant un pur accueil : la profondeur du monde qu’il ouvre est mesurée par la puissance et l’indétermination de son aspiration. Il est la puissance même de l’accueil, la forme de la réceptivité, l’activité propre à la passivité. Parce que son affection est l’épreuve d’une lacune et ne se réalise alors que comme mouvement, elle ouvre la profondeur du monde, son intentionnalité. »

Renaud Barbaras, La vie lacunaire.
Capture : Nostalghia, Andrei Tarkovski.

Voir aussi : Son éclat, à la lisière du monde.