Non des preuves – des traces …

Un graphisme stylisé, un effet de collage en deux dimensions ;  à l’intérieur du livret un texte très écrit, des photos d’elle radieuse, une interview méditative, pertinente… On sent qu’il sera difficile de parler d’Hélène Grimaud, de son nouveau disque, non seulement parce que sa présence – images et discours – déborde sur la musique, mais surtout parce que l’espace qui la concerne semble déjà saturé. Autant s’y résoudre et ne pas forcer l’objectivité.

Sa  démarche, plus anthologique qu’exhaustive, consiste à glisser d’un compositeur à l’autre, à s’agréger certaines pièces mûrement choisies, qu’elle interprète et commente avec une égale ferveur. S’éloignant ainsi légèrement de sa prédilection romantique, elle se consacre  aujourd’hui à la musique de Bach. Son toucher remarquablement dynamique, précis, sec par moments, circule entre préludes, fugues et transcriptions. Succomberait-elle à la tentation de l’éclectisme ? Certainement, ce disque, multiple et changeant, configuré comme une promenade, s’offre à la respiration, libre, perméable, sans commune mesure avec l’aridité des intégrales. C’est là, fondamentalement, le domaine particulier d’Hélène Grimaud qui, par cette composition personnelle, structure son champ d’interprétation, définit sa vision propre de la musique. Elle livre un récital intime, tout en fulgurances et  accalmies, certes moins orthodoxe, moins discipliné que l’œuvre des grands maîtres (le spectre de Glenn Gould…) qu’elle ne cherche pas, d’ailleurs, à dépasser, car son ambition est tout autre. Sans regarder derrière elle ni même exiger d’être suivie, elle se pose seule avec son piano, tant que dure la musique, se referme en elle-même. Mais de l’attaque magistrale  du Prélude n°2, en passant par ce concerto que j’adore (dont je voudrais pourtant éliminer l’orchestre…), découvrant le travail de Busoni, Liszt et Rachmaninov sur les partitions de la Chaconne et de morceaux destinés originellement à l’orgue et au violon, la tête me tourne et je ressens un vertige que seules les fortes individualités peuvent me communiquer.

Paraphrasant René Char, je dirais que, de Bach, Hélène Grimaud livre des traces plutôt que des preuves.

«Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.»
René Char, La parole en archipel

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