En moi c’est l’oreille qui parle (le retentissement)

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« Je m’installe douloureusement dans la substance même du message, cependant que je détaille avec méfiance et amertume la force qui le fonde : je perds sur les deux tableaux, me blesse de toutes parts. Tel est le retentissement : la pratique zélée d’une écoute parfaite : au contraire de l’analyste (et pour cause), loin de « flotter » pendant que l’autre parle, j’écoute complètement, en état de conscience totale : je ne peux m’empêcher de tout entendre, et c’est la pureté de cette écoute qui m’est douloureuse : qui pourrait supporter sans souffrir un sens multiple et cependant purifié de tout « bruit » ? Le retentissement fait de l’écoute un vacarme intelligible, et de l’amoureux un écouteur monstrueux, réduit à un immense organe auditif – comme si l’écoute elle-même entrait en état d’énonciation : en moi c’est l’oreille qui parle. »

Roland Barthes, [Le retentissement], extrait des Fragments d’un discours amoureux

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Image : John Cage, Eninka 28 – gravure et fumée sur papier de Chine –  (1986, détail)

En ville, partout je vois de la chair.

… car ce qui arrive au langage n’arrive pas au discours : ce qui « arrive », ce qui « s’en va », la faille des deux bords, l’interstice de la jouissance, se produit dans le volume des langages, dans l’énonciation, non dans la suite des énoncés : ne pas dévorer, ne pas avaler, mais brouter, tordre avec minutie…(Roland Barthes, Le plaisir du texte).

Entre un espace ouvert, anarchique mais infini, et une salle d’exposition dépourvue de fenêtres, dont la surface se découpe en cellules plus petites, intelligibles et identiques à elles-mêmes, je choisis le grand air, le désordre, le toujours autre. N’étant pas une personne de référence, je concède en cela ne pas mériter du lecteur sa confiance.

Cela fait quelques jours que règnent, mats comme l’ennui, le soleil et sa chaleur uniformes.

En ville. Il y a peu de monde, c’est une lacune, c’est un apaisement. La crasse sur les trottoirs, la laideur des vitrines en sont rehaussées. J’évite de regarder les gens, sans doute parce que je sais qu’une fille seule attire l’attention. Mes yeux se bloquent au niveau des corps qui traversent mon champ visuel par agrégats denses ou distincts ; envisagés sous cet angle, ils découpent  l’espace de géométries mutantes, irrégulières, avec des vides difficiles à interpréter dans une matière compacte sans cesse en mouvement. Beaucoup de  couleurs criardes desquelles déborde une chair brune qui rappelle la nourriture exposée sur les étals. Les tourbillons de glace pastel qui doivent donner envie de se rafraîchir la bouche, avec la possibilité de développer, au contact de cette onctuosité structurée en hauteur, une langue en turban aussi longue qu’un boa mais plus douce, capable de s’enrouler totalement autour de la crème pour se l’incorporer par osmose.  Les troncs massifs des kebabs suspendus, cylindres brunâtres de viandes cuites et pressées qui suppurent, suintent la graisse avec la vigueur de l’organe reconstitué, au musc douçâtre qui relance l’instinct carnassier, fait jaillir la salive sous les joues, invite à y planter ses dents – cela dans une suffocation des sens qui active la sueur. Osmose encore. Également bien rangés les fruits, cerises, fraises, abricots – ce serait injuste de ne pas mentionner leur présence – même si, en ville, milieu factice et frelaté, le naturel perd tout naturel, et laisse le synthétique submerger, s’égoutter sur une peau déjà défraîchie ; le fruit – sphère arrondie, luisante, insipide, concentré de sucre aux teintes vives comme du vernis – prend  l’aspect du plastique. Osmose…

Expulser la matière du dedans au dehors, et inversement.

Tout est resté immobile

« On dit que le deuil, par son travail progressif, efface lentement la douleur ; je ne pouvais, je ne puis le croire ; car, pour moi, le Temps élimine l’émotion de la perte, c’est tout. Pour le reste, tout est resté immobile. Car ce que j’ai perdu, ce n’est pas une Figure, mais un être ; et pas un être, mais une qualité (une âme) : non pas l’indispensable, mais l’irremplaçable. » Roland Barthes, La Chambre Claire

Voir absolument Little Odessa, (James Gray, avec Edward Furlong et Tim Roth, 1994) film parfait, tourné en quelques semaines avec très peu de moyens, par un jeune homme de vingt-quatre ans. Une épure.

Magnifique bande-son, des chants orthodoxes.

Autres films de James Gray

Adèle et l’écriture

Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture.

Roland Barthes, <Fragments d’un discours amoureux

En pensant à L’histoire d’Adèle H., de François Truffaut, avec Isabelle Adjani dans un de ses plus beaux rôles.