Nos frontières se confondent

Logique de la frontière Tristan Garcia2

Vivre, c’est confondre, penser, c’est distinguer. Vivre en pensant, c’est distinguer mais en tâchant de rendre égal. L’égalité est l’idéal même de la frontière, qui permet de séparer sans hiérarchiser.

La séparation est la condition du vivant pensant qui trace des frontières à la fois pour abstraire des variations de son environnement des différences suffisantes, et pour réintroduire ces différences abstraites dans son environnement concret, dans l’espoir de rendre les choses distinctes mais égales.

Et comme nous vivons parmi elles, nos frontières se confondent de nouveau, elles redeviennent des intensités, des variétés continues.

Cela ne dure qu’un temps.

C’est ainsi : pour tout ce qui vit, les dégradés finissent par faire frontière, et toutes les frontières se dégradent.

Tristan Garcia, Logique de la frontière, Kaléidoscope II

.

Logique de la frontière Tristan Garcia

– cerné de son seul vouloir –

Nulle séparation

La hauteur est une recluse et l’espace

Un affolement – leurs gouffres sont celés

Écarts en chiasme prisonniers d’hier

Basculant les corps se grèvent

Hauteur espace je les ravale en rêve

.

Aucune heure aucun jour ne sépare

Sinon l’étincelant goutte-à-goutte de l’instant

Décompte précis des retrouvailles

L’attente installe

La forme idéale du temps

Les heures les jours en rêve je les ravale

.

Aucune parole aucun silence ne sépare

Rimes suaves du songe – En ces

Chambres tiédies du discours – l’ennui

Se trame et du même nœud s’étrangle –

Qui s’affale encore dans le dire – qui

S’enveloppe du souffle le respire

La parole le silence en rêve je les ravale

.

Aucune caresse aucune retenue ne sépare

Au frôlement s’exerce l’étreinte

Traverse l’envers de la tendresse

Là le versant orgiaque là le versant furieux

Le versant féminin de l’aridité –

Source enfreinte seuil sans milieu

S’absout indivise et détachée

La caresse la retenue en rêve je les ravale

.

Aucun manque aucun excès ne sépare

En la peau jachère le nu fait défaut

Et s’exagère – sanglot

Du ventre atteint le front

Que d’un râle naisse l’apogée

Jamais ne gémit venant jamais ne dit –

Des lèvres repart et rentre la pensée

Le manque l’excès en rêve je les ravale

.

Nulle séparation

En ces mélanges convalescents – le rêve

Se ferme cerné de son seul vouloir

Latence exhaustive pli de rempart

Insitué presque épars

Le rêve l’écart à l’unité je les ravale

.

… encore affectés

A propos de : Nuri Bilge CEYLAN, « Climats » (« Iklimler »), avec Ebru Ceylan et Nuri Bilge Ceylan – Turquie, France, 2006, (DVD : Imagine, durée 101’)

S’il subsiste encore quelque trace d’ambiguïté dans leur comportement, il est déjà trop tard. Un à un défilent l’ennui, la tristesse, l’agacement, la contrainte – exacerbation du quotidien. Pour son troisième long métrage, après Uzak et Nuages de Mai, Nuri Bilge Ceylan met en scène, avec son épouse, la fiction de leur rupture. S’agissant, au cinéma, de couples qui se filment ou se laissent filmer, on pense entre autres à Eyes wide shut, Kubrick malmenant le ménage hollywoodien le plus médiatisé de l’époque ou, dans un registre très différent, à La Fidélité de Żuławski,  ultimes sursauts hystériques de son mariage avec une actrice française. Les exemples sont nombreux, mais ces deux extrêmes illustrent clairement ce que Climats n’est pas, à savoir ni contrepoint ironique ni  dramatisation outrée d’une relation « vraie ».  On ne trouvera ici que réserve et pudeur. Ceylan pratique un cinéma « en négatif », laissant l’œuvre se former à partir du vide que ses contours dénudent, vide sur lequel l’autofiction renchérit à son tour. Entre l’acteur et le personnage réside un espace a priori vacant, que le cinéma sonde ou refoule. Dans l’autofiction, le décalage est le lieu et le sujet : s’y inscrit le poids d’un vécu dont la matière reste cachée, l’image expose un corps signifiant aliéné à la fiction. Cette ambivalence donne en retour une densité particulière aux regards, aux silences. Et cela suffit. Il faut comprendre qu’en dehors de cette profondeur implicite, il ne se passe rien, il ne se dit rien. Le film se découpe en trois parties, trois lieux, trois saisons. L’été, la mer, le malaise immédiatement perceptible, un éclat bref, puis la rupture. L’automne, la ville, la séparation effective, une autre femme. L’hiver, la neige – des regrets ? – peut-être la reconstruction, peut-être la fin tout simplement… Au sens strict du terme, ce n’est pas une tragédie, ce n’est même pas une « histoire ». Certes, la structure en trois actes porte à croire que la situation évolue. Il doit même être possible de lire les différentes parties dans le désordre, tant elles s’enlisent dans une morne équivalence. Nuri Bilge Ceylan ne fait pas du théâtre… pas plus qu’il ne s’emploie à dépeindre la société turque, à expliciter la condition de la femme, le statut des intellectuels. Ces éléments, s’ils interviennent ça et là, n’ont que la vocation d’apporter quelques touches d’ambiance, insignifiantes et disparates, sur une toile volontairement floue, imprécise. Loin des faux semblants psychologiques, de la critique sociale et même du journal intime, Climats retient de la rupture ce moment vague, qui s’étire lamentablement, la béance de la blessure ouverte qui ne cicatrise pas. En faisant table rase des contingences –  détails d’intimité, règlements de compte, anecdotes, flash-back – Nuri Bilge Ceylan réalise une épure de la banalité. Favorisant l’identification plutôt que l’interprétation (les faits sont là, ça ne s’explique pas, ça se vit),  le minimalisme de Nuri Bilge Ceylan ne prétend qu’à rendre sensible la durée de la séparation, le temps qu’il faut pour défaire. Les climats, insubstanciels, sont l’émotion des paysages.

Nuri Bilge CEYLAN, « Climats » (« Iklimler »), avec Ebru Ceylan et Nuri Bilge Ceylan  (VC0608)

Précédemment : Convulsions de l’être désaffecté (Les Trois Singes)

Filmographie de Nuri Bilge Ceylan