C’est que le monde s’est précisément effondré (l’exigence d’un rapport différent)

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« C’est que le monde s’est précisément effondré, et que seule les tient l’impossibilité, ce breuvage qui les boit, dès qu’ils y portent leurs lèvres. Ainsi seraient-ils donc éternellement séparés ? Non pas séparés ni divisés : inaccessibles et, dans l’inaccessible, sous un rapport infini.

De même, cette passion qui par sa rapidité évoque le coup de foudre de l’instant semble aussi ce qu’il y a de plus lent. Les années passent. Tout est consommé et tout dérive dans le vague de l’inaccompli. C’est sans avenir, sans passé, sans présent ; c’est un désert où ils ne sont pas là, et ceux qui les cherchent ne les trouvent que perdus, dans le sommeil de leur absence incompréhensible. Aussi dire d’eux qu’ils sont fidèles est dérisoire : pour être fidèle, il faut être uni à soi-même, il faut disposer du temps et s’engager dans le temps par le serment d’une relation réelle.

La passion se produit dans le temps, la rencontre a lieu dans le monde, cela commence et prend fin : telle est l’histoire comme on la voit et la raconte. Mais la passion, limitée selon le temps du jour, ne connaît pas ces limites dans la nuit à laquelle elle appartient.

Quand l’absolu de la séparation s’est fait rapport, il n’est plus possible d’être séparé. Quand le désir s’est éveillé de par l’impossibilité et de par la nuit, le désir peut bien prendre fin et le cœur vide s’en détourner : dans ce vide et dans cette fin, dans cette passion rassasiée, c’est l’infini de la nuit elle-même qui continue de se désirer, désir neutre qui ne tient compte ni de toi ni de moi, qui apparaît donc comme un mystère où sombre le bonheur des relations privées, échec pourtant plus nécessaire et plus précieux que les triomphes, s’il tient cachée et réservée l’exigence d’un rapport différent. »

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Maurice Blanchot, extrait-collage d’Orphée, Don Juan, Tristan, dans « L’Entretien infini » (citation non-complète)

Voir aussi : De même que dans l’amour cette illusion existe

Qu’elle s’en souvienne. Trébucher dans l’irréel

« Ou bien on va commencer à rôder, à trébucher dans l’irréel avec, de loin en loin, le secours d’incertains repères sauvés par la mémoire, et ce ne sera plus de toute façon qu’une histoire d’ombre entre les ombres ; ou bien, si l’on voit assez clair… » Philippe Jacottet, Ce peu de bruits.

L’argent du taxi est dans sa poche, elle peut se réjouir, un beau billet tout lisse comme elle en voit rarement et comme, plus rarement encore, il lui arrive d’en avoir un sur elle, pour elle, en secret, à garder. L’argent du taxi, ces idées qu’ils ont les riches, mais leur folie l’arrange, on ne refuse pas une telle aubaine. Sinon nul besoin de faire semblant, d’en rajouter, de gémir comme d’autres peuvent le faire. C’est bon, elle est partie de chez eux comme d’habitude, à petits pas de souris, équipée de sa solide canne, le bras en écharpe… Ça n’empêche pourtant pas de marcher, un bras malade, mais ça attendrit les riches. Qu’on ne la diminue pas davantage : elle a les jambes solides, des jambes qui lui offrent cette liberté qu’elle a, par ailleurs, si peu. Pourquoi se priverait-elle des rues enfin vides, de la nuit qui les remplit à ras-bord ? C’est si rare qu’elle ait le temps de déployer sa précieuse collection de souvenirs, si rare qu’elle puisse même se rendre compte qu’elle possède une telle collection… Parce que ses secrets sont enfouis si profondément dans sa mémoire, il lui arrive parfois d’en oublier l’existence. Mais pas ce soir, puisque ce soir elle est enfin seule, et l’univers paraît transformé, rien que pour elle, l’univers scintille, voyez, à sa mesure (minuscule en fait). Échanger ces merveilles contre rien du tout en accéléré, derrière des vitres sales, dans un mélange saumâtre de tabac froid et du cuir usé, penser déjà à ce qu’il faudra faire après, à la maison, avant de pouvoir se mettre au lit, si on parvient à s’endormir, si on en a la force. Bien sûr le genou tire un peu, et le dos ploie sous la vie de labeur, la vie pliée en deux à récolter, lessiver, cuisiner pour dix, enfanter, houspiller, récurer, jeter, traîner, la vie sur le dos et voilà qu’elle se priverait de ce plaisir sans prix, la promenade nocturne. C’est davantage qu’un beau billet qu’elle gaspillerait à vouloir aller plus vite. Si son temps n’était pas compté, elle en consacrerait pourquoi pas, une toute petite quantité à comprendre les riches qui aiment les voitures et la vitesse, mais ça doit rester mystérieux, comme les règles et les objets étranges chez eux, qu’elle respecte, qu’elle voit, qu’elle touche sans savoir – pour garder son travail – et qui la laissent toute songeuse. Pas la peine d’expliquer ceci et cela, d’interroger : les questions elle n’en pose plus. Depuis le temps elle sait que les réponses la déçoivent, tandis que les histoires qu’elle se raconte en lieu et place de l’inconnu – la comblent. C’est comme d’emprunter cette rue déserte, en pleine nuit, et s’émerveiller de l’incroyable effet des néons sur cette robe rose qu’elle pourrait peut-être s’acheter, avec l’argent du taxi. Rien à voir avec sa robe d’autrefois, si étroite, si raide, si pâle. C’est sûr elle préfère celle-ci qui déferle, qui resplendit. Il faut qu’elle s’en souvienne et qu’elle y repense.  Si elle a le temps, un jour, la prochaine fois.

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Photo : Polly Braden, Night walk. Xiamen, 2007