Les voix de l’écrit

Prenant conscience de ma voix comme d’une probable dérive, je dois admettre qu’en dépit de son élémentaire assignation, la mienne est une voix de silence, une voix d’ombre et de solitude, qui me leste d’un gouffre. Audible et plus souvent non, intermittente, elle alterne ne laissant pas l’habitude s’installer, ne me laissant pas, moi son hôte, l’apprivoiser. Imprévisible ma voix s’éveille et se tait sans raison ; captive d’elle, pareillement je m’éveille et me tais sans raison, prise de vertige, tour à tour exaltée et vide. Ailleurs dis-je par ma voix,  je suis ailleurs non loin de toi, laisse-moi te rejoindre. Impossible, répond-elle, je me tiens là, j’observe et je décris, oreille attentive, émue, laisse-moi dire, laisse-moi faire de toi mon verbe. Le fait-elle ? Je l’ignore, car aussitôt je cesse de l’écouter, à moins qu’elle ne cesse de parler. La distribution des rôles veut que nous ne nous entendions pas ; chacune reste à sa place, c’est entre nous un désaccord permanent, une fausse note. Tel ce qui se dit autour de nous, sur l’instrument toujours faux des conversations. Mais nous pouvons espérer, courageusement, extraire quelque chose de ces discours croisés, de ces courts-circuits qui nous électrisent, on ne sait jamais ce que hurle le fruit sous la peau, peut-être sommes-nous capables d’éplucher quelques phrases, d’en presser la pulpe, de  boire le sucré, le miel du désir… A moins que le fruit ne soit acide ou ne devienne amer. Tant ma soif était grande que je me suis laissé prendre plus d’une fois, à la douce apparence, tant j’ai pressé de jus que j’en ai distillé du vin, dans cette cave que je porte en moi où tout se transforme, où je m’enivre de cela qui n’a pas lieu. Et ma voix, encore moins sucrée que celle des autres, je ne sais si elle s’enfonce ou s’élève. Du fruit c’est elle le noyau, dur, sec, fermé. Il faudrait l’ouvrir, je crois, en fouiller la matière, ôter l’obstruction, peut-être qu’alors, semblable à certains coquillages, elle révélerait de vastes espaces, on verrait s’y former des paysages, des peuples, des récits, et ce serait à moi de les raconter. Nulle voix pour me nourrir, certes, et toutes les voix jaillissant d’un gouffre, noyau dur, et cela sans  mesure.

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La fin de la douleur

« Celui qui voit n’est que ce qu’il voit.
Celui qui sent n’est pas celui qui est. »
(Pessoa)

Pour l’instant mon état déglingué m’autorise à fabriquer des projets sans rien entreprendre, le plaisir de les collectionner s’ajustant à l’impossibilité de les réaliser, je propose et je dispose du seul fait que, pour une fois, les entraves ne sont pas de mon côté. Et sur ces plans inclinés, je pense à la fin de la douleur, qui n’est pas un soulagement. De la guérison  il n’y a rien à penser si ce n’est qu’avec la maladie s’éteint l’illusion des possibles. Je soupçonne qu’à force de promesses non tenues la maladie finit par étendre son territoire, mais qu’importe,  ne se rêvant pas ailleurs elle devient pour la pensée  un réceptacle. Je conçois la fin de la douleur comme l’exercice de tout ce qu’elle m’apprend, comme la combustion (noble) de la matière qu’elle dépose en moi, sous surveillance, matière cela va sans dire marécageuse, mi-physiologique mi-cérébrale, parfaitement inauthentique et littéraire. La douleur me cuit à petit feu et cependant ne laisse pas de cendres, au contraire, un bon débarras, voilà ce qu’elle brûle. Elle ne me modifie pas elle me remplit, j’ai toujours besoin d’être remplie, le problème essentiel de la vie étant le vide, vocable qui prolonge si bien d’une syllabe le premier, vie-vide comme un couple naturel, insécable (préférer le divertissement, ignorer l’assonance, etc.). Or la douleur verse dans mon cerveau des contraintes qui se transforment en idées, lesquelles à leur tour se mettent en mots, je reconnais que ce processus n’est ni systématique ni exclusivement lié à la douleur, ça tient de l’extraordinaire, c’est-à-dire de l’extraordinaire très ordinaire : déplacement, accident, rencontre et douleur –  trivialités qui produisent toutes leur matière à penser comme la sève vient aux arbres. Alors même que je voudrais ne pas dépendre d’un état d’exception pour me sentir en état de vivre, je reconnais que, de plus en plus, l’écriture tend elle-même à produire l’exception. Les rêves s’incarnent, consommés crûment, à vif encore chauds, l’œil se rétrécit, s’invertit, la conscience abroge les manques et les excédents, gravit, redescend (en réalité, elle tombe), écoute d’une oreille, traduit de l’autre, dans sa langue à elle, qui seule lui importe, la sourde oreille. A la fin de la douleur, je suis tellement à l’intérieur qu’elle prend la parole à ma place, déglinguée peut-être mais aiguisée avec la faim. Ça donne envie de séparer l’âme du corps, sans conviction, pour la forme, mais c’est du déjà vu, rien ne vient, pas l’ombre d’une image, j’ai tôt fait de les recoller ensemble, et d’expérimenter d’autres ruptures. Voilà ce que ça donne : la douleur, toujours elle, à l’extérieur : moi, à l’intérieur. Je sors, je rentre en elle, je rentre, je sors d’elle. Facile, vérifié. Il y a quelques minutes je marchais dans la rue et je ne sentais qu’elle, même pas vitrée, même pas transparente, la douleur épaisse, collante. Je me suis dit que la fin de la douleur ce serait comme se débarrasser d’un tas d’épluchures, des couches et des couches de douleur, écailles des yeux, bourdonnement des oreilles, étau du front, douleur stratifiée qu’on imagine peler (progressivement paraît-il), choir, une lamelle puis une autre, desquamer jusqu’au noyau – le lieu dit de la douleur et, en ce point précis, la fin de la douleur comme une façon de se remettre à marcher, respirer, se déployer avec indifférence et se répandre inutilement, comme avant la douleur, comme tout le monde, dans le sens des aiguilles d’une montre et faisant cercle.

Les cheveux longs

J’ai toujours eu les cheveux longs, c’est-à-dire variant en longueur mais longs, plus bas que les épaules puis au fil du temps plus bas que le bas des épaules, quelque part à la verticale du dos, là où ça ne se voit plus de face (comme pour toute partie du corps, il y a une perception interne et une perception externe de la chevelure), mais où , en contrepartie, ça commence à exister en soi. J’ai toujours eu les cheveux longs et longtemps je m’y suis conformée, en adéquation avec ce prolongement flou de mon corps, ni tout à fait mien ni tout à fait étranger, développant un maintien adapté, port de tête, fixation des épaules, dos droit, circonspection. Les cheveux longs exigent une vigilance de chaque instant, une attention à ce qu’ils ne s’accrochent pas au métal, au bois, au crépis, le souci qu’ils ne se prennent pas dans les portes et les dossiers, un soin particulier à chaque geste, chaque déplacement, chaque modification d’état, les relever quand on se couche, les rabattre quand on se lève, les relever quand on s’habille, les rabattre quand on enlève les vêtements, les relever quand il fait chaud, les rabattre quand il fait froid… J’ai toujours eu les cheveux longs à l’intérieur et à l’extérieur. C’est une seconde peau, un derme et un épiderme avec des veines, du sang qui coule, des blessures, des sécheresses et des zones humides. J’en maîtrise l’art et la manière comme une fonction naturelle, longtemps ma chevelure a été mon aquarium, je ne connaissais pas le monde hors de ma chevelure, c’était un écran, un filtre, un refuge, un paravent, un éventail, une prison. J’ai toujours eu les cheveux longs mais un beau jour, il y a longtemps, j’ai cessé de correspondre à la longueur de ma chevelure. Bien sûr on ne touche pas aux cheveux longs quand on a toujours eu les cheveux longs, ça ne se coupe pas, ça ne se change pas, les cheveux longs c’est pire qu’une identité c’est un devoir. Même serrés en chignon ils étaient encore longs, je sentais le poids, la tension, le danger permanent de l’accident, du relâchement, de la dispersion,  au moindre choc hantée par la possibilité que la pince cède sous la masse, qu’elle libère les cheveux longs, habitée par l’angoisse d’impudeur, la trahison des cheveux longs menaçant de s’exposer au grand jour, de se libérer, de révéler l’ampleur comme une calomnie contre moi puisque je ne leur correspondais plus, me liant à mon corps défendant à leur densité de cheveux longs, à leur langage, leur histoire, leur imaginaire sans commune mesure désormais avec mon langage, mon histoire, mon imaginaire. J’ai toujours eu les cheveux longs et j’étais donc, à force, devenue ces cheveux longs, recouverte, confondue, mêlée, amalgamée, enroulée, étranglée par ma longue chevelure. A partir de là je pouvais tenter n’importe quoi pour m’échapper je restais inexorablement ligotée à mes cheveux longs. Les ayant coupés très courts, un temps  j’ai cru leur échapper, quelques boucles et encore, vraiment courts, mais non, j’étais encore la fille aux cheveux longs, ceux-ci simplement déclarés absents mais restés mystérieusement liés à moi, par les boucles encore accrochées à ma tête, traces de cheveux longs suffisant à reconstituer la longueur tout entière, et de fait ils ont repoussé extrêmement vite et personne n’a rien dit car rien n’avait changé, une ombre ne nie pas le jour, j’ai toujours eu les cheveux longs, tels des ancres lourdes profondément arrimées autour de moi, plus puissantes que mes bras, plus avides que mes mains, plus fortes que ma voix, plus moi que moi.

L’autoportrait bleu

Noémi Lefebvre, « L’autoportrait bleu », Verticales, 2009

Arnold Schönberg, Autoportrait en bleu (1910)

Cette femme prétend qu’elle parle trop, c’est plus fort qu’elle, un flot de paroles qui l’emporte au-delà de ce qu’elle peut assumer, elle dit qu’elle parle trop, mais elle en est déjà à la vague suivante, les flots se succèdent, un excès prend le relai d’un autre, qui le recouvre d’un excès supplémentaire, qui déporte l’abondance là où elle peut se déployer, là où elle peut s’exercer librement, y compris contre elle-même. Les mots affluent, se pressent, se hâtent vers leur propre fin et circulent comme pour affirmer leur allégeance à la vie plutôt qu’à l’écriture, au voyage plutôt qu’à l’ancrage, certaines phrases cependant réussissent à se distinguer, à s’imposer du fait de leur densité nerveuse, du poids du jugement qu’elles portent, du ressassement qu’elles entraînent. Une façon de se dédire, de reprendre ce qui a été dit pour en relever les insuffisances – et les excès. D’emblée (quoique trop tard) cette femme se donne un programme, elle se donne  une heure trente pour changer de langage – la durée du vol  Berlin-Paris. Le temps ainsi limité confère à l’entreprise une objectivité imaginaire, lui concède une nécessité que la réalité, en substance, présente rarement. Il faut compter le séjour dans la ville dont on s’éloigne, Berlin, le pianiste que l’on a rencontré dans un café, la sœur qui nous ressemble, nous éclaircit, nous réplique en mieux, la musique de Schönberg et son autoportrait bleu, et tant d’autres événements lointains, soi-disant passés qui affectent le présent. Mais il ne suffit pas de réduire le vécu au langage, encore s’agit-il de convoquer ce que l’on a manqué. Car ici comme souvent, lorsqu’il est question d’excès, il faut comprendre insuffisance. Il y a eu – il y a encore trop de mots, et trop peu de réalité. Tout ce qu’elle a dit au pianiste , à cause de quoi il ne s’est rien passé, a agi contre elle. Le baiser pris et cependant mal reçu, a scellé l’impossibilité du baiser. La main, la taille – serrées – pourtant ténues, n’ont pas suffi à endiguer la gênante sauvagerie, l’insupportable  débordement du face à face. De son côté, sans doute, le pianiste n’a pas été plus heureux, mais étant pianiste, interprète et compositeur –  comme Schönberg et son autoportrait bleu – il peut inverser la négativité en musique, créer à partir de ce qu’il n’a pas réussi à vivre, éprouver musicalement l’intensité qui lui fait défaut dans la vie. Entre Berlin et Paris cette femme admet qu’elle n’a pas ce pouvoir, elle est simplement dépourvue de ce qu’elle n’a pas, simplement insuffisante et incapable de se taire comme affligée d’une double négativité qui la condamne à saboter une rencontre avec un pianiste de talent. Pourtant le texte s’écrit, et c’est son texte à elle, et il contient non seulement la réalité insuffisante et son complément de désirs, de cris, mais surtout il s’élance, il s’évade, il se détache et peut tout embrasser sans distinction, le vécu et le raté, soi-même et les autres, le pianiste, la sœur, la musique et sa théorie, Adorno, Thomas Mann, les vaches qui beuglent, la nature sauvage et les promenades, la philosophie jamais comprise. Et il me prend moi aussi, là, par endroits, coulant du texte qui ne coagule pas, ni dans le récit ni dans l’identité, l’émotion ou le référentiel, pas plus que dans l’absence de ces deux là, se déployant juste à côté, dans la marge, annotation teintée d’amertume et d’ironie, jamais complaisante, annotation continue de ce qui se vit, se dit, se réécrit pour creuser l’insuffisance, déborder l’excès.

***

Un extrait : Le pianiste transforme la peinture de Schönberg, l’autoportrait bleu, en pièce musicale.

« Ce temps perdu n’est pas un temps mort, rester encore ici n’est pas attendre mais imaginer, ne pas considérer ce temps vide comme un temps à remplir, le temps musical comme le cadre du peintre, le cadre musical n’est pas à remplir, déplacer le cadre, en sortir le tableau, la peinture à la fois dans le temps et hors du cadre, le pianiste avait accroché le tableau de Schönberg dans les arbres noirs et brisé les contours de la négativité, composé ensuite une phrase inouïe dans la forêt brandebourgeoise, une contre-phrase entièrement nouvelle tandis que son accompagnement du jour observait un silence révérencieux et passablement stupide comme souvent la révérence mais au fond peut-être un silence bénéfique, productif et positif, le silence et la révérence de l’accompagnement un climat indispensable à la transformation d’une intention musicale en acte compositionnel, la contre-phrase une monodie peut-être ou un récitatif mais sans expression, la phrase qui ne dit rien, une couleur froide, la couleur froide en un récitatif, le visage bleu, le bleu du tableau mais de loin en loin et comme suspendu, le tableau dans les branches, les corbeaux en croassement discontinu et sans effet sur la ligne monodique, le facultatif des corbeaux en noires pointées, trois sons parmi les douze, appel d’oiseaux chargés de tourner autour des cimetières et des arbres dénudés, à chaque arbre nu un lit définitif et l’individu, lui bleu, qui connaît sa fin et ne s’en distrait pas, ma relation à Schönberg est en train de se modifier constatait le pianiste. » (pp. 58-59)

Lien 1 : Noémi Lefebvre –  biographie sur le site des éditions Verticales.

Lien 2 : interview de l’auteur sur le site fluctuat.net

Lien 3 : Noémi Lefebvre chez Alain Veinstein (Du jour au lendemain, France Culture)

En ville, partout je vois de la chair.

… car ce qui arrive au langage n’arrive pas au discours : ce qui « arrive », ce qui « s’en va », la faille des deux bords, l’interstice de la jouissance, se produit dans le volume des langages, dans l’énonciation, non dans la suite des énoncés : ne pas dévorer, ne pas avaler, mais brouter, tordre avec minutie…(Roland Barthes, Le plaisir du texte).

Entre un espace ouvert, anarchique mais infini, et une salle d’exposition dépourvue de fenêtres, dont la surface se découpe en cellules plus petites, intelligibles et identiques à elles-mêmes, je choisis le grand air, le désordre, le toujours autre. N’étant pas une personne de référence, je concède en cela ne pas mériter du lecteur sa confiance.

Cela fait quelques jours que règnent, mats comme l’ennui, le soleil et sa chaleur uniformes.

En ville. Il y a peu de monde, c’est une lacune, c’est un apaisement. La crasse sur les trottoirs, la laideur des vitrines en sont rehaussées. J’évite de regarder les gens, sans doute parce que je sais qu’une fille seule attire l’attention. Mes yeux se bloquent au niveau des corps qui traversent mon champ visuel par agrégats denses ou distincts ; envisagés sous cet angle, ils découpent  l’espace de géométries mutantes, irrégulières, avec des vides difficiles à interpréter dans une matière compacte sans cesse en mouvement. Beaucoup de  couleurs criardes desquelles déborde une chair brune qui rappelle la nourriture exposée sur les étals. Les tourbillons de glace pastel qui doivent donner envie de se rafraîchir la bouche, avec la possibilité de développer, au contact de cette onctuosité structurée en hauteur, une langue en turban aussi longue qu’un boa mais plus douce, capable de s’enrouler totalement autour de la crème pour se l’incorporer par osmose.  Les troncs massifs des kebabs suspendus, cylindres brunâtres de viandes cuites et pressées qui suppurent, suintent la graisse avec la vigueur de l’organe reconstitué, au musc douçâtre qui relance l’instinct carnassier, fait jaillir la salive sous les joues, invite à y planter ses dents – cela dans une suffocation des sens qui active la sueur. Osmose encore. Également bien rangés les fruits, cerises, fraises, abricots – ce serait injuste de ne pas mentionner leur présence – même si, en ville, milieu factice et frelaté, le naturel perd tout naturel, et laisse le synthétique submerger, s’égoutter sur une peau déjà défraîchie ; le fruit – sphère arrondie, luisante, insipide, concentré de sucre aux teintes vives comme du vernis – prend  l’aspect du plastique. Osmose…

Expulser la matière du dedans au dehors, et inversement.

Nature morte au rideau écarlate

« Ainsi, à l’épaisseur des choses ne s’oppose qu’une exigence d’esprit, qui chaque jour rend les paroles plus coûteuses et plus urgent leur besoin. » (Francis Ponge, Proêmes).

Paper house d'Elis Stenman via Le Divan Fumoir Bohémien

Il y a là quelque chose qui me réconforte comme un rideau écarlate. L’essentiel se passe devant (dans la salle, bien sûr), et derrière (le décor, les acteurs, la pièce qui va se jouer). Question insidieuse  : où suis-je ? Devant ou derrière le rideau ? Sur scène ou dans le public ?

Je me suis levée de la chaise, j’ai pris la tasse de thé vide pour la nettoyer à la cuisine. Les traces de tanin laissent un voile brunâtre sur la porcelaine blanche. La saleté me dérange moins que ses marques visibles, uniquement parce que je suis chez moi, en sécurité, qu’il s’agit de ma tasse, dans laquelle je suis seule à boire. Ailleurs, l’hygiène me préoccupe exagérément ; je me méfie de la vaisselle anonyme, mise à la disposition, par exemple, de la communauté, dont la provenance n’est pas élucidée. Je suis consciente de la promiscuité qu’elle impose par l’intermédiaire de la bouche, des doigts, du souffle, de la salive. Dès qu’il s’agit d’objets quotidiens, familiers, l’esthétique l’emporte sur l’hygiène. La preuve : l’éponge vieillie dont je me sers pour les laver, qui dépose assurément plus de bactéries qu’elle n’en supprime d’autant que, pour ce genre de nettoyage ponctuel, je ne fais même pas couler l’eau chaude.

En m’éloignant de la table de travail, le compotier entre dans mon champ de vision. Paresseusement, contre les kiwis dont l’écorce ingrate dissimule une chair surnaturelle, contre les pommes aux pelures pâlies, les bananes vigoureuses et les sobres avocats, s’alanguissent trois magnifiques pêches, d’une couleur qui hésite, à force de reflets violacés, entre le bordeaux orangé et le brun cramoisi. A toute heure de la journée, sauf quand je suis plongée dans l’écriture et que mes sens accaparés se dénaturent, leur parfum capiteux ne manque pas de me tenter. Et comme la faim me taquine le ventre depuis un long moment, c’est sans la moindre hésitation que j’en prélève une, non sans les avoir toutes caressées, soupesées, humées, convaincue qu’en matière de fruits, il y a toujours un choix crucial à faire dont dépend la valeur de la consommation immédiate du fruit élu, et plus tard celle des fruits qui restent, à cause du risque de pourriture. C’est à mes yeux une offense de gâcher un fruit, de laisser se dégrader une pêche, merveille éphémère d’une saison unique. D’où me vient cette révérence superlative pour quelque chose d’aussi banal, je n’en sais rien, mais de tous les aliments que la nature met à notre disposition, le fruit me semble de loin le plus précieux (délectable).

Arrivée à la cuisine, je lave d’abord la tasse comme je l’ai dit, j’efface les répugnantes taches brunes, puis vient le tour de la pêche sur laquelle je fais couler un filet d’eau fraîche. J’observe avec attention la délicate métamorphose de la peau, du velours passant au satin, qui renonce à la douceur pour revêtir un aspect terrestre, plus accessible. Sa texture se rapproche de celle des lèvres, et la couleur aussi, de sorte que je ne crains pas d’y planter un couteau et de porter le morceau, ainsi séparé de la chair juteuse, à ma bouche. Je ressens un léger picotement, le sucre et l’acide réactivent les glandes salivaires, je suis assise à ne rien faire d’autre que manger une pêche, sauf que non, c’est faux, je traduis déjà mentalement cette dégustation en phrases, ce qui en annule, inévitablement, toute authenticité. Cette fois-ci je peux répondre avec certitude – et c’est très agréable de finir ainsi – je suis derrière le rideau écarlate, sur scène donc.

Entre les lignes d’un carnet de notes détaillées

Durant mon séjour, j’ai pris soin de prendre des notes. Au fur et à mesure, je les consignais dans un carnet ligné à larges spirales que j’emportais partout avec moi, le moins cher, d’un aspect plutôt vilain si ce n’est que les feuilles, toniques comme l’eau fraîche en plein soleil, douces au toucher, me procuraient un plus grand plaisir sensuel que celui, sincèrement fastidieux, de  collecter des données. Bien sûr ce travail m’a rapidement excédée ; la moindre activité, volontaire ou imposée, finit tôt ou tard par quitter mon champ d’intérêt, s’interrompt ou continue sans moi dans une dimension qui m’indiffère. Pour une fois je me suis obstinée, malgré l’ennui, la déconcentration, la monotonie, l’abandon des causes et du but recherché. Un moment précis me revient en mémoire. C’était après une semaine, je crois, j’étais déjà bien installée dans ce qu’il convient d’appeler la routine – en dépit de cette prétendue nouveauté qu’un voyage est censé produire à plein régime. Ce matin-là, après une mauvaise nuit, je m’étais levée brimée comme une moisissure, présente aux mauvais endroits de mon corps, prise dans un nœud inesthétique de boyaux et de conduits. Je suivais avec dégoût, en direct, le travail de mon système digestif, particulièrement odieux quand on souhaiterait que cette fonction triviale, si différente de la jouissance gustative, disparaisse sans annuler les vertus de la satiété ; j’assistais en bâillant aux caprices de ma respiration, semblable à une vieille horloge qui, refusant d’indiquer l’heure exacte, persiste bizarrement dans son mouvement de balancier et finit par se précipiter en déséquilibre dans la nausée, vacille lourdement avant de se figer dans sa masse, oscillant, par excès maussade dépourvu d’ivresse, entre étourdissement  et suffocation;  surtout, je dénombrais les minuscules cristaux qui, incrustés dans mes paupières,  compensant la taille  par la quantité, dansaient sans pitié sur mes yeux à vif. Le bruit extérieur m’irritait bien davantage, conversations niaisement enjouées, exclamations, rires, souffles ; dans cet état, j’avoue, même le ciel m’est abject.  Qu’importe je marchais. Consciencieusement, à intervalle régulier, je tirais le carnet de mon sac en bandoulière. Les signes, je les évitais. Délibérément : d’eux, évidemment, je me souviendrais. Les taches de couleur, les éblouissements et les géométries de l’espace vide qui voltigent indépendamment des corps, et sont les seuls vecteurs de la mémoire et de l’imagination – je les vois, je ne les oublie pas. C’est tout le reste, cette grouillante faune et flore qui se donne avec docilité aux observateurs attentifs, je ne sais pourquoi, je ne la retiens pas. J’inscrivis ceci, par exemple (citation brute non retouchée) : panneau planté dans l’eau croupie respectez la nature svp interdiction de jeter les ordures please do not litter. J’avais très envie d’écrire à la place (citation apocryphe) : mon corps est boueux  je suis mon propre déchet. Abstention selon consigne (en admettant que le réel ourle  l’échancrure de la création) : capturer. C’est alors que, tournant soudain le dos à la vue éblouissante, je fis face au grand chien noir qui se tenait à quelques pas de moi. Sans précipitation je m’approchai de lui.

Illustrations : Baselitz / Levitan (détails)