– scène de chasse en forêt, la tristesse –

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La tristesse pourrait se présenter ainsi. Une scène de chasse en forêt.

Ainsi, encore, se déroulerait-elle, dans le verbe. Muant, en lui, hôte d’une digne traîtrise. Jusqu’à ce que, se sentant, un jour, écartée, elle aboie. C’est que, le désespoir, ordinaire de son style, la porterait en trop grande estime, l’imitant, la flattant, à s’y méprendre. Moule servile, doigt et deuil conjoints. A force de regarder en arrière, elle voudrait au moins fuir cela, ce désespoir collant, trop proche, trop semblable à elle, étouffant. Hors de lui, hors d’elle éperdue, elle courrait. D’une ombre à l’autre, écume, sous les feuilles plus nombreuses, jeune, de plus en plus neuve. Et là, qui parle ? Qui, d’une ligne défaite, s’écoute à peine, se détache, s’arrache ?

Sur ce terrain ne poussent que des cris. Rouges, verts, poisseux, ils bondissent. Une seule plainte, enfant exhaustive, ô merveille. Aussitôt, terrassée. Ainsi sert la vigueur.

En vient une seconde, non moins valeureuse, outrageusement belle. Puis une troisième, encore. Rien ne dépasse, unique, la stricte monstruosité du temps. Rien, sinon sans voix.

Fuir, est-ce quitté comme chambre, son lit fait de larmes ?

Ce point culminant, atteint, ces flammes dévalées, cimes de plus en plus ouvertes. A s’y répandre, par gorgées matrimoniales, la souffrance est bue. D’autres larmes, tombant cette fois, comme des lèvres, attendent d’être cueillies. Les joues fleurissent. Mordues au sang par la meute excessive.

La visibilité qu’elles offrent, les larmes, coule, légendaire. Mieux qu’une trêve recelant son devenir, elle se découvre. Ses motifs sont transparents.

Où le ruissellement vide le verbe, hérétique. Les proies gisent, bientôt dépecées. Inconsommable, qui a faim de cette chair-là ?

Lorsque la partie s’achève, indécise, jonchée de vertiges et d’odeurs fauves, la vision crève. Dehors, comme rien, l’air la dissipe.

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Paolo Uccello, La Chasse, 1470. Huile sur toile

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je n’écoute pas le Temps lui-même mais le sang qui circule dans mon cerveau

A propos de : Georgy CATOIRE (1861-1926), « Œuvres pour violon et piano », L. A. Breuninger et Anna Zassimova, CPO , 2009

Isaac Levitan, 1883

Ces quelques pièces sauvées de l’oubli viennent à reproduire organiquement les teintes blêmies des choses délaissées, ces sonate, poème, élégie rappellent des paysages que le lointain semble pâlir mais qui, vus de près, d’une texture diffuse et floue, ne se précisent pas davantage, et cet effet n’est pas dû à la trahison du temps sur son propre matériau musical, mais à une disjonction foncière faisant que certaines œuvres, dès leur naissance, sont déjà anachroniques. Un compositeur n’a pas à être « de son temps », il suffit qu’il soit « de la musique », truisme s’il en est sauf que, pour Georgy Catoire, cette évidence revêt un sens particulier. Russe de lointaine ascendance française (d’où le nom…), son appartenance à la noblesse devait lui donner accès à une formation musicale de qualité, non moins distinguée que naturelle dans sa classe, raison pour laquelle il ne serait pas venu à l’esprit du jeune homme de se prévaloir de ses aptitudes pourtant exceptionnelles. Aussi les bonnes dispositions de Georgy pour la musique auraient-elles dû décroître avec l’âge si son assiduité à en faire pour lui-même et pour ses proches n’avait eu raison du cours programmé de sa vie – d’une éducation  devant tout naturellement le mener, à la fin de ses études de mathématique, à reprendre les affaires de son père. Or, quelques rencontres-clé – dont une audience très stimulante auprès du grand Tchaïkovski – ainsi que des voyages, l’opportunité d’affiner ses connaissances sous la tutelle d’illustres professeurs, firent que ce qui n’était jusqu’alors qu’un agrément, par la force des choses devint un métier. Mais alors, le manque d’ambition qui avait – et n’avait pas – présidé au choix de sa carrière, devait trouver un écho décisif dans sa trop grande discrétion, laquelle est certainement cause de l’oubli dans lequel il se trouve à présent, oubli également motivé par une certaine originalité – qui est plutôt absence d’originalité. Indifférent aux avant-garde, aux multiples essais et expériences esthétiques qui motivent ses contemporains, (mais d’autres moins), Georgy Catoire privilégie ce qu’il maîtrise par-dessus tout : l’harmonie. Que ce soit dans la rédaction de traités théoriques qui, contrairement à son œuvre musicale, ne sont jamais tombés en désuétude, ou dans ses compositions consacrées, pour l’essentiel, au piano, seule prévaut la mesure – la  tempérance. Sans pour autant ânonner son classicisme, Catoire, musicalement, succède à Chopin, Scriabine, Tchaïkovski… Son inactualité se marque par un certain goût pour Wagner, découvert assez tôt lors d’un séjour à Bayreuth, et pour lequel il  garde une constante admiration en dépit du rejet dont le compositeur autrichien fait alors l’objet en Russie. Mais aussi, loin de toute innovation radicale, il aime la subtilité, la réserve, la sobriété. Et c’est une musique délicate et sensible que l’on découvre ici, une musique d’arrière-cour et de sous-bois, de celles que l’on qualifie, sans bien  comprendre ce que cela signifie, de nostalgiques et qui, même en sourdine, même écoutées distraitement, serrent le cœur d’une tristesse dont on ne connaît pas la cause. Tel le reflux d’un événement qui n’a jamais eu lieu, ces sonorités éveillent en nous la conscience de l’inaccompli et de l’inachevé, cette partie de nous-mêmes qui, loin d’être méditative ou imaginante, nous étreint, si souvent, par un immense besoin de consolation.  Les atmosphères élégiaques provoquent rarement l’apaisement qu’elles prétendent exprimer, et bien souvent c’est le contraire qui se produit, le lyrisme se fait angoissant là où des musiques plus obscures, plus âpres, nous calment, parce qu’elles s’entendent avec notre moi désespéré, et offrent à notre affliction un réceptacle assez profond. Mais s’il faut s’abandonner à l’univers singulier de Georgy Catoire, ce n’est pas sans détachement car, de la même façon qu’il s’agit, au fond, d’une musique altière et incurieuse, l’écoute peut suspendre toute gravité et s’abstraire des tristesses qui affluent.

 » (…) je n’écoute pas le Temps lui-même mais le sang qui circule dans mon cerveau (…) », Nabokov, Ada ou l’ardeur.

Georgy CATOIRE (1861-1926), « Œuvres pour violon et piano », L. A. Breuninger et Anna Zassimova, CPO , 2009.

En complément : mon article sur le futurisme russe (1908-1942) et un autre, sur Scriabine (1871-1915).