L’agrume

Ce livre est un objet étrange : très court, factuel, direct. On commence par évacuer l’amour, sans émotion, dès le premier paragraphe :

« Nous étions assis sur un banc près des Halles, sous une espèce de pergola en bois. Il faisait bon. Il m’a dit je ne t’aime pas. »

La relation, invalidée par l’asymétrie des sentiments, se développe sur des circuits alternatifs : l’admiration – la fascination. Le texte, succession effilochée de minuscules paragraphes, en épouse très précisément l’indigence. Le refus du style ne prétend à aucune autre recherche esthétique, il ne s’agit pas de transfigurer.

« Il aimait le lait frais en bouteille. Le lait longue conservation était infect à ses yeux. »

Il, c’est Bruno, l' »Agrume, artiste, comme Valérie Mréjen, la narratrice. A peine rédigé, dépourvu de sructure, d’événements, de dialogues, d’analyses, de descritptions, de rêves, ce livre a l’élégance de ne pas être une autofiction. L’inverse de Christine Angot. Purement impersonnel.

« Il les considérait comme des figures plaisantes, des sortes de silhouettes animées. Il leur proposa de les filmer à l’œuvre. »

La troisième personne domine, c’est important. L’Agrume remplit le contrat du titre , occupe chaque phrase. Je s’entend à peine, petite voix qui s’efface, qui désigne, qui dessine de très loin, un homme qu’on ne prétend pas connaître, expliquer, juger. L’Agrume reste donc cette silhouette originale, au comportement bizarre, souvent drôle :

« Il m’envoya quelques lentilles oranges dans  une feuille de papier recyclé pliée en huit et scellée par un timbre.

Un autre jour, j’ai eu des peaux d’arachides violacées.

Puis de l’écorce de mandarine.

Puis des petits haricots noir et blanc. »

De l’essentiel de leur liaison, pas un mot. Elle consigne ses gestes, son comportement, avec désinvolture. On ne sait combien de temps, on ne sait comment, et, plus intéressant : on n’imagine rien. L’intimité est préservée, à l’abri de ces clichés savoureux,  toute impudeur est soigneusement  tenue hors champ.

« Je m’étais attendue à une apocalypse.

Qu’allait-il se passer ?

Je ne voulais pas voir ça.

En fait, il ne se passa rien : le téléphone n’a plus sonné. Ça n’a pas été trop brutal comme transition. »

Valérie Mréjen est vidéaste.