En ville, partout je vois de la chair.

… car ce qui arrive au langage n’arrive pas au discours : ce qui « arrive », ce qui « s’en va », la faille des deux bords, l’interstice de la jouissance, se produit dans le volume des langages, dans l’énonciation, non dans la suite des énoncés : ne pas dévorer, ne pas avaler, mais brouter, tordre avec minutie…(Roland Barthes, Le plaisir du texte).

Entre un espace ouvert, anarchique mais infini, et une salle d’exposition dépourvue de fenêtres, dont la surface se découpe en cellules plus petites, intelligibles et identiques à elles-mêmes, je choisis le grand air, le désordre, le toujours autre. N’étant pas une personne de référence, je concède en cela ne pas mériter du lecteur sa confiance.

Cela fait quelques jours que règnent, mats comme l’ennui, le soleil et sa chaleur uniformes.

En ville. Il y a peu de monde, c’est une lacune, c’est un apaisement. La crasse sur les trottoirs, la laideur des vitrines en sont rehaussées. J’évite de regarder les gens, sans doute parce que je sais qu’une fille seule attire l’attention. Mes yeux se bloquent au niveau des corps qui traversent mon champ visuel par agrégats denses ou distincts ; envisagés sous cet angle, ils découpent  l’espace de géométries mutantes, irrégulières, avec des vides difficiles à interpréter dans une matière compacte sans cesse en mouvement. Beaucoup de  couleurs criardes desquelles déborde une chair brune qui rappelle la nourriture exposée sur les étals. Les tourbillons de glace pastel qui doivent donner envie de se rafraîchir la bouche, avec la possibilité de développer, au contact de cette onctuosité structurée en hauteur, une langue en turban aussi longue qu’un boa mais plus douce, capable de s’enrouler totalement autour de la crème pour se l’incorporer par osmose.  Les troncs massifs des kebabs suspendus, cylindres brunâtres de viandes cuites et pressées qui suppurent, suintent la graisse avec la vigueur de l’organe reconstitué, au musc douçâtre qui relance l’instinct carnassier, fait jaillir la salive sous les joues, invite à y planter ses dents – cela dans une suffocation des sens qui active la sueur. Osmose encore. Également bien rangés les fruits, cerises, fraises, abricots – ce serait injuste de ne pas mentionner leur présence – même si, en ville, milieu factice et frelaté, le naturel perd tout naturel, et laisse le synthétique submerger, s’égoutter sur une peau déjà défraîchie ; le fruit – sphère arrondie, luisante, insipide, concentré de sucre aux teintes vives comme du vernis – prend  l’aspect du plastique. Osmose…

Expulser la matière du dedans au dehors, et inversement.

« Nouvelle » législation européenne sur l’abattage

Lorsque la Commission européenne s’intéresse au bien-être animal, c’est en général dans le sens d’un conservatisme qui fait douter de son utilité. Il y a quelques mois, il s’agissait pour elle d’entériner les pratiques abusives et indéfendables de l’expérimentation animale. A présent, elle s’intéresse de plus près à l’abattage, c’est-à-dire que, sous-couvert de quelques légères modifications cosmétiques, elle s’assure que rien ne change.

Rapide survol des différents points de la loi :

–  l’abattage rituel continue à faire l’objet d’une exception, intolérable quand on sait le surcroît de souffrance qu’il représente pour l’animal : pas d’étourdissement préalable obligatoire et emploi du box de rotation (le bœuf est placé dans une machine qui le retourne complètement, en pleine conscience, avant égorgement – voir les images dans Earthlings). De plus, la viande obtenue de cette façon n’est pas exclusivement destinée au marché religieux. Sa provenance ne doit pas être mentionnée sur l’emballage.

–  Alors même qu’il fait l’objet d’un rapport critique de la part des scientifiques de la Commission, le système d’abattage des poules sera maintenu jusqu’en 2017 (elles sont suspendues vivantes par les pattes à des crochets métalliques, la tête en bas, elles passent dans un bain d’eau électrifiée censé les étourdir avant d’être égorgées mécaniquement).

– Également mises en cause par les scientifiques, les méthodes d’abattage des poissons ne seront pas discutées avant 2018. (Faut-il le rappeler ? Contrairement à ce que l’on croit, les poissons sont extrêmement sensibles à la douleur. Leur aspect primitif  tend erronément à faire croire qu’ils ne ressentent rien.)

– Pour la fourrure, il est admis que renards et chinchillas soient tués par électrocution anale.

–  Reste la grande nouveauté (à partir de 2013!) : la présence obligatoire d’un inspecteur pour le bien-être animal dans les grands abattoirs. Les petits abattoirs sont exemptés.

Source : Gaïa

Notes : – la filière bio garantit peut-être un meilleur traitement lors de la durée (courte) de vie, mais tous les animaux sont abattus à la même enseigne.

– même si le prélèvement du lait et des oeufs n’induit pas directement la mort de l’animal, en réalité il constitue une forme d’exploitation violente, entièrement intégrée au circuit de la viande (quand un animal n’est plus suffisamment productif, il est directement conduit à l’abattoir.)

Je ne vois pas comment je pourrais digérer de l’agonie. Marguerite Yourcenar