Gran Torino: une résolution américaine

Il m’arrive d’aborder un film presque à contre-cœur : un sujet à mes yeux inintéressant, une bande-annonce vue et revue à la limite du déjà-vu, un sentiment de saturation par rapport au cinéma en général, le lieu, la passivité, le temps… Il arrive encore que ces préjugés négatifs s’inversent  en leur contraire, et c’est alors un enthousiasme également infondé qui me motive. Parfois enfin, ça m’est égal, je n’ai  ni attente ni appréhension, à peine une vague curiosité. Ceci étant dit,  Gran Torino,  je n’avais aucune envie de le voir. Déçue, oui, je l’ai été : en bien.

Je me disais, encore une histoire sur l’Amérique paumée, raciste, violente… idéal matérialiste (Gran Torino étant le nom d’une voiture), peur de l’autre, armes, traumatismes de guerre, quoi encore ? Il me semble que le cinéma américain n’en a jamais assez de retourner sa mauvaise conscience, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, correctement, religieusement, complaisamment, anxieusement – points forts et points faibles – terrorisme, Irak, Obama. La filmographie de Clint Eastwood  brasse  tout cela, dans l’ordre et le désordre – Gran Torino fait figure de condensé. Mais c’est oublier qu’une œuvre vit de ses détails. Or, les détails sont l’attrait réel de ce film, le regard du réalisateur, et son intelligence. Le diptyque Flags of our Fathers / Letters from Iwo Jima projette sur l’écran  l’éclosion d’une concience. Confrontant deux points de vue sur un même événement « historique », chaque film, en soumettant l’Histoire à une polarité de perceptions, dissout les certitudes dans la boue, le sang,  jusqu’à l’annulation  de l’Histoire en tant que narration cohérente de faits: reste le carnage comme seule réalité. Thèse / antithèse – Gran Torino – synthèse. Ce dernier reprend avec force les fils dénoués, les questions en suspens, et replace l’ensemble aux États-Unis, dans les profondeurs glauques du pays. Voici l' »après »-guerre, un amalgame très concret de politique et de social – rancœur, insatisfaction, sentiment de culpabilité, envie… Si Clint Eastwood-acteur ne se donne pas, dans un premier temps, le beau rôle, peut-être s’agit-il pour lui d’exorciser ses propres contradictions (il faut voir la biographie, celles-ci sont nombreuses : républicain, ami de Charlton Heston, souvent agressif, mais, à partir des années 80, humaniste, vegan, défenseur actif de l’environnement, et, plus important, auteur d’un cinéma de gauche…) Quoi qu’il en soit, évitant l’écueil nauséeux du manichéisme, il parvient à intégrer un questionnement moral à la trame même de son film, sans lourdeur didactique, multipliant les points de vue incarnés, relatifs, contredits. Situations, personnages, silences, confrontations, revirements : le scénario ne cesse de s’ouvrir, d’inviter à la réflexion ; les situations-limite visent les points sensibles, les tabous, les réactions primaires. C’est une réelle tentative de résolution que le cinéaste nous propose, aussi subtile qu’émouvante. Ah oui, on ne laisse pas tomber le grand sentiment, le cœur gonflé, l’héroïsme, ça non, Clint Eastwood ne faillit pas à sa réputation, mais quand elle sert un tel cheminement moral, on s’incline! D’autant que son personnage est loin d’absorber toute la lumière : il y a dans Gran Torino une belle collection de personnalités – essentiellement asiatiques d’ailleurs. Des personnages conflictuels, authentiques :  la caméra prend le temps, s’attarde sur les coutumes, la vie quotidienne, les contrastes, le fonds commun, le pourquoi  et le comment, sous l’œil volontairement mauvais d’un vieil homme, dont l’intolérance, la méchanceté (un peu surjouée), la sécheresse ne font qu’accentuer le rôle stimulant des différences culturelles.  Qu’on ne l’accuse pas non plus de sombrer dans le pittoresque et l’exotique : il y a dans ce film un regard semblable à celui qui rehausse Letters from Iwo Jima, c’est-à-dire celui des Asiatiques (ici les Hmong), comme si, au final, ils se racontaient eux-mêmes. Mais encore – et ce n’est pas de moindre importance – l’humour ne fait pas défaut. Saine façon de prendre du recul, de réévaluer les choses, de les relativiser  pour désamorcer les conflits. Sur une base formelle très classique, Clint Eastwood réalise une œuvre remarquablement équilibrée, profonde, évolutive  et critique – à l’égard de son pays, mais surtout  vis-à-vis de lui-même. Même si, au final, la dimension christique du personnage interroge  encore et toujours ce besoin  névrotique de héros sacrificiels pour purifier l’Amérique.

Gran Torino, de et avec Clint Eastwood (au cinéma)

Filmographie

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Vieillir à l’envers et manquer de corps

Le visage sur lequel s’ouvre le film, vieilli, ridé, n’est pas celui que l’on attend. Le réalisateur, qui n’ignore pas que son public connaît d’avance l’histoire qu’il va raconter, s’amuse à en retarder le commencement, repoussant toujours un peu plus loin l’apparition du visage vieilli, ridé, comme s’il devinait que, passé l’instant de surprise, l’intérêt risquait de retomber.  Aussi, craignant que l’image du visage vieilli, ridé, ne déçoive, il prend soin d’en refléter la monstruosité dans les regards posés sur lui,  pour en suggérer l’horreur, car  ce visage vieilli, ridé – monstrueux, est le visage d’un nouveau né.

La longue histoire de Benjamin Button repose entièrement sur un procédé d’effroi retardé, décliné sur plusieurs modes, flattant une curiosité ambiguë dont on ne sait ce qui la sollicite davantage, des effets spéciaux ou de la monstruosité.  Voilà : Benjamin Button, né en 1918 dans un corps de vieillard, vivra à rebours sa vie physiologique. Postulat fascinant – inspiré par une nouvelle de Scott Fitzgerald – source potentielle d’innombrables développements scénaristiques : traversée épique de l’Histoire façon Little Big Man ou Forrest Gump, drame métaphysique façon Elephant Man, récit fantastique façon Kafka (angoisse d’être soi – l’insolite glissé dans le monde « normal » en dénonce les travers par l’absurde), etc. Rien de tout cela mais un peu de tout : le film tâtonne dans plusieurs directions, impose une lenteur creuse et oublie d’être profond, d’être vrai (voire même intéressant…). D’où un regrettable manque de consistance, qui compromet émotion et réflexion.

Saluer le savoir-faire de David Fincher. Sauf que son esthétique  puise  dans une imagerie publicitaire à la limite du mauvais goût (météorologie, couchers de soleil oranges, brumes, neige, contre-plongés sculpturaux sur des visages « parfaits », océan bleu, plage blonde, poussière et lumière atmosphériques…) Au final, du recyclage, du déjà-vu, maîtrisé, propre, précis, mais sans âme, sans point de vue.

Saluer le talent des acteurs. Ou l’efficacité des logiciels qui sont parvenus à greffer les traits de Brad Pitt sur un vieillard. Travail sur le corps, travail sur la voix, le maintien.  Tant de pistes de réflexion : vieillesse, âge réel / âge ressenti, temps, mort, normalité, apprentissage, racisme, filiation… En deçà, hélas, le vide. A cette peau technologique manque encore la vie, l’incarnation – peut-être simplement le jeu d’un acteur.

Saluer enfin, sincèrement, l’ingéniosité du procédé. Et regretter l’absence de tout le reste. C’est aux extrêmes que le film donne le meilleur de lui-même : Benjamin Button enfant / vieillard ou vieillard / enfant. Au comble du décalage, l’étrangeté offre au récit l’épaisseur  qui ailleurs lui fait défaut.  Il y aussi cette séquence magique, le film dans le film (une pointe de nostalgie – esthétique vintage), la rencontre improbable de Benjamin Button avec une femme de diplomate (Tilda Swinton), dans un coin perdu de Russie. Entrevues nocturnes, à l’insu de tous,  conversations passionnées, étreintes pudiques. Cette histoire-là indique tout ce qui manque à l’autre histoire, celle qui devrait signifier l’amour fou et qui n’est qu’amour d’apparence. Cette Russie enneigée de studio s’inscrit comme une exception dans un film qui, d’un sujet sublime,  trahit tous les possibles.

L’étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher, avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Tilda Swinton…  (au cinéma)

Bien meilleur, son film précédent Zodiac, avec Jake Gyllenhaal.