Portland (miscellanées)

De la fenêtre

Des gratte-ciel pas très hauts…

… moins hauts que les maisons anciennes

un volcan (Mont St Helen)

Sur la Willamette des pirates

et des ponts qui se soulèvent

un festival de la bière

du fromage au lait cru (et du fromage belge juste derrière)

mais toujours des gâteaux américains

un gourmand

des jardins de roses (le plus grand au monde : International rose test garden)

un ciel toujours bleu (mais il paraît qu’il pleut en hiver)

Partir à regret

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Le soi-disant arrive

Natalia Gontcharova, Une ville (1911)
.

Rien que des villes

Pliées en deux comme des bossues

Parcimonieuses divisions

Demi-jour demi-vue

Demi-gestes demi-vie

Par ici cortèges de moignons

Une part de réel une part d’imagination

S’inventer capitales affairées

Par ici  troncs visages

Les fenêtres à l’horizon

Le firmament de l’éclairage

Exhorter confluence des suffrages

Le soi-disant arrive

Allez-y natures furtives

La boue le boulevard

Entre deux dents des trous noirs

Des caries l’une raconte l’autre enregistre

A la périphérie

Accoutrement sinistre

Se poser attendre réfléchir créer

Une façade lignée comme un cahier

Noter cela

Les murs tout droits

Les bâtiments aigris

Et le courant revêche qui s’enterre

La foi vocifère

En relief à l’envers

D’une phrase flouée la lumière fuit

Agace les vitres ennuyées

Gratter l’œil la pierre pour s’en défaire

La carapace des toits

Compter cela les cailloux dans l’estomac

Prendre soin

A propos de : TSAI MING LIANG, « I don’t want to sleep  alone », (Malaisie, France, Chine, dvd : Lumière, 2006 , durée : 115’)

Avec ce titre, je ne veux pas dormir seul, et le film ainsi décrit, accompagné de mots par ailleurs absents d’une trame presque muette, j’en viens à penser que prendre soin est l’une des formes usuelles qui dérivent de l’amour. C’est-à-dire l’amour, compris non pas dans ses manifestations de violence, de passion (états privilégiés autant que, par définition, instables), mais l’amour lorsqu’il résiste et se constitue en sentiment, lorsqu’il existe hors de lui-même jusqu’à durer, jusqu’à –  plus qu’émouvoir –  mouvoir : lecture scrupuleuse d’autrui, attention au détail – ombre, pli, éclat – délicatesse ajourée. En ce sens, prendre soin exprime un concept, celui d’un rapport à autrui non démonstratif, étayé de silence, de discrétion, de distance. Nul besoin d’envahir, de s’insinuer, de se prévaloir, il suffit d’observer : c’est la présence sans l’insistance. I don’t want to sleep alone traduit ce concept en actes et en images, dans une ville imprécise, traversée de flux migratoires (Kuala Lumpur), dans une atmosphère trouble – nuit, humidité, pollution –  peuplée de personnages anonymes, indéchiffrables. Un immeuble désaffecté se transforme en une forêt de ciment ; un matelas devient radeau de survie ; celui qui prend soin doit être un artisan pour les objets, un médecin pour autrui. Et donc  récurer,  lisser, couvrir, laver, nourrir… Les blessés se métamorphosent en amants d’un genre hybride, entre vie et mort, entre présence et absence, amants du fait que l’on  prend d’eux un soin très intime. Le tout fonde un peuple de naufragés, de sans-abris, de sans-papiers, de sans-argent, de sans-lendemains. Cependant nul désespoir, nulle tristesse. On prend ce qui vient, on organise le quotidien comme on peut, avec les moyens du bord, et tant pis s’il n’y a que les impasses pour s’aimer, tant pis si le corps d’autrui, familièrement manipulé, entretenu et sondé jusqu’au cœur, offre, en guise de réponse, à peine un souffle. Dans le concept de prendre soin, peu importent les proportions, la symétrie n’est pas requise et les comportements ne répondent à aucune loi, si ce n’est, parfois, à celle du désir. Car c’est là, non pas sa finalité mais, peut-être, son précieux supplément,  ce désir qui renaît en milieu ingrat, dans l’aridité et le dénuement, désir plus intense et plus efficace qu’une cicatrice.

TSAI MING LIANG, « I don’t want to sleep  alone », (Malaisie, France, Chine, dvd : Lumière, 2006 , durée : 115’)

Filmographie de Tsai Ming liang

Be with me

A propos de : Eric KHOO, « Be with me », avec Theresa Chan, Singapour 2005, durée 90’ (DVD : Imagine)

Le dispositif est ambigu : filmer un personnage réel dans un contexte imaginaire. De façon assez prévisible les deux dimensions  se mêlent aussitôt et finissent par se confondre dans ce qui ressemble davantage à une fiction qu’à un documentaire… Ou est-ce l’inverse ? Il importe de choisir son camp. Vie de rêve, vie sordide – c’est dans la tête que ça se décide. Pour démonstration : Theresa Chan, le personnage « réel » du film – aveugle et sourde depuis la petite enfance. Lorsque Eric Khoo, cinéaste singapourien, la rencontre,  elle vient d’achever son autobiographie. Une vie bien remplie, peu banale  – long apprentissage aux normes de l’infirmité, voyages, joies, deuils… Compte tenu du contexte éprouvant, entre les faits, l’attitude de Theresa Chan dénote par sa simplicité, son optimisme, et sa foi presque mystique en l’amour. Eric Khoo opte pour un portrait hybride. Ce faisant, il prend acte des singularités de son sujet, modifie les paramètres en fonction des perceptions plus ou moins limitées de Theresa. C’est un film silencieux, tactile, et nécessairement subjectif. Les dialogues absents sont en quelque sorte surtitrés, sous la forme très contemporaine de textos, mails, chats, etc.  Les personnages ne s’adressent pas directement les uns aux autres. Se dresse en toile de fond le tableau attendu de la métropole moderne, Singapour, son architecture épurée, tout en hauteur, paradigme un peu facile de la déshumanisation et du délitement social. Bien sûr Theresa , physiquement condamnée à la marginalité, reste étanche au processus et se présente comme beaucoup plus sociale que les gens qui n’ont pas ses handicaps. Son isolement sensoriel, malgré la claustration, n’est pas sans avantages : il la préserve aussi du mal. Cette sagesse rappelle étrangement la légende japonaise des trois singes (voir le film éponyme de Nuri Bilge Ceylan) : aveugle, elle ne voit pas le mal, sourde, elle ne l’entend pas non plus. Contrepoints autant qu’illustrations, les microfictions s’insèrent dans un naturalisme cohérent. Quelques individus, rien d’extraordinaire, des histoires banales de solitude urbaine : une adolescente incapable de surmonter une rupture, un homme qui noie son romantisme fleur bleue dans la boulimie, un vieillard qui continue, jour après jour, à préparer de succulents repas pour son épouse défunte. Au centre de ces tristes vies, Theresa garde le dos bien droit. Elle promène ses mains sur les visages, s’enquiert de la vie des autres, sourit, écrit et… adore manger. Ce n’est pas un détail, cette délectation pour la nourriture, le film en est divinement rempli. Du choix attentif des produits frais à la préparation experte de ragoûts, currys, sans oublier la dégustation enthousiaste et joyeuse de ces plats magnifiques, « Be with me » pourrait aussi bien prétendre au titre de documentaire gastronomique. Un conseil : ne pas regarder ce film l’estomac vide sous peine d’être pris d’une irrépressible envie de petites choses aigre-douces… Plus qu’une distraction (en soi très agréable), ces voluptueuses séquences témoignent d’un équilibre salutaire dans la représentation. La désolation un peu sordide qui émane des personnages est ainsi atténuée. Au total s’esquisse une sagesse sans prétention, si légère, si discrète, qu’elle se confond à la présence lumineuse de Theresa Chan, incarnation sereine d’une vie mélangée, dure, laide, injuste, mais aussi pleine de plaisirs immédiats, simples, plus intenses s’ils sont – c’est là l’essentiel – partagés…

Eric KHOO, « Be with me »

En ville, partout je vois de la chair.

… car ce qui arrive au langage n’arrive pas au discours : ce qui « arrive », ce qui « s’en va », la faille des deux bords, l’interstice de la jouissance, se produit dans le volume des langages, dans l’énonciation, non dans la suite des énoncés : ne pas dévorer, ne pas avaler, mais brouter, tordre avec minutie…(Roland Barthes, Le plaisir du texte).

Entre un espace ouvert, anarchique mais infini, et une salle d’exposition dépourvue de fenêtres, dont la surface se découpe en cellules plus petites, intelligibles et identiques à elles-mêmes, je choisis le grand air, le désordre, le toujours autre. N’étant pas une personne de référence, je concède en cela ne pas mériter du lecteur sa confiance.

Cela fait quelques jours que règnent, mats comme l’ennui, le soleil et sa chaleur uniformes.

En ville. Il y a peu de monde, c’est une lacune, c’est un apaisement. La crasse sur les trottoirs, la laideur des vitrines en sont rehaussées. J’évite de regarder les gens, sans doute parce que je sais qu’une fille seule attire l’attention. Mes yeux se bloquent au niveau des corps qui traversent mon champ visuel par agrégats denses ou distincts ; envisagés sous cet angle, ils découpent  l’espace de géométries mutantes, irrégulières, avec des vides difficiles à interpréter dans une matière compacte sans cesse en mouvement. Beaucoup de  couleurs criardes desquelles déborde une chair brune qui rappelle la nourriture exposée sur les étals. Les tourbillons de glace pastel qui doivent donner envie de se rafraîchir la bouche, avec la possibilité de développer, au contact de cette onctuosité structurée en hauteur, une langue en turban aussi longue qu’un boa mais plus douce, capable de s’enrouler totalement autour de la crème pour se l’incorporer par osmose.  Les troncs massifs des kebabs suspendus, cylindres brunâtres de viandes cuites et pressées qui suppurent, suintent la graisse avec la vigueur de l’organe reconstitué, au musc douçâtre qui relance l’instinct carnassier, fait jaillir la salive sous les joues, invite à y planter ses dents – cela dans une suffocation des sens qui active la sueur. Osmose encore. Également bien rangés les fruits, cerises, fraises, abricots – ce serait injuste de ne pas mentionner leur présence – même si, en ville, milieu factice et frelaté, le naturel perd tout naturel, et laisse le synthétique submerger, s’égoutter sur une peau déjà défraîchie ; le fruit – sphère arrondie, luisante, insipide, concentré de sucre aux teintes vives comme du vernis – prend  l’aspect du plastique. Osmose…

Expulser la matière du dedans au dehors, et inversement.

Zones extérieures d’enfermement

Murs, barreaux, cloisons, frontières et remparts: ces représentations évidentes de l’enfermement sont considérées comme les balises, implacables certes, mais nécessaires, au dimensionnement de l’espace, à sa cohérence. Abrasive, hostile, leur présence serait alors l’ombre indispensable  indiquant qu’au-delà, tout est libre, infini, ouvert. Si cela était, le monde, partagé en deux comme par une ligne d’horizon, serait d’une simplicité linéaire, duelle, utopique : par la mise en situation d’un enfermement à l’extérieur, trois cinéastes nous disent exactement le contraire.

Afin de se défaire de l’illusion, il faut d’abord s’y perdre. Ainsi commence la longue marche de Gerry une route, quittée pour un chemin, lui-même trahi pour un raccourci. Tout est très flou, dans ce début de film, il y a bien deux personnages – qui se nomment mutuellement Gerry -, un but, imprécis, un lieu: le désert. Les mêmes prémices vagues, purement directionnels, introduisent Stalker:  un guide accepte de conduire deux autres personnages, un écrivain et un physicien, dans la Zone, espace mystérieux, interdit. Une fois franchie la frontière du territoire défendu, les chemins s’effacent, l’itinéraire se reformule à chaque instant. La ville qui circonscrit le troisième film, Keane,  réunit les caractères du désert et de la Zone: aussi bien tabou – le vagabond désinstalle la ville, l’abaisse au niveau de la rue, lieu de passage et non de vie – que désert, c’est-à-dire l’infini, l’inhumain qui ravale l’être au néant. Pour Keane, qui recherche fiévreusement sa petite fille, la géométrie s’efface, la ville devient un brouillard incompréhensible.

Trois personnages éponymes, trois quêtes – on attend de ces films qu’ils se tendent comme des fils tangibles entre leur situation de confusion initiale et sa résolution, indifféremment positive ou négative. En vain, les fils se décousent, ne mènent à rien : il n’y a pas d’itinéraire, encore moins, peut-être de réalité objective. Qu’est-ce que la Chambre des Désirs, que convoitent tant les personnages de Stalker ? Quelqu’un l’a-t-il jamais vue ? L’objectif de Gerry, ce point mythique dans le désert, existe-t-il vraiment ? Cette petite fille que recherche Keane, dont il tient une photo prise d’un article de journal, est-elle la sienne ? Nul ne sait. Les désirs relèvent du domaine de la foi, ou de la folie. Très vite, au milieu du désert, dans la Zone ou dans la ville, les repères s’évanouissent.

Gerry se retrouve perdu dans le désert. Chaque fois que, se fiant à ses yeux et à sa mémoire, il croit déceler une piste; chaque fois que, sur foi d’une théorie inventée à l’instant, il repart, sûr de lui, gonflé d’espoir; chaque fois enfin que, tel Ulysse, il se flatte d’utiliser la ruse pour  retrouver son chemin,  il ne fait que s’égarer davantage. La caméra, d’abord tenue à bonne distance, se rapproche insidieusement de lui, jusqu’à lui coller à la peau, avaler sa respiration, boire sa sueur. Lorsqu’elle s’écarte à nouveau de lui, le paysage qu’elle embrasse est sidérant, sublime mais terrible. Ce va-et-vient de l’humain au grandiose souligne une seule et même idée: Gerry est pris au piège. Quelle que soit la direction qu’il emprunte, il s’enfonce; quelle que soit la pensée qui lui vienne à l’esprit, il devient fou. L’épuisement, la soif, la faim – la nature, sa profonde tranquillité, dont la beauté semble parler au cœur même de l’homme qui la regarde,  ne révèle qu’indifférence et dureté. Quel est ce lieu incompréhensible, métaphore paradoxale de la liberté, dont on ne peut plus s’échapper ?

Cette reconfiguration de la nature, qui change de visage lorsqu’on s’y abandonne, définit intensément la Zone. Contrairement aux deux hommes qui l’accompagnent, le Stalker la considère avec crainte, déférence, il lui voue un respect religieux fondé sur l’effroi. L’écrivain et le physicien ne l’envisagent pas ainsi: leurs peurs sont petites, mesquines, momentanées, reflets d’esprits étroits, égoïstes. Ils moquent l’attitude de leur guide, persuadés de pouvoir ignorer des obstacles qu’ils jugent imaginaires. En dehors de la Zone, la réalité est bien différente: en noir et blanc, on devine un monde industriel, sale, froid, exigu. La Zone, avec ses couleurs, sa terre grasse, son eau transparente, ses vents, ses feux, contraste par la sensualité, mais elle n’est pas moins inquiétante que la ville et la contrainte qu’elle exerce sur l’homme est peut-être d’autant plus terrible que moins identifiable, irrationnelle, inconcevable. Il arrive que des visiteurs y laissent la vie, mais rien de ce que l’on en raconte n’est jamais sûr, les causes restent toujours cachées. Peut-on vraiment la comprendre sans folie ?

Keane se confine au milieu urbain. Mais, nous l’avons dit, vécue en marge, dans l’ignorance des codes et des fonctions assignés aux éléments qui la définissent, la ville revêt un caractère sauvage, proche de la nature. Comme dans Gerry, la caméra se plaque contre la peau, suit le personnage dans chacun de ses mouvements, capte son souffle, sa fièvre, produisant une sensation de claustration aiguë. Flagrantes, errance et folie s’affirment d’emblée: Keane s’expose, frénétique, éperdu, captif de son délire. Cet état d’égarement constitue en quelque sorte le nœud crucial des films Gerry et Stalker, le moment clef où toute action, toute pensée, toute perspective bascule dans le néant, devenue soudain absurde, vaine. Le réel se désintègre sous leurs yeux. Cette folie est évidemment présente dès le départ, latente, c’est elle qui a motive leur désir de rencontrer le désert, ou la Zone. Si, dès le premier plan,  Keane affiche un comportement déréglé, la ville, chaotique, béante, prête à l’avaler sans lui offrir le moindre refuge, approfondit son mal.  Le monde dans lequel se perdent les trois personnages évoque une seule et même réalité, qui n’est que l’extériorisation de leur propre mental. Mais c’est aussi une forme de liberté qui, contre eux,  se révulse en violence.

Finalement, Keane, Gerry et le Stalker agissent tous les trois de la même façon: ils assignent arbitrairement un sens à certains indices trouvés par hasard, ils se parlent à eux-mêmes, n’ayant cesse de se rejouer une scène primitive parfois connue (l’enlèvement dans Keane), devinée (la mort du « frère spirituel » dans Stalker ),ou diluée dans l’inconscient collectif (évocations laconiques d’actualités médiatiques dans Gerry). Ce bouleversement passé, genèse de leur histoire, a déjà altéré leur esprit; la folie n’est jamais que le révélateur, tardif mais inéluctable, d’un constat désespéré sur l’état du monde. Tout se passe comme si la perte du sens entraînait inévitablement la dissolution de l’humain, et l’apparition furtive, mentale, de nouvelles limites, mouvantes, imprévisibles et cruellement  individuelles.

Filmographie :

Stalker, Andreï Tarkovski

Gerry, Gus Van Sant

Keane, Lodge Kerrigan