Qui frissonnant sur l’arête d’un précipice rêve de s’y jeter 

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« Nous sommes sur le bord d’un précipice. Nous regardons dans l’abîme, – nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous restons. Peu à peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se confondent dans un sentiment nuageux et indéfinissable. Graduellement, insensiblement, ce nuage prend une forme comme la vapeur de la bouteille d’où s’élevait le génie des Mille et une Nuits. Mais de notre nuage sur le bord du précipice, s’élève, de plus en plus palpable, une forme mille fois plus terrible qu’aucun génie, qu’aucun démon des fables ; et cependant ce n’est qu’une pensée, mais une pensée effroyable, une pensée qui glace la moelle de nos os, et les pénètre des féroces délices de son horreur. C’est simplement cette idée : Quelles seraient nos sensations durant le parcours d’une chute faite d’une telle hauteur ? Et cette chute, – cet anéantissement foudroyant, – par la simple raison qu’ils impliquent la plus affreuse et de toutes les plus odieuses images de mort et de souffrance qui se soient jamais présentées à notre imagination, – par cette simple raison, nous les désirons alors plus ardemment. Et parce que notre jugement nous éloigne plus violemment du bord, à cause de cela même, nous nous en rapprochons plus impétueusement. Il n’est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que celle d’un homme qui, frissonnant sur l’arête d’un précipice, rêve de s’y jeter*. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c’est être inévitablement perdu ; car la réflexion nous commande de nous abstenir, et c’est à cause de cela même, dis-je, que nous ne le pouvons pas. »

Edgar Allan Poe, « Le Démon de la Perversité » dans Nouvelles histoires extraordinaires. Traduction par Charles Baudelaire.

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Capture d’écran : La Jetée, Chris Marker (recadrage)

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Une réflexion sur “ Qui frissonnant sur l’arête d’un précipice rêve de s’y jeter 

  1. (J’allais rester en silence, mais bon, on ne perd rien à trouer l’infini). Abîme, oui, peut-être, mais bon, vous savez, E. A. Poe était un enfant, un enfant qui jouait, un enfant qui rêvait, un enfant qui riait… J’aime savoir, ne pas oublier, que derrière tout ce qui est fantastique, inquiétant, obscur, dans la littérature ou dans la vie, il n’y a que de la lumière, un seule et même sourire… oui (Merci pour ce jeu abyssal de Poe ; jeu tout de même)

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