Tsimtsoum, Ein-Sof : Contraction, Lumière sans Fin. Mythe de la brisure des vases.

Anselm Kiefer, Tsimtsoum ou Zim-Zum, huile, émulsion, schellack, craie et cendre sur toile en plomb (1990).

« Selon la tradition, les juifs ne désignent jamais Dieu par un nom explicite. Ils emploient  des circonlocutions, des termes négatifs qui signifient le rien sans limite. On peut comparer la venue au monde d’un tableau à ce que le rabbin Isaac Louria nous dit du tsimtsoum (la contraction) : un espace vide et gardé en retrait par le Ein-Sof (Lumière sans Fin) dans lequel le monde peut se déployer de manière imparfaite et figurative. Le tableau, dans son échec (et il échoue toujours), éclairera fût-ce faiblement la grandeur et la splendeur de ce qu’il ne pourra jamais atteindre. Notons au passage que dans le Zohar (l’un des livres de la Kabbale), les mystiques doivent se tenir droits sans pieds ni mains, lesquels ont été brûlés. Ainsi selon moi doivent se tenir les entités politiques appelés États, qui ne se réaliseront jamais dans leur essence mais dans ce qu’il leur sera nécessaire au mieux pour ne pas être rien : capter la lumière. »

Anselm Kiefer, Discours de réception à la Knesset pour l’obtention du prix Wolf, 20/05/90. Texte paru dans Rencontres pour mémoire, Editions du Regard, 2010.

Anselm Kiefer, Chevirat Hakelim (Le bris des vases):  Sculpture, « bibliothèque surmontée d’un demi-cercle de verre sur lequel est inscrit le nom kabbalistique de Dieu, Ain Soph (infini) ; les noms des sept sephirot sont écrits sur des bandes de plomb encadrant la bibliothèque ; de nombreux fragments de verre sont glissés entre les livres ou jonchent le sol tandis que des lanières de plomb tombent irrégulièrement depuis le demi-cercle de verre jusqu’à terre. » (D. Arasse)

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Le mythe de La brisure des vases (Chevirat hakelim) désigne, selon Isaac Louria, le second moment de la création du monde. Le retrait de Dieu ou Tsimtsoum, (premier moment) crée un vide. Il subsiste un résidu de lumière. Celle-ci infiltre dix vases (10 sefirot) et cherche à rejaillir, à se répandre sur le monde. Soumis à une tension extrême, les sefirot volent en éclats, seules les trois premières résistent ainsi que, dans une moindre mesure, la dernière sefira. Lumière et débris se séparent, se désorganisent, se retrouvent… (troisième moment). La brisure des vases parle de séparation et d’impossible unité, est déréliction source de mélancolie. Le mouvement de réparation qui incombe aux hommes – leur histoire – se nomme tikkun.

Le Tsimtsoum imprègne également la pensée de Lévinas :

« L’Infini se produit en renonçant à l’envahissement d’une totalité dans une contraction laissant une place à l’être séparé. Ainsi, se dessinent des relations qui se frayent une voie en dehors de l’être. Un infini qui ne se ferme pas circulairement sur lui-même, mais qui se retire de l’étendue ontologique pour laisser une place à un être séparé, existe divinement. Il inaugure au-dessus de la totalité une société. »

Emmanuel Lévinas, Totalité et infini.

(Plus de détails sur ce mythe et sur le travail d’Anselm Kiefer dans la Chapelle de la Salpêtrière ici).

Ci-dessous : Sephirot, sable sur photographie montée sur châssis en bois,  (1997).



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2 réflexions sur “Tsimtsoum, Ein-Sof : Contraction, Lumière sans Fin. Mythe de la brisure des vases.

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  2. Il est temps que le grain défonce / nos demeures d’oubli

    Tzara, La main noire

    Dans un livre merveilleux, de par son éclat, son génie, sa lumière, ‘La Vérité captive’ de Maxence Caron, on peut savourer un chapitre dédié aux idiomes immanentistes, et qui s’attaque en tout premier lieu à Levinas. Je vous le conseille vivement, oui, malgré la virulence de la critique déployée par Caron envers ‘le Maître’ [comme il est signalé en exergue, par voix de La Bruyère : « Il y a des gens que l’on ne doit se plaindre que le moins qu’il est possible, contre qui il n’est pas même permis d’avoir raison »], on en sort plutôt grandi par l’exploit. Il faut dire, que face à certaines questions (la Vérité, Dieu), mieux vaut rester fidèle à la lumière (même si elle a été, longuement, captive) qu’à l’un de ses prétendus vecteurs.

    Si vous permettez, je tiens à prononcer ici un long extrait (à vous de voir si le rendre publique), ce sont les deux premiers paragraphes du chapitre, ainsi qu’un fragment du début du troisième. Les-voici :

    «  »Il peut sembler étonnant voire inopportun ou irrévérencieux d’évoquer l’immanentisme concernant une figure telle que celle d’Emmanuel Lévinas qui passa son oeuvre à soi-disant établir les droits de la transcendance, au point de n’accepter rien avec quoi se compromettrait cette dernière, pas même – et là commence la notoire absurdité de sa pensée – l’idée d’être. Disposant de l’être comme on disposerait d’un timbre-poste qu’on étiquetterait à discrétion, Lévinas choisit de ne pas en étiqueter Dieu, le Dieu de Lévinas ne bénéficiant donc pas de l’être. On comprend l’intention de l’auteur, elle est banale, comme de coutume : l’être étant un concept ‘métaphysique’ galvaudé en qui sont censées s’être cristallisées certaines raideurs, il ne convient pas de l’appliquer à la réalité suprême. En bref, l’être n’est pas digne de Dieu, il ne doit pas le ‘contaminer’. On imagine quel genre de réductrice compréhension de l’être véhicule ces sortes de simagrées : l’être est la stabilité inhibante qui amoindrit ce qu’il subsume.

    C’est à se demander, si l’être est aussi aprioriquement infect, comment ‘est’ ce qui est, et comment ‘est’ la réalité suprêmement transcendante elle-même qui est dit ne pas en être contaminée. Que l’être, au lieu de se voir apprécié dans toute la teneur de sa Différence fondamentale et par-delà ses avatars, soit explicitement considéré comme l’occasion d’une contamination, trahit en vérité les présupposés de la pensée de Lévinas et sa véritable intention. Lévinas entend excepter Dieu en imposant jusqu’à l’absurde son extériorité. C’est ce que nous allons constater en nous portant à la source même de cette pensée considérée aujourd’hui comme sacrée, et en la regardant émerger ‘in statu nascendi’.

    Chez Lévinas, l’être apparaît avant tout comme une motion d’étouffement, et comme l’enfermement sur soi d’un imperturbable cercle d’épaisseur. Le corrélât de la communion avec cet être est la nausée. Le plaisir lui-même naît de la sortie hors de cette funeste clôture ; le plaisir est défini comme un processus et comme le processus de sortie de l’être. Nous remarquons la présence du préjugé suivant lequel un processus vaut par lui-même, possède en lui-même et inexplicablement sa propre fin, ainsi que celle de cette concaténation d’autres préjugés intra-corrélatifs que nous reconnaissons facilement : l’être est 1º) la stacité 2º) dont il faut sortir 3º) le processus étant plus haut que le stabe 4º) et la fin étant l’acte de transcender le donné, le transcendement qui s’appuie sur ce qu’il transcende pour que soit faite une fin en soi de cet acte même. Le plaisir « n’adopte pas les formes de l’être, mais il essaie de les briser » (De l’évasion). Retombant ainsi dès l’origine même de sa pensée dans la valorisation du transitif, Lévinas se fait, comme tout le monde, une idée statique de l’être et une idée négative de la stabilité, une idée péjorative de l’éternité. C’est à se demander quelle rigueur ontologique il peut y avoir, pour des motifs affectifs, à mettre en cause ce dont rien ne saurait faire l’économie, à savoir l’être, car, avant toute chose et avant toute remise en cause, il s’agit pourtant bien d’être… » »

    (les trois point finales sont miens. Le reste, vous pourrez le découvrir dans ce volumineux livre (1117 pages), digne d’une re-naissance, unique, beau, oui, et je mesure mes mots ; ce livre finit par un sublime poème : le ‘Chant de l’âme dans le corps mystique’. Bien à vous, en toute lumière, toujours.)

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